‹ Œuvres philosophiques de LockeChapitre 1 sur 28 · M. DCCC. XXV · texte numérisé non relu

M. DCCC. XXV

DE L'ENTENDEMENT

Qnid Um temerariain , tamqas iadigam aapimtis gnviuie atqae conïUntîa , quam ant raUiim Hatire , ■Dl qnod non sati* eiplorate perepectum rit, et cogDitnm , liiie ulU doLIlarianfl dcfeDdera ?

INTRODUCTION S ■■ Jj'EpmwDiiMEirT est le juge en dernier ressort auquel l'homnie a recours , pour se conduire; car, quoique l'on distingue les facultés de l'esprit, et que l'on donne l'empire suprême à la volonté, comme à un agent, il est pourtant vrai que l'homme, quiestragent, se détermine lui-même, à faire telle ou telle action volontaire, sur quelque connaissance, vraie ou supposée, qui est daus l'entendement. Il n'y a point d'homme qui entreprenne aucune chose, sans avoir un but qui lui sert de motif k faire ce qu'il fait : et, quelques facultés qu'il emploie , l'entendement, avec la lumière qu'il a, bien ou mal informé, lui sert 7 '

1 DE LA COÏ^DUiTÊ

toujours de guide; et c'est par cette lumière, vraie ou feûsle, ^Ue totlCes sefs fâéultés actives sont dirigées. La volonté elle-même, quelque absolue et indépendante qu'on la croie ^ ne mah(}ucf jaMâls d'ôbéii* àilx déclsiOûs d^ l'entendement. Les temples ont leurs images contactées^ et ïiQfBê ToyoH» quelle influence elles ont toujours êii Eût Une grande partie du genre humain. Mais il feiut avouer que les idées et les imagée peintes dans l'esprit des hommes sont les puissances invisibles qui les gouvernent , et que c'est à elles qu'ils rendent tous en général une soumission aveuglée II est dôilc de notre intérêt le plus essentiel , d'avoir un soin extrême de l'entendement , pour le bien conduire dans là rechef chè dés coniiài^sànces , et dans les jiigéttiêilts qù il pdf tê.

Lft logique , qui est aujourd'hui en usage , â été depuis si long-temps eii possession de toutes lés chaires dés écoles, où on l^ênseigrie comme l'unique moyen dé diriger f esprit, dans l^étude des ârls et des sciences , quW coUrt risque de passer pouf un homme qui affecte de la singularité , si l'on soUpçoiirie qUé ces règles , qu'on à suivies depuis deUi ou trois mille àhû , et que les Savants ôUt adoptées, sânâ se plaindre de leurs défauts, ne suffisent pas pôUf guider Téilténdemérit. Je craindrais même que cette entre-

^- tg "

DE l'eittbndembiit. 3'

prise ne fat taxée de vanité ou de présomplâoii , 91 l'autorité de rilluMre cbanc^Acr Bacoa ne k justifiait. Fort éloigné de croire d'une manière senrile , qu'on ne pooTait porter les sciences au delà du point où elles étaient montées alors, parce qu'on n^ atrait fait aucun progrès depuis plusieurs siècles ^ il ne s'arrêta pas à une lâche approbation de ce qui existait , parce que cela existait^ mais il éleva ses vues jusqu'à ce qui pouvait être. Voici en quels termes il parle de la logique 7 dans la préfacé de son tiovum Orga^ num (i). <« Ceux , dit-il , qui avaient une si haute a Opinion de la logique, et qui croyaient qu'on « en pouvait tirer de grands secours pour les <r sciences , se sont très-bien aperçus qu'il n'était ce pas sur de se fier à Tenteudement humain, sans « le munir de quelques règles. Mais le remède est « tout-à^fait impuissant contre le mal , et n'est «(pas hii'iâéme sans inconvénient. Car la logi-

(i) Qui sunnnas diâfecdc» partes trîbuenmt, atque inde fidîssima scieDÛia praesidia comparari potaruiit, verissimè €t optimè viderunt intellectuni humanum , sibi permissiun ^ merito suspectum esse debere. Verùm infirmier omnino est tnalo medicina ; nec ipsa mati expers. Siquidem dialectica , qasê recepta est, lîcét vlA civHia et artes^ qude în sermone et opinione positae sunt, rectissimè adhibeatur; naturae tamen subtilitatem longo intervallo non attingit, et prensando quod non capit, ad i^rrores potius stabiliendos, et quasi figendos , quàm ad viam teritati aperieitdain valait.

« que , qui est^en usage, bien qu'elle puisse ser- « vir dans les affaires civiles et dans les arts, où « il ne s'agit que du langage et des opinions , « n'aproche pas cependant à beaucoup près de « la subtilité de la nature , et ne faisant que « courir après ce qu'elle ne peut atteindre , elle « sert plutôt à établir et à confirmer l'erreur, qu'à « montrer le chemin qui conduit à la vérité. » Voilà pourquoi il ajoute un peu après (i) : « Il «est absolument nécessaire d'en venir à une (f méthode plus sûre jet plus exacte , pour guider « les opérations de l'esprit et de l'entendement <c humain. »

Des talens naturels.

Tout le monde reconnaît qu'il y a une grande variété dans les esprits des hommes , et que les uns sont naturellement si fort au-dessus des autres , qu'il n'y a point d'art , ni aucune industrie, qui puisse rendre ceux-ci capables de ce que ceux-là font sans peine. On . voit une grande inégalité de talens entre des hommes qui ont eu la même éducation. Les forets de l'Amérique, aussi bien que les écoles d'Athènes produisent des

(i) Necessario requiritur lit melior et perfectior mentis el ntellectûs humapi usus et adoperatio hitroducatur.

DE l'eJHTENDEMENT. 5

hommes de différentes capacités , dans le même genre ^ ou à Tégard des mêmes choses. Quoique cela soit vrai, il me semble pourtant que là plupart des hommes ne vont pas aussi loin qu'ils {)ourraient aller, parce qu'ils négligent de cultiver leur entendement. On s'imagine qu'un petit nombre de règles de logique suffisent , pour ceux-là même qui aspirent au plus haut degré de perfection; mais je trouve qu'il y a plusieurs défauts naturels dans l'entendement, qu'on pourrait corriger , et auxquels on ne prend pas garde. Il est aisé de s'apercevoir que les hommes sont coupables de bien dea fautes dans l'exercice et la culture de cette faculté de l'esprit , ce qui les empêche de faire des progrès, et les retient toute leur vie dans l'ignorance et dans l'erreur. Je remarquerai quelques-uns de ces défauts, et j'indiquerai, dans la suite de ce discours, les remèdes qui me paraissent les plus prdpres'pour s'en délivrer,

Du raisonnement.

Outre le manque d'idées déterminées, tfexer* cice et de sagacité poiir eh trouver de moyennes, et les mettre en ordre, il y a trois défauts où les hommes tombent à l'égard de leur raison ; ce qui empêche cette faculté de leur rendre le

servioe qu'ils en povertaieM tirer v et & qum ^elte étiait déminée. On n'a qu'à réfléchir un peu sur ks ^ddons et sur les discours des homnies , pour s'apesrcefoir que les fautes qu'ils comixiettent à «<: égard sont fréquentes et faciles à reconiiaiCre.

