‹ Œuvres philosophiques de Maine de BiranChapitre 1 sur 26 · L'APERCEPTION · texte numérisé non relu

L'APERCEPTION

(Manque l'Introduction, où la question devait être posée.)

Tout ce que le moi pense ou exprime en luimême, tel qu'il existe aux yeux de sa propre conscience, il l'exprime bien, comme il l'aperçoit intérieurement, d'un être simple et réel, mais qui loin d'être une chose , une substance , sujet de divers produits ou attributs , exclut au contraire hors de lui tout ce qui peut être connu ou exprimé dans cette notion de chose ou de substance.

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Réciproquement , tout ce que le sujet pensant conçoit et exprime comme étant dans la substance (l'âme ou le corps), il l'affirme d'un autre être que de lui-même.

Après avoir posé le premier membre du dilemme, le fait de conscience ou de l'existence du moi, je pense , j'aperçois mon existence, ce qui est le même que de dire j'existe , je suis un être individuel et réel qui pense ; la conclusion, je suis une substance ou chose pensante , est opposée au principe ou hétérogène avec lui, loin de lui être identique.

Cette conclusion donc je suis, à savoir, une chose pensante , serait mieux exprimée en effet par ces termes , donc il y a en moi