‹ Œuvres philosophiques de Locke (volume 2)Chapitre 93 sur 144 · CXLI · texte numérisé non relu

CXLI

Combien il est dangereux de faire peur aux en^ fants, des esprits y des spectres , etc.

Mais ménle alors, et durant tout* le temps de sîi jetinesse / ayez soin d'empêcher que son ame, si susceptible en ce temps -là de toutes sortes d'impressions, ne soit frappée par des idées d'esprits, de fantoches, ou de quelque autre chose de terrible, paraissant *dans l'obscurité; c*ést à quoi il risquera d'être exposé par l'impru- •dence des domestiques qui, pour tenir les enfants en crainte et en sujétion, ènt accoutumé de leur parler* du lutin, du n^oine bourru et de tels autres noms qui emportent l'iAée de certains êtres teiribles et malfaisants, et de leur persuader qu'ils ont grande raisorn de les redouter lorsqu'ils sont seuls, et particulièrement , dans les ténèbres II ne faut rien épargner. pour i prévenir tet inconvénient; car quoique, par ce ridicule (expédient, les domestiques puissent détourner les en£»its de certaines petites fautes , le remède est dans le fond beaucoup pire que le mal, l'esprit des enfants recevant parla des idées qui ne cessent de les effrayer toutes les fois qu'elles se présentent à eux; et ces pensées ^wtastisques étant une fois admises dans ces âmes

3l6 DE L'Éd&trdATIOIf

tendres , et y étant fortement empreintes par la terrem* qui les accompagne , elles s'y enracinent si profondément , qu'il est très*di£Bciie , pour ne pas dire impossible, de les effacer. D'ailleurs elles sont très-auvent suivies cje visions étranges qui font que les en&nts ^œ saluaient étrc seuls .sans trembler, «t -qu'îés ont peur de leur dinhre et ^s téntèbres pendant tout le resie de leur me* J'ai comnu ides iiommes faits qiii^ ayant ^té fretj^ pés de ces édées <dffiray^Qles dans leur pvemtère jèonesfle, m'ont avoué que, quoique le«r ratfiim ^mrrigeat ce qu'il y avmt de faux rdans ces sopf es -d'idées, et qvt'tk fassent .aâsiH^ qu'<Mi u'aiimt jmcaii sn^t é'apfMPâieader des étnes iavisibles dans des ténèbre» plutôt que dans la luraièm, uéanmoifis, à chaque •oocasÂiOq qui s'^n préseotatt, xes méaies idiées étaient toujours ^étes à «'etnpaner d'abeld de leur imagination ppévemàtj ûe sorte qu'ils .nie les pouvaient ëloigoer qu'avec peine* il me souvient à ce pr<>pos d'une faisteire font remarquable >eit ti^ès^assui^e, ^ui vmis iera voir combien ces idées el{biiyantes,qtti .s'ÂittpriiBient de boncse heure daus l'esprit, y ^restent iDmg-temps cnracinëes. Dans une viUe qui est ^ans les paràes occidentales de l'^glet'errç, il y avait un homme hai:g du sens, que Jes en&mts a^ent accoutumé de touii»enter toutes las fois qu'ils ie pe&contraieoit. Un jour, ce Ibu, voyant

» DES EITFAJfTS. . SlJ

âan» la rue on de ces enfants ^ entra dans la boutique d'un arimmer qui était près de 1», et, se saisissant d'une *épée nue , courut. après lui. L'eofant, le voyant venir dans cette posture, se loit àfuirpour sauver sa vie; et heureusement il couf ut avec assez de vigueur pour attraper la maison, de son père avant que le fou pût Fat-* teindre. L» porte n'étant ferisiée qu'au loquet , il l'empoigne au^itot , et alors il commença k tourner la tête pour voir si Celui qui le poursuis vait iétait fort près de lui. Le fou était précisément à l'entifée du porche , tout prêt à le frap^ per de son épée, et l'enfant eut justement le temps d'entrer dans la maison , et de fermer la porte pour éviter le <;oup. Quoique son corps n'eût reçu aucun mal, son esprit* fut vivement frappé de ceUe aventure. La peur qu'il eut, y fit une si profonde impression ^ que l'idée lui en resta' plusieurs années^ et peut-être toute sa vie ; car, racontant lui-même la chose lorsqu'il était homme fait, il disait que, depuis cet acci«dent , il ne se souvenait pas d'être encore jamais venu devant cette porte en quelque temps que ce fut, sans regarder derrière lui, quelque affaire -qu'il eut dans l'esprit ,* ou du moins sans penser un peu à ce fou , avant que d'entrer datt& la maison.

Si on laissait les enfants seuls ^ ils ne seraient

3l8 DE b'éducation

pas plus effrayés des ténèbres de la nuit , que de 1» plus brillante daitté du soleil. Ces. deux teiops leur plairaient également* chacun. à son. tour,. le preniier pour dormir, et l'autre pour jouer. Dans leurs discours ils ne distingueraient point Fun de l'autre, comme si l'un était accompagné de plus de danger «et de choses plus ef&ayantes que l'autre. Mais si par malheur il se trouve auprès d'eux des gens assez fous pour leur faire accroire qu'il y a quelque différence entre être dans les ténèbres, et fwmer simplein.ent les yeux, vous devez leur oter cette imagination de l'esprit le plus tôt que vous pourrez, et leur apprendre que Dieu qui a fait toutes choses pour leur bien; à fait la huit afin qu'ils puissent dormir plus tranqiUllemeni, et qu 'il ri y a rien dans les ténèbres qui puisse leur nuire y puisquils sont toujours soufi sa protection. ;

Du reste iL faut différer à dounW aux enCsints une plus ample connaissance de Dieu» et des boas esprits, jusqu'au temps que uqus marquerons dans la suite ; . et pour ce qui est des malins esprits , vous ferez bien d'empêcher , si vous pouvez, que votre enfant no s'en forme point de fortes idées, jusqu'à ce qu'il .soit assez avancé en âgftpour entrer dans cette.sorte de connaissance.

DES ENFANTS. SlQ

Page 1