I. La première espèce, <en ce genre, se re^ manque clu^ ceux qui ne raisonnent presque jamais^ qui ne pensent et qui n^agissent que sur l'exempie des autres , parens , amis , Toisins , nûuistres, ou de toute autre personne qu'il ieur piait de dK»sir pour guide , dans la vue de s*é^ pargner le soin et l'embarras de penser et d'exâtakmr pour ieux^mémes,

'A. La seconde sorte se voit chez ceux qui ne stiiveM que leur passion, sans vouloir écouter kur raison , ni celle des autres , résolus de ne rien admettre que ce qui flatte leur caprice , que ee qui s'accommode avec leur intérêt, ou favorise leur parti. Les gens de ce caractère se payent presque toujours de mots qui n'ont aucune idée distincte ; quoique^ à l'égard de certaines choses, sur lesquelles ils ne sont pas prévenus, et où le«ir ifielination secrète nest point intéressée, ils iw oaanquent ni d'habileté pour raisonna juste , ni de patience pour entendre raison.

3. La troisième e^èce de défeuts est celle des hommes qui sont prêts à écouter de bonne foi

^mim

h rm^fm^ m9^ qui, fimjte d^ l'ét^iidiie d'esprit néoe^^ftire , d'uQ jugpipQnt ef^quîs f t sojjwb, |i>inbraasimt: pi^ toirt; fe qui ç^e ^^ppprtQ fi te que^tipp, et qiïi pwt fire d$ c^QséqwKBnç^ ppur la décider, NoMfi avQ^s tWi» h wtt? coiii?t§ , et nous n§ vç^ops ^Quv^nl qu'uQ§ ^f^i^e /^qe d'^» {jujet , »ns pQW^ois ^é§QUvr^r 0ut ce qui peqt ^yoir avec lui qM^lquç §onmiiimif II n'y fi pfgrsoqne , à lîe que je qr§is, qui §oit ewrppt 4ç <ee défaïU. lîous ne vQyQiip qp'§b pswpti^ , rtous î)ç opnn$iisw»« qtt'f i> partie ; de PQFt§ qu'on «^ doit pas

6'4tPii9$r, $i de il0§ ypep piutigUei noiis tirons de* ^oméqueiiçeis pçju just§^, Ceci pomrait appn^adw à l'ho^imjç )^ plu* «Ptêté de «on raérit^ 9 qii'il est fort utile d» çQnsultesr ï^ aiitr#s ,

mêm^ e^ui^ q»i «'^pprophwt p^s de wn sgvpir »i dç su p^nétTOtionj PMisqu'iin ae«l ne voit pgs

toyt , et que nQW gvon« diffé^'^fiffi^ idées de la même chose, selon le différefit ppipt de vue d'm no9S te r^aj'dpn^, ftU(HiQ hamm^ pe doit i\^[arder çor9i|)€i au-die^^W:^ d# Uû d'essayer si lœ ftutr-ç ^ qujBlqu^§ uptipss p^nicuU^re^ qui lui o9t échappé, «t dpnt il ^MRi* fait us^gie luii9fm§9 si elles Im ^taipnt vepwes daus l'écrit. lA faculté de î^teooner ne trompe presque j>mm» wnt qui §e j^mX ^ eU*; les coniséqfi^^ces

qu'ielle tim à§» p^iosip^^ qu'elle .^dmet sopi:

évidentes et eertîiip^s^ i»?i,§ ce qui iioui> égare

8 DE hJL CONDUITE

le plus souvent , ou plutôt , l'unique source de nos erreurs, c'est que les fondements sur lesquels nous bâtissons nos raisonnements , ne sont qu'une partie de la question ; il y manque quelque chose, qui devrait être mise en ligne de compte, pour rendre le calcul juste et exact. A cet égard, les anges et les esprits séparés de la matière peuvent avoir sur nous un avantage presque infini. A mesure qu'ils sont élevés au-dessus de nous, ils peuvent avoir des facultés plus nobles et qui s'étendent plus loin. Peut-être y en a-t-il quelques-uns qui ont une vue exacte et parfaite de tous les êtres finis qu'ils contemplent, et qui peuvent,. pour ainsi dire, d'un coup d'œil, rassembler toutes leurs relations dispersées et presque sans nombre. Combien un esprit de cette capacité, n'a-t-il pas raison de s'appuyer sur la certitude des conséquences qu'il tire !

On voit par là pour quelle cause des hommes studieux , accoutumés à réfléchir, qui raisonnent juste en bien des choses, et qui aiment là vérité , font si peu dé progrès dans leurs découvertes. L'erreur et la vérité sont si entremêlées dans leur esprit , que leurs décisions ne peuvent qu'être chancelantes et défectueuses. Cela vient de ce qu'ils ne conversent qu'avec une sorte d'hommes , qu'ils ne lisent qu'une solrte de

DE L ENTEITBEMEKT. 9

livres , et qu'ils ne veulent admettre qu'une sorte d'idées. Ils se cantonnent , pour ainsi dire , dans un petit coin du monde intellectuel , et ils se flattent d'y jouir tout seuls de la lumière du soleil , supposant que tout le reste de cette vaste étendue , est couvert de ténèbres dont ils se dispensent ainsi d'approcher. On peut les comparer aussi à des négociants qui font un trafic avantageux avec les habitants de quelque petite anse, où ils bornent tout leur commerce : ils ont assez d'industrie pour tirer bon parti des denrées de ce petit coin; mais ils ne veulent pas se hasarder dans le vaste Océan de la nature, pour découvrir les richesses qu'elle a répandues en d'autres lieux , et qui ne sont ni de moins bon aloi , ni moins solides , ni moins utiles , que ce qui leur est tombé en partage dans leur petit territoire, dont ils admirent l'abondance , et qu'ils croient renfermer tout ce qu'il y a de- bon dans l'uni* vers. Ceux qui demeurent ainsi enfermés dans l'enceinte de leur pays ; qui ne veulent pas jeter les yeux au-delà des bornes que le hasard, la fantaisie , ou la paresse , a mises à leurs recherches, et qui ne daignent pas s'informer des notions , des discours et des progrès du reste du genre humain, peuvent être comparés à juste titre aux habitants des îles Marianes , qui , séparés du continent par une vaste étendue de

tO BM LA COVDUITE

mer^ se croyaient le seul peuple quHl y eût au monde. Ces insulai|:*es étaient si nouveaux à l'égard des commodités de la vie, qu'ils igno'^ raient l'usage du feu, jusqu'à ce que les Espa-r gnols le leur apprirent, il ii'y a pas bien des années, dans leurs voyages d'Acapulco à Ma-* nilla, Mais ce qui parait plvi^ étonnant, c'est qu'au milieu de tous leqrs besoins et âe l'igno^ rance presque de toutes choses , lors même qu'ils surent de la bouche des Espagnols, qu'U y avait plusieurs autres nations, où les arts et les sciences fleurissaient , et où Ton trouvait toutes les eQm«» modités de la vie , ils se regardaient comme le peuple le plus heureux et le plus sage de l'uni*vers. Avec tout cela , jô ne crois pas que per-^ sonne s'imagine qu'ils sont de grands philoso» phes, ou de profonds métaphysiciens; ni que les plus habiles d'entre eux portent fort loin les préceptes de la mprale ou de la politique , ni qu'aucun des plus éclairés étende ses connaissances au-delà du petit nombre de dioses que son ile et celles du voisinage lui fournissent tous les jours. Au contraire , pn avouera sans doute qu'ils n'approchent pas de cette étendue d^esprit, qui fait Tomement d^un homme dé>voué à la vérité , secouru par l'étad« des belleslettres , et accoutumé à un examen libre des différentes opinions de tous les partis. Que ceux-

DE lVeNTEWDEMENT. II

là donc qui «spirent à découvrir la Térité dans ioutc son étendne, ne bornent pas leurs regards à ce qui les environne de si près > et qu'ils ne «*inïagitaent point qu'elle ne se trouve que dans les sciences cpi'ils étudient, et dans les livres qu'ils lisent. Condamner les notions des autres, avant que de les avoir examinées, ce n'est pas montt^er qu'elles «ont obscures, mais c'est se crever les yeux pour tfy pas voir. Éprouvez toutes choses ^ retenez ce qui est bon (i), est un précepte qui vient du père de la lumière et de la vérité. Il n'y a pas d'autre moyen , si l'on veut jouir de ce trésor et de ce riche métal , que de fouiller dans les entrailles de la terre , et de remuer bien de l'ordure. Le sable et les caillons accompagnent presque toujours cette mine, mais For n'en est pas moins or pour cela , et tout homme qui se ^nne la peine de le chercher, ne peut que devenir riche. Il n'est pas même à eraindre que le mélange nous trompe ; puisque nous avons tous une pienre de touche , si nous voulons nous en servir, pour distinguer le véritable or du ctiiiquant ^ et la vérité de ce qui B'«n a que les apparences. Si nous perdons, l'useige de cette pierre de touche , je veux dire âe la raison , et qu'elle se gâte , cela ne vient que des préjugés qu'on adopte , de l'orgueil qui

(i) Thess. I, c. 5, vs. '21.

la DE LA. CONUUITK

nous aveugle , et des bornes étroites où nous renfermons notre esprit. Faute de l'exercer dans toute l'étendue des choses intelligibles, sa lumière s'afFaiblit peu-à-peu, et s'éteint presque tout-à-fait. Vous n'avez qu'à parcourir les, différents états des hommes , et vous verrez que je n'avance rien que de juste. Le journalier qui vit dans un village , n'a d'ordinaire qu'une petite provision de connaissances, parce qu'il a retenu ses idées dans les bornes étroites d'une conversation stérile, et d'un emploi bas eit abject. L'artisan d'une ville de province va un peu plus loin; les crocheteurs et les savetiers des grandes villes les surpassent l'un et l'autre. Un gentilhomme de la campagne, après avoir laissé tout sou latin et toute son érudition à l'université, se retire dans son domaine , et s'associe avec ses voisins de la même trempe , qui n'ont de goût que pour la chasse et pour le vin. Il emploie tout sou temps avec ses amis, il ne converse qu'avec eux, et il ne peut soulTrir aucune compagnie, où l'on parle d'autre chose que de bon vin et de débauche. Un patriote tel que celui-ci, formé dans une si bonne école., ne peut manquer, comme on voit, de prononcer des sentences bien graves, lorsqu'il se trouve assis entre les juges, et de donner des preuves éclatantes de son habileté eu politique, lorsque le poids de ses guiuées et la

DE l'entendement. i3

force de son parti 1 ont élevé à un poste plus éminent. Il est certain qu'un nouvelliste qui fréquente les cafés de la ville , est un grand homme d'état, comparé avec ce gentilhomme, et qu'il l'emporte autant au-dessus de lui , qu'un courtisan sait mieux les intrigues de la cour qu^un simple boutiquier. Portons notre vue plus loin : ici, nous verrons un homme brûlant de zèle pour sa secte, et prévenu de l'infaillibilité qu'il lui attribue, ne vouloir pas toucher un livre du parti opposé, ni entrer en dispute avec une personne qui révoque en doute aucune des choses qu'il regarde comme sacrées ; et là , un autre examiner les controverses de religion avec un esprit équitable et désintéressé , et probablement trouver qu'il n'y a point de secte qui n'ait quelque défaut. Il remarque d'ailleurs que ces divisions et tous ces systèmes viennent des hommes, et portent l'empreinte de la faillibilité ; et , à mesure qu'il approfondit les choses , il voit qu'il y a plus à dire en faveur de quelques sentiments de ses adversaires, qu'il ne se l'était d'abord, imaginé. Or, lequel de ces deux hommes parait le mieux disposé pour juger sainement des disputes de religion , et faire plus de progrès dans la. recherche de la vérité, qui est le but que nous avons tous en vue, s'il faut nous en croire? Au reste, je suppose que tous ceux,

l4 BE laX CONDUITE

dont je viens de parler^ et qm sont si inégaux en instruction et en connaisseDiâes ^ ont à-pett-ptè& les mêmes tàledts nâturds, et que ' toute la di&évente qu'il y a entre eux ne viMt :[ que de la différence de leur éducatiofE ^ et des

' moyens qu'ils^ oilt eu d^ se remplir la tête d'idées

et d'observations,, pour extvœv leur esprit et . former leur entendement.

Si l'on me densnande ^ qui peut suffire k toute» ces choses? Je réponds qu'il y en a beaucotlp plus qu^on ne »'imâgine« Chacun sait quel est son devoir ^ et ce que le monde attend de lui , selon le caractère qu'ii se donne ; il trouvera même assesfr de temps et d'occasions ^ pour se munir de tout ce qu'il lui faut ^ si f par une petitesse d'esprit^ il ûe renonce lui^méme amt secours qu'il a soUS âa main. Je rlè dis pas que pour être bon géographe , il faille qu'un homme parcoure toute» les montagnes ^ leÈ rivières, les pt*omOntôires , lés baies et les ports qui sont sur la face de notre globe ; ni qu'il visite les bâtiments et qu'il arpente les terres, comme s'il en Voulait faire racquisitioâ« Mais Ton m'a^ vouera qu'un homme , qui voyage souvent dans un pays, et qui le traverse dans tous les sens, 1^ connaîtra mieux qu'un autre , qui , sem*^ blable à Un cheval attaché à une roue, suit-, toujours le même sentier, et se renferme dans'

DE L SNTBNDEMBNT. I £^

les bornes étroites d'un ou de deux champs qui lui plaisent. Tout hcunnie qlii s'informera des* meilleure livres qu'on tt*ouve sur chaque science, et des pritidpauit auteurs de la plupart des sectes, ^it en philosophie^ ou sur la religion, trouvera que ce n'est pas un ouvrage infini de s'instruire des sentim^tt du genre humain sur les matières les plus importantes. Qu'il exerce sa raison en toute liberté, aussi loin que ces objets peuirent la conduire^ et son esprit acquerra de nouvelles forces ^ sa conception eh dèviendta plus aisée ^ et toutes ses facultés en recevront de l'avantage* Le jour , que les parties éloignées de la vérité se donimuniquent les unes attit autres^ l'aidera ii bien à juger solidement des choses , qu'il âe se trompera guère , ou que dtt moins il dcmnefa des marques d'un esprit fl€ff , et d'une eonnai^ance universellei Je né iache pà§ qu'il y ait d'autre voie , pour perfec^ tiôllnéi' l'entendement , et donner à ses connaissantes tottt0 l'étendue possible; non plus que poui^ distingué!* les deux caractères les plus Qp«poâés que je connaisse au mfonde, j6 veux dire un logicien ergoteur , et un philosophe qui raiidnne juste. Mais tout homme qui veut donner Ukùsi l^essor à soU esprit , et qui (Cherche la vérité de toutes parts, doit prendre soin de se tsàre des idées distinctes de toutes les choses auxquelles

l6 l)É LA COHDIIITE

il applique sa pensée , et juger par Iui-mênie,et sans prévention, de tout ce qu'il reçoit des autres , soit qu'il le tire de leurs écrits ou de leurs discours. Il ne faut pas que le respect ou le préjugé rende aucune de leurs opinions belle ou dififorme.

De l'exercice de ïesprit et des habitudes.

Nous sommes nés avec des facultés capables de nous mener beaucoup plus loin qu'on ne pense ; mais il n'y a que leur exercice qui nous rende habiles eu quoi que ce soit, et qui nous approche de la perfection.

Tl serait diiBcile qu'un laboureur, âgé de trente ou quarante ans, pût recevoir l'éducation et prendre les manières d'un gentilhomme, quoiqu'il ait le corps aussi bien proportionné et les jointures aussi souples , et qu'il ne lui cède en rien pour les talents naturels de l'esprit. Les jambes d'un maître de danse, les doigts d'un joueur d'instruments forment, sans qu'ils y pensent et qu'ils se donnent presque aucune peine , des mouvements réguliers et admirables. Commandez-leur de changer de rôles, ils essaieront en vain d'en venir à bout ; il faut du temps et une longue pratique , pour arriver à un certain degré de talent en tout genre. A quelle souplesse étonnante et in-

P>: L ENTENDEMENT. I

croyable les danseqrs de corde et }es . sauteurs n accoutument-ils pas leurs corps, quoique dans la plupart des .sots mécaifiqiies , il y ait d^s ouvrages aussi merveilleux qœ ces toi^rs-là ; inais je nomme ceux que le toquàe, admire , et qui pour cela coûtent de l'argeat, lorsq^a'on souhaite de les voir. Tous ces noouvements extraordinaires, qui surpassent presque ^imagination des

spectateurs qui- ?i'y entendent rieto, ne sont autre chose «que l'effet de l'habitude et de l'industrie de certains hoqimes, dont les corps n'ont rien de particulier ^qui les distingue de ceux de la populace, qui.f^n est enchantée.

Il en. est de l'esiprit à cet égard comme- du. corps; et, si^Von^exiimiiie les choses de près, l'on trouvera que là ^plupart de ces grandes et belles qualités, qui passent pour des dons de la nature, ne sont que le fruit de l'exercice , et qu'elles n'airivent à quelque degré de perfection que par des actes^ réitérés. Il y a des hommes , par exemple, qui savent radller agré^lement, et d'autres qui s'entendent à faire de petits contes fort à- propos, et d'une manière plaisante. On croit d'ordinaire que c'est un pur effet de la nature, d'autant plus qu'on n'acquiert point ces talents par des règles , et que ceux q^i excellent dans l'un ou l'autre, ne s'appliquent jamais à les apprendre comme un art. Mais, si l'on appro-

î8 DE LA CONDUITE

fondit la chose , on verra qu'un bon mot , ou un petit conte , qui a eu le bonheur de réussir et de gagner l'approbation de quelqu'un , a excité le diseur à y revenii* de nouveau, et a tourné ses pensées et ses efforts de ce côté ^ là : jusqu'à ce qu'enfin il s'y est acquis peu-à-peu une sî grande facilité, qu'on attribue à la nature ce qui vient plutôt de l'usage et de la pratique. Je ne nie pas que la disposition naturelle n^en puisse être souvent la première ckuse ; mais elle * ne conduit jamais un homme fort loin , sans l'exercice; et il n'y a que la pratique seule; qui amène les facultés de l'esprit, aussi bien que les qualités du corps, à leur perfection. Plus d'uh talent poétique demeure enseveli dans un Vu métier , et ne produit jamais rien, faute de culture. Nous voyons que la manière de discourir et de raisonner est trèsKÎifférente à la cour et dans l'université , quoiqu'à l'égard du même sujet. Si l'on passe de la salle de Westminster à la Bourse , on y trouve un tout autre langage , et un génie tout différent ^quoique ceux, dont le sort les attache à la ville , ne Soient pas nés avec des qualités différentes de ceux qui ont reçu leur éducation à l'université, ou dans les écoles de droit.

'Tout ce que 'j'ai dit jusqu'ici sert à montrer que les différentes capacités, qu'on voit entre les hommes , à l'égard de l'esprit , ne viennent*

• DE L ÊPTTEÎf DEMENT. IQ

pas tant de leurs facultés naturelles, que des habitudes qu'ils ont acquises. On se moquerait d'uti homme qui prendrait un charretier de la campagne, âgé de cinquante ans, pour en faire un habile danseur. Mais celui qui tâcherait d'apprendre à un homme, de cet âge , sans étude et sans éducation, à rarsonnef juste ou à s'exprimer noblement, n'y réussirait pas mieux; quand même il lui mettrait sous les yeux un recueil de tous les préceptes de la logique, ou de l'art de parler. On ne devient pas habile, pour avoir entendu énoncer quelques règles, ou pour les avoir mises dans sa mémoire; c'est la pratique qui forme l'habitude, sans réfléchir stir la règle; et vous ferez aussitôt un bon peintre, ou un habile musicien, par une leçon que vous donnerez de ces &rts, qu'un raisonneur exact , par certaines règles , où vous lui montrerez en quoi consiste le bon raisonnement.

Puis donc que les défauts et la faiblesse de l'entendement humain , aussi bien que des autres facultés , viennent de ce que les hommes ne font pas un bon usage de leur esprit , je penche beaucoup à croire qu'on a tort d'en mfettf e la faute sur la nature, et de se plaindre de ses talents naturels , lorsque tout le* mal vient de ce qu'on ne s'applique pas à les faire valoir. On voit souvent des hommes-, qui sont fort adroits

ao DE LA CONDUITE

et fort habiles à conclure un marché, et qui^ sur le chapitre de la religion, si Ton veut en raisonner avec ^u^, paraissent tout<4*fait stupides.

Des idées.

Je ne répéterai pas ici , que pour bien conduire son esprit dans la recherche de la vérité et y faire des progrès, il faut se munir d'idées claires et déterminées; réfléchir sur ces idées mêmes, plutôt que sûr les sons qu^on met à leur place , et fixer la signification des termes , soit par rapport à nous, soit à Tégard des autres. J'ai déjà beaucoup insisté là-dessus dans mon Essai sur V entendement hUmcdh , de sorte qu'il serait inutile de m'y étendre d'avantage.

§6- Des principes.

Il y a une autre &ute qi|i empêche ks hommes d'avancer dajos leurs con^aissances , ou qui rnême les détourne du droit chemin^ J'en ai dit aussi quelque chose da^ins. le livre que je viens 4^ citer ; mais iS est à propos de l'examiner ici à foQjd, et de pénétrer jusques a la source du

'Al

DE L EITTEirDÏMBNT,

mal ; je veux parier de la coutume qu'on a de recevoir pour principe ce qui n'est point d'une entière évidence , ou qui souvent même se trouve faux. Il est assez ordinaire de voir des hommes bâtir leurs opinions sur des fondements, qui n'ont pas plus de certitude ou de solidité que les propositions qu'ils élèvent dessus^ et qu'ils embrassent à cause des principes. Par exemple^ voici de quelle manière ils raisonnent : Les fondateurs ou les chefs de ma secte sont d'honnêtes gens, donc leurs dogmes sont véritables : c'est l'opinion d'une secte erronée, donc elle est fausse : ceci a été reçu long-temps dans le monde, donc il est vrai : ou bien, cela est nou-^ veau , donc il est faux.

Ce soiit de tels principes , fort éloignés d'être la mesure de la vérité et de la fausseté,, que la plupart des hommes prennent poiu^ règle de leurs jugements. Accûutmxiés à des mesures, si fausses, on ne doit pas s'étonner s'ils embras<^ sent l'erreur pour la vérité , et s'ils prononcent d'un ton si positif sur bien des choses qu'ils n'entendent pas.

Cependant , aussitôt qu'on vient à l'examen de ces fausses maximes, il n^y a point d'homme^ pour peu qu'il soit capable de raisonner, qui ne tombe d'aecord qu'elles sont peu sûres, et qui ne les désapprouve , dans ceux qui diffè-

as DE LA ÇOSTDOITE

rent de hii; et pourtant, ^ppès avoir été convaiocu de lei^r inoertitude, il ne Ifiisse pas de s'eii< servir, et, à U première occasion, on le verra raisonner sur les mêmes fondements. A voir , une si pitoyable conduite , ne serait - on pas tenté de croire que les hommes cherchent à se tromper eux-œèrnes, et à s'aveugler? Mais ils ne sont pas aussi Jîlamables à cet égard qu'ils le paraissent d'abord ; il n'y a nul doute que beaucoup d'entre eux pe raisonnent de cettç manière fort sérieusement , et qu'ils n'ont point du tout en vue de s'en imposer à eux-mèmçs, ni aux autres. Ils sont persuadés de ce qu'ils disent, et ils s'imaginent qu'il y a de la solidité , quoiqn'en pareil cas ils aient vu l'e çontrairç ; ruais les hommes se rendraient insupportables à eux-mêmes , et ils s'attireraient le mépris des autres, s'ils embrassaient des opinions sans aucun fondement, et saç^s çn pouvoir da>Dner quelque raison, bonne pu mauvaise. Il faut toujours que l'esprit s'appuye sur quelque ïondement, vrai ou trompeur, solide ou ruineux.

Il n'a pas plutôt admis une proposition, qu'il se hâte, comme je l'ai remarqué dans un autrç endroit, de Iq fonder skv^ quelque hypothèse) et il n'est point tranquille, jusqu'^ ce qu'il en soit venu à bout. Tant il est vrai que la nature même nous dispose à faire un bon usage de nos fa-

DE LEKTENBEMENT. *!2Î

cultes, si nous voulions suivre ses mouvements, l4es hommes ne sauraient flotter dans l'incer*titude, à l'égaiid de quelque^ matières importantes , surtout en ce qui touche la religion. Il faut qu'ils se déterminent là -dessus, et qu'ils embrassent quelque parti. Ce serait une espèce de honte, ou plutôt une contradiction trop grossière, pour la pouvoir soutenir toujours, si un h<Hiime prétendait être convaincu de la vérité d'an dogme , et qu'il ne fut pas en état d'en rendre compte , ni d'alléguer aucune raison , pourquoi il le préfère à un 'autre. C'est ce qui oblige la plupart des hommes à recevoir, sans examen, quelques principes généraux, et à les défendre du mieux qu'ils peuvent. 11 ne snffît pas de dire qu'ils n'en sont pas sérieusemeat persuadés ; c'est aller contre l'expérience, et les disculper de l'égarement que nous leur rçprochons^

Si cela est ainsi , l'on me demandera peutêtre, d'où vient que les hommes ne font pas usage de principes sûrs et incontestables , plutôt que de bâtir sur des fondements ruineux, et qui peuvent servir à défendre l'erreur aussi bien que la vérité ?

Je réponds à ceci , qu'ils n'empldyent pas des principes plus syurs, parce qu'ils ne le peuvent pas : -mais cette incapacité ne vient pas du défaut de talents naturels ( car on doit excuser le

94 DE LA COHDCITE

petit nombre de Ceux q»l se tr6uvent dans ce caç),mais plutôt du maïKjue d'exercice et dtiabitude. Il y « peu d'hemmes qni soient accoutumés dès leur jeunesse à raisonner ju6te, à pemonler, par une longue suite de conséqneaees, jusqu'aux premiers principes d'où dépend une vérité , et k observer la Kaison qu'ils ont avec elle. Si l'on n'a pas acquis de bonne heure cette babitude, par des actes réitérés, l'on -n'en vient guère à bout dans un âge plus avancé : on n'apprend paâ tout d'un coup à graver ou à dessiner , ^ danser sur ta cerde, ou à bien écrire : il faut de l'exercice en toutes cbçses.

Que dis -je? la plupart des bommes sont si loin de cette pensée , qu'ils ne s'aperçoivent pas même de ce qui leur manque : ils expédient par routine ce qui regarde leur profession, et s'il leur arrive quelque mécompte, ils l'attiibueiit k toute iuitre chose qu'à leur manque de réflexion et dliabileté. Ils s'imaginent être parfaits à cet égard, et qu'ils ne sauraient aller plus loin. A^ais si leur intérêt ou quelque fantaisie attache leprs pensées à un objet particulier, ils eu rai^ sonnent à leur mode, bien ou mal, n'importe; Bs ne connaissent rien de mieux. Et s'il leur arrive de commettre quelque erreur, ils ea rejettent toute la faute sur autrui, ou ils l'imputent à quelque accident qui est venu à la traverse,

NPiWOT

DE l'entendement. a5

plutôt qu'à leur maqque de jugement. C'est là ce que tout k monde se cache à soi^tnéme , et dont personne ne se plaint. Satisfaits du maigre usage qu'ils font de leur esprit, ils ne se mettent pas eo peine de chercher de nouveaux moyens, pour lui doqner plus d'étendue; et ils passent toute leur vie sans avoir aucune idée de ce qu'on appelle \xn raisonnement juste , fondé sur des principes solides , d'où on le tire par une longue suite de propositions, qui dépendent les unes des autres : ce qui serait absolument nécessaire pour démontrer certaines vérités de spéculation, que la plupai:t des hommes admettent, et où ils sont le plus intéressés. Ajoutons qu'en bien des cas ce n'est pas une. seule chaîne, pour ainsi dire, de conséquences qiii suffit; mais il faut examiner et rassembler différentes déductions, souvent même opposées les unes aux autres, avant que l'on puisse porter un jugement solide sur le point qui est en question. Que peut-on donc attendre de la plupart des hommes , qui ne sentent pas qu'on a besoin d'une pareille méthode, pour raisonner juste; ou, s'ils le voient , qui. ne savent pas de quelle manière s'y prendre pour en venir à bout ? Vous pourriez aussitôt employer un paysan, qui connaît à peine les figures des nombres, et qui n'a jamais en sa vie additionné trois différentes sommes;

!26 DE hJL CONJDUITE

VOUS pourriez , dis«je , l'employer aussitôt à régler les livres d'un marchand, et à en faire un bilan exact.

Quel remède y a-t-il donc à ceci? Je répends: le même que j'ai déjà insinué plus d'une fois, c'est-à-dire, l'exercice et la pratique. Il en est des acuités de nos âmes, comme des actions et des mouvements de nos corps. Il n'y a p^:i5onne qui prétende qu'un homme sache bien écrire ou peindre, danser ou faire des armes, ou exceller ^n toute autre opération manuelle , quelque vi* gueur, quelque activité, quelque adresse ou di'sposition naturelle qu'il y ait, a moins qu'il n'ait employé du temps et de la peine pour y réussir. On peut dire la même chose de l'esprit; voulez- vous qu'un homme raisonne juste, vous devez l'y accoutumer de bonne heure, et l'exercer à remarquer la liaison des idées et à les suivre par ordre. U n'y a rien qui aide plus à ceci que les mathématiques ; c'est pourquoi je serais d'avis qu'on les enseignât à tous ceux qui ont le loisir et la commodité de faire cette étude,. non pas tant pour les rendre mathématiciens, que pour les rendre des créatures raisonnables. Car, quoique nous prenions tous ce titre , parce que la nature nous le donne , si nous voulons en profiter, avec tout cela, on peut dire qu'elle ne nous en fournit que le germe,

OIE L^ENTENDEMENT. 'A'

et quil D y< a que le seul usage et Texercice, l'industrie et l'application qui nous rendent tels. Aussi , lorsqu'il s'agit de raisonnements auxquels on n'est pas accoutumé, il est facile de voir que les conséquences qu'on admet, ne sont point du tout raisonnables.

On a pris d'autant moins garde à cela , que chacun ^dans ses propres affaires , emploie quelque sorte de raisonnement, bon ou mauvais; ce qui suffit pour être nommé raisonnable. Mais le malheur est, que celui qu'on trouve raisonnable en une chose, passe pour l'être en tout, et qu'on regarde comme un affront si cruel, et une censure si mal fondée, de penser ou de soutenir le contraire , qu'il n'y a personne qui se hasarde à porter ce jugement. Il semblerait que ce fût dégrader un homme de la dignité de sa nature. Il est vrai que celui qui raisonne bien sur une chose, est capable de bien raisonner sur d'autres, et même avec plus de justesse et de force, s'il av^it tourné son esprit de ce côtélà. Mais il n'est pas moins vrai que celui qui raisonne bien aujourd'hui , sur une certaine matière, n'est pas en état de bien raisonner sur d'autres choses, quoique peut-être il le sera dans un an. En un mot , partout où la faculté rationn elle d'un homme est en défaut , et ne lui sert point à raisonner, on ne saurait dire qu'il

a8 DU hJL CONDUITE

est raisonnable à cet égard, quelque capRcité qu'il ait d'ailleurs pour le devenir, avec le temps et l'exercice.

Qu'on prenne uu homme de la lie du peuple et de basse extraction, qui n'a jamais porté son esprit plus loin que la charrue et le boyau , et qu'on le tire de ces bornes étroites, qù it s'est renfermé presque toute sa TÏe, l'on trouvera qu'it n'est guère plus capable de raisonner qu'un enfant sans instruction. La plupart des hommes n'ont qu'une ou deux règles , vraies ou fausses , qui servent de base à tous leurs raisonnements : ôtez leur ces maximes , et ils ne savent plus où ils en sont ; ils ont perdu leur compas et leur boussole : et , quoique vous leur ayez montré la faiblesse de ces prétendus principes, ils y reviennent d'abord comme à l'unique soutien de la vét rite; ou, s'ils les abandonnent, convaincus par la

* ftwce de vos raisons, ils abandonnent en même

I temps toutes les rediercbes de cette sature , et

I ils s'imaginent qu'il u'y a plus aucune certitude.

Car, si vous voulez étendre leurs connaissances, et les -attacher à des principes ptus sûrs et plus éloignés, ou bien ils ne peuvent pas les ccmcevoir facUeraent, ou ils ne savent pas quel usage en faire, tant ils sont peu accoutumés à ces longues déductions tirées de loin.

Est-ce donc que des hommes faits ne sauraient

D£ L fiNTENDEMENT. 29

aciEiaérir de nouvelles connaissaffioes et donner de l'étendue à leur esprit? Je ne dis pas cela; mais j'ose dire qu'on n'en viendra pas à bout sans beaucoup d'industrie et d'application , et sans y employer plus de temps et de soins , que des hommes avancés en âge, et dont le train de vie est désormais fixé, n'y en peuvent destiner: de sorte qu'ji est rare de lés voir réussir. Il n'y a que l'exercice tout seiul , comme je l'ai déjà dit , qui soit ca^iable de perfectijonner l'esprit; et si l'on ne s'en forme une habitude , on ne doit rien attendre de nos facultés naturelles.

Tous les Américains n'ont pas naturellement l'esprit plus imparfait que les Européens, quoiqu'on n'^3t voye^ aucun qui approche de nous, dans les arts et les sciences. Entre les fils d'un pauvre paysan, si l'un d'eux a eu le bonheur de recevoir une meilleure éducation que les autres , et de s'étire avancé dans Le mondé, il lés surpasse de beaucoup à l'égard de l'esprit ; quoique, s'il fôt demeuré chez lui, il ne serait pas monté au dessus du niveau de ses fi^ères.

Tout homme qui raisonne avec de jeunes étudians, surtout avec ceux qui s'appliquent aux mathématiques , peut s'apercevoir que leurs esprits s'ouvrent peu à peu, et que c'est à l'exercice tout seul qu'ils sont redevables de cette ouverture. Quelquefois ils s'arrêtent long-tems à une

3o DE tA CONDUITE

partie d'une démonstration , non par manque de volonté ou d'application, mais plutôt faute de voir la liaison de deux idées , qu'un autre, qui est • plus exercé, découvre d'abord* La même chose peut arriver à un homme avancé en âge, qui voudrait étudier les mathématiques; l'esprit demeure souvent court en beau chemin, faute d'exercice , et celui qui se trouve dans cet embarras, lorsqu'il vient à découvrir la liaison , s'étonne de ne l'avoir pas aperçue plus tôt*

Des mathématiques i

J'ai insinué que les mathématiques étaient fort utiles, pour accoutumer l'esprit à raisonner justeet avec ordre* Ce n'est pas que je croye nécessaire que tous les hommes deviennent de pro^ fonds mathématiciens ; mais lorsque , par cette étude , ils ont acquis la bonne méthode du rai-^ sonnement, ils peuvent l'employer dans toute» les autres parties de nos connaissances. En effet, partout où il s'agit de raisonner, on doit disposer chaque argument comme une démonstration de mathématique, et suivre la liaison des idées, jusqu'à ce que l'esprit arrive à la source, d'où elles dépendent; au lieu qu'en fait de probabilités, qu'on ne saurait démontrer, un semblable

N j>E l'entendement. 3i

procédé ne suffit pas pour fixer le jugement. Il faut en accumuler plusieurs, examiner toutes les raisons de part et d'autre, les bien contrebalancer, et se déterminer ensuite sur le tout.

On devrait se former l'esprit à cette manière de raisonner, qui est si éloignée de Fusage du commun des' hommes, que les savants mêmes n'en ont presque aucune idée. Mais qni s'en étonnerait^ puisque la méthode qu'on observe dans les écoles, ne peut que les détourner du bon chemin ? Dans les disputes , on fait valoir des arguments tirés de quelque lieu commun , et par les succès qu'ils obtiennent > l'on détermine la vérité on la fausseté de ce qui est en question, et l'on attribue la victoire au tenant ou à l'opposant; ce qui est à-peu*près la même chose, que si un arithmêticiett voulait faire le bilan d'un compte , en mettant une seule partie au débit et au crédit^ quoiqu'il y^ en ait une centaine d'autres qui doivent y avoir leur place.

Il serait à souhaiter qu'on s'accoutumât de bonne heure à la première de ces mél^hodes , qui donne de l'étendue à l'esprit, laisse une pleine liberté à l'entendement, et empêche que l'orgueil, la paresse ou la précipitation , ne nous entraînent dans l'erreur. Du moins, je me flatte qu'il n'y a personne qui veuille préférer l'autre , par cela seul qu'elle est en vogue.

32 DEi LA CO.NDUITE

Peut-être qu'on objectera ici, que pouf conduire i^entendement au but que j« propose ^ il faudrait que tous les hommes eussent de l'étnde> qu'ils fassent munis de plusieurs consaissances , et qu'ils fussent exercés daas toutes les différentes manières (|e rsftsot>ner# A cela, je répondu que c'est une honte >, pour ceux <|ui dnt le loisir et les moyens de s'instruire^de manquer d'aucun des secours qu'ils peuvent avoir pour cultiver leur esprit , et c'est à ceux - là sur tout que je m'adresse* Il me semble que ceuit qui. ^ pair l'industrie et l'habileté de le^s ancêtres, sont dé*' livrés de )a fatigue de ne petiser qu'aux besoins cjle leurs corps ^ . devraient destiner qiAelqiie peu de leur loisir à exercer leur esprit daa5 tous les geni^es de sciences^ et de raisonnement JJalgèbre, qui fait une partie A^'nuuhàrfHitiqî$es y donne «le nouvelles vues et fournit de nouveaux secoiurs à rentendement. Leur étud0 ne peut être que fort utile, même aux hommes avancés en ^^; ils apprenaient par là que, pour raisonner juste , il ne suffit pasK d'avoir des talens, dont on est satisfait^ et qui servent assez bien à nous tirer d'affaires dans le monde. Quelque bonne opinion qu'on ait de son esprit , on verra., par cette élude, qu'il nous manque, en bien des choses très-sensibles, et qu'ainsi l'on ne doit pas être. si présomptueux qu'on l'est d'ordinaire à cet égard ,

DE L's^TENDEMHIfT. 33

ni s'imaginer qu'on a besoin d'aucun secours, pour acquérir de nouvelles lumières , et qu'on ne peut rien ajouter à la pénétration et à la subtilité de nos esprits.

D'ailleurs 9 l'étude des mathématiques ferait voir combien il est nécessaire de séparer toutes les idées distinctes qui regardent la question , dont il s'agit j d'observer les différentes relations qu'elles ont entre elles, et d'écarter toutes les autres idées, qui n'ont aucun rapport avec le sujet qu'on examine. Caette méthode est absolument requise pour raisonner juste sur la plupart des sujets autres que la quantité, quoiqu'on n'y prenne pas trop garde, et qu'on ne l'observe pas avec beaucoup de soin. Dans les parties de nos connaissances, où l'on croit que la démonstration n'a point lieu, les hommes raisonnent, pour ainsi dire , au hasard ; et s'il se trouve qu'en gros , ou après un examen imparfait, ils arrivent à quelque apparence de probabilité, ils ne vont pas plus loin; sur tout si c'est dans une dispute, où l'on s'accroche à la moindre petite bagatelle , et où l'on produit avec pompe tout ce qui peut servir à rendre un argument plausible. Un esprit n'est pas en état de trouver la vérité , s'il ne distingue et n'analyse pas bien toutes les parties de son sujet, et si, après eti avoir écarté tout ce qui n'y est pas essentiel , il ne tire pas une 7 3

•tm^

34 DE LA ciONDUlTE

conséquence fondée sur le Tésualtat -de to^t ce détail. Un autre avantage ^'on peut tirer de l'étude des matkéâiatiques , «t qui n'est pas moins utile que le précédent , c'est d'accoutumer l'esprit à une longue suite de conséquences; mais je ne m'y aîrête pas ici, puisque j'en ai déjà touché quelque chose.

A l'égard des 'hommes qui n'ont ^ni assez dé fortune, ni assez de loisir poui» s'appliquer à cette étude , ce qui peut leur suffire n'^est pas d'unesi vaste étendue qu'on pourrait se limaginer ; et ainsi ne fait pas une objection.

Il n'y a personne qui soit obligé de tout savoir. L'étude des sciences en général est l'affaire de ceux qui vivent à leur aise et qui ont du loisir. Ceux qui ont des eikiplois pai^ticulieirs, en doivent entendre les fonctions; et il n'est pas déraisonnable d'exiger qu'ils pensent et qu'ils raisonnent' juste sur ce qui fait leur occupation journalière. On ne saurait les en croire incapables , sans les mettre au niveau des bêtes brutes, et les taxer d'une stupidité fort àù-dessous du rang de créatures douées de raison.

De la religion.

Outre le parti que chacun embrasse dans ce monde, pour y. gagner sa vie, chacun*a quelque

DE l'entenbemejjtt. 35

intérêt à une vie à venir , qu'il est tenu de pi^en- (!re en considération. C'est ce qui nous oblige à tourner nos pensées vers la religion; et c'est ici , plus qu'à tout autrje ^ard , qu'il est de notre devoir de raisonner juste. On ne saurait donc se dispenser d entendre les termes qui se rapportent à la religion, et de se former des notions générales exactes sur ce sujet. Un jour de la semaine consacré au service divin , sans parler ici d'autres jours de relâche , fournirait assez <le temps aux chrétiens, pour s'occuper à cette étude; s'ils l'y employaient avec la même ardeur qu'ils témoignent pour bien des choses inutiles; et si chacun, selon sa capacité, prenait le bon chemin qui peut conduire à cette connaissance. La fabrique originale de tous les esprits est à peu près la même, et les plus simples trouveraient qu'ils ne manquent pas de talens pour y arriver, si on les y aidait comme il faut. L'on a vu divers exemples de gens de la lie du peuple , qui sont parvenus à un vif sçntin^nt et a une connaissance fortétendtie de la religion. Et quoique ces exemples soient plus rares qu'il ne serait à souhaiter, ils suffisent pour faire voir que les personnes de cette classe peuvent se garantir d'une ignorance grossière, et que si l'on en prenait tout le soin requis, on pourrait en amener un plus grand nombre à être des créatures

raisonnables et de bons chrétiens : car à peine doit -on regarder comme tels ceux qui portent ce titre, et qui ne savent pas les premiers éléments du christianisme. En effet, dans ces derniers temps , les paysans de la religion réformée en France, quoique plus exposés à la misère et à la pauvreté que nos journaliers, entendaient, dit-on, mieux la religion, et en pouvaient raisonner plus juste que bien des personnes d'un rang plus élevé parmi nous^

Mais, supposé qu'on voulût soutenir contre toute raison, que le petit peuple doit s'abandonner à une stupidité brutale, dans ce qui regarde ses intérêts les plus chers; ceci n'excuse pas- les personnes d'une fortune plus indépendante et qui ont reçu une éducation plus honnête , s'ils négligent de cultiver leur esprit , de le remplir d'idées justes, et de l'exercer sur des choses pour la connaissance desquelles il leur a été principalement donné. Du moins, ceux qui par leurs grandes richesses ont tous les moyens requis pour s'attacher à l'étude, ne sont pas en si petit nombre, qu'on ne pût se flatter de voir des progrès considérables dans toutes les sciences, surtout dans la plus importante de toutes, et qui fournit les plus vastes vues, si les hommes voulaient faire un bon usage de leurs facultés^ et bien étudier leur esprit.

DE ^'entendement/ 3'J

§9- Des idées.

Les objets extérieurs, qui ne cessent d'knportuner nos sens et qui captivent nos appétits , ne manquent pas de nous remplir le cerveau d'^ dées vives et permanentes qui leur sont propres. L'esprit n'a pas besoin de s'appliquer pour en faire provision ; elles se présentent à lui en foule , et l'envahissent avec tant d'activité, qu'il ne lui reste ni assez de place, ni assez d'attention, pour en recevoir d'autres , qui lui seraient beaucoup plus utiles. De sorte que , pour disposer l'esprit à raisonner juste , on doit tâcher de le munir d'idées abstraites et morales, qu'il forme luimême , et qui ne viennent pas des sens. Mais la plupart des hommes sont si prévenus en faveur de leur esprit, qu'ils le négligent;, ils croient qu'il ne lui manque rien,, qjupiqu'il soit peut-être ordinairement plus dépourvu de ces sortes d'idées , qu'on ne se l'imagine. Cependant, comment est-il possible qu'ils n'aient pas ces idées, puisqu'ils emploient souveut les mots qui les représentent? Ce que j'ai dit là-dessus dans le troisième livre àeiaon Essai sur. V entendement humain y me dispense de répondre ici à cette question. Mais pour faire sentir combien il importe d'avoir l'esprit

38 DE LA COiïDUlTE

muni de ces idées abstraites , et qu'elles y soient fixes et déterminées, je demanderai à mon tour, comment on peut savoir qu'on est obligé d'être juste, si l'on n'a point d'idées précises de l'obligation .et de la justice; puisque la connaissance n'est autre diose que la perception de l'accord ou de la répugnance qu'il y a entre ces idées? On en peut direr autant de toutes les autres matières qui regardent la vie et les mœurs. De plus, si l'on trouve qu'il est difficile de voir l'égalité ou l'inégalité de deux angles qu'on a devant les yeux , dans une figure de géoméjtrie , où ils sont inaltérables, ne sera-t*il pas tout*à*fait impossible qu'on aperçoive cette égalité ou inégalité dans les idées, qui n'ont d'autres objets sensibles, pour les représenter à l'esprit, que des sons , avec lesquels on peut dire qu'elles n'ont pas la moindre conformité : de sorte qu'il faut qu'elles soient bien distinctes et bien déterminées, SI l'on veut en raisonner juste. C'est donc une des principales choses auxquelles on doit s'appliquer, pour bien conduire son esprit. Mais, à l'égard de ces idées abstraites , comme à l'égard de toutes les autres, il faut prendre garde qu'elles ne renferment aucune contradiction ; qu'elles aietit une existence réelle , partout où on la suppose , et que ce ne soient pas de pures chimères.

DE l'eUTBII DEMCKT. 39

S lO.

Des préjugés.

Nous nous plaiguoQS tous des préjugés qui garent Hes autres, cooime si bous en étions exempts nous-mêmes. Tous les hommes et tous les partis s'en accusent ; de sorte qu^ils avouent que c'est un dé&ut et un obstacle à la connaissance. Quel remède y a-t-il donc pour s*én délivrer? Je n*en sache qu'un seul, c'est que chacun examine ses propres préjugés, sans se mettre en peine de ceux des autres. En efiet, on aurait beau nous taxer de ce faible ; si nous n'en sommes pas convaincus nous-mêmes , cela ne servirait de rien , piiisque nous avons le même choit de récriminer coptre nos accusateurs. Ainsi , l'uiiique , moy^n qui nous reste, pour bannir du lucoide celte cause universelle d'ignorance et d'erreur , c'est que chacun s'examine là -dessus de bonne foi. Si les autres ne veulent p$^ s'acquitter de ce devoir, cela change-t-il mes erreurs en vérités , ou doitil me les rendre plus chères , ^| me disposer à être ma dupe ? Si les autres aillent les cataractes sur leurs yeux ^ cela doi|-il m'empêcher de faire abattre la mienne le plus tôt qu'il sera possible ? Tous les hommes se déchaînent contre l'aveuglement de 'l'esprit , et avec tout cela il n'y a

4o DE LA CONDUITE

presque personne qui ne soit entêté de ce qui obscurcit sa vue , et qui ferme son esprit à la lumière , qui le conduirait à la véritable connaissance. Des propositions fausses ou douteuses, qu'on reçoit comme des maximes incontestables, retiennent dans les ténèbres de l'erreur tous ceux qui s'y appuient et qui fondent là -dessus leurs raisonnements. Tels sont ordinairement les préjugés qui viennent de l'éducation, du parti où Ton se trouve , du respect que l'on a pour certaines personnes, de la mode qui est reçue, de l'intérêt qui nous domine, etc. C'est ici la paille que chacun voit dans l'œil dé son frère ,^ quoiqu'on ne s'aperçoive pas de la poutre qu'on a dans le sien. Car, où est l'homme qu'on ait jamais réduit à bien examiner ses principes, et à voir s'ils peuvent soutenir la discussion? Cependant , c'est un des premiers pas que doivent faire tous ceux qui veulent bien conduire leur esprit dans la recherche de la vérité.

Comme j'écris uniquement en faveur de ces personnes-là, je leur donnerai une marque, à laquelle ils pourront distinguer si c'est le préjugé, ou la raison qui les gouverne. Tout homme qui embrasse une opinion, doit supposer, à moins qu'il ne se condamne lui-même , qu'elle est fondée sur de bons principes; qu'il ne la reçoit

DE l'eNTENDEMEWT. ^l

qu'à proportion de Tévidence qu'il en a , et que ce n'est point par inclination ou par quelque fantaisie qu'il y est si fortenûent attaché. Si , malgré tout cela , il ne peut souffrir qu'on la combatte , ni examiner avec soin les arguments de ses adversaires, n'avoue-t-il pas d'abord que le préjugé le tyrannise ? Ce n'est point l'évidence de la vérité qui le persuade ; mais il se repose tranquillement sur une supposition anticipée sans aucun examen, ou sur quelque préjugé qu'il chérit, et dont il ne veut pas qu'on le dépouille. Car si le dogme qu'il professe , a toute l'évidence qu'il lui attribue , et s'il est convaincu de sa vérité , pourquoi craint -il qu'on le mette à l'épreuve ? Si ce dogme est bâti sur un fondement solide , si les arguments qui l'appuient, et dont il est satisfait lui-même, se trouvent clairs et décisifs, pourquoi appréhenderait -il qu'on les mît à la coupelle ? Celui dont l'assentiment va au - delà de l'évidence requise ne doit cet e*cès de confiance qu'à son préjugé ; et il le reconnaît luimême, lorsqu'il refiise d'entendre ce qu'on y oppose. Il montre par là que ce n'est pas tant l'évidence qu'il cherche , que le plaisir trompeur de jouir en repos d'une opinion qui lui plaît, et de condamner hautement tout ce qui y est contraire. Or, n'est-ce pas là ce qu'on ap-

^\le préjugé (i) ? Celui qui décide une cause, sans avoir entendu l'une des parSies, ne mérite pas le titre de juste ^ quoiquil ait porté un jugement équitable. Toute personne qui aime sincèrement la vérité, el qui veut s'acquitter de son devoir à cet égard , doit faire deux choses qui ne sont ni fort communes , ni fort aisées.

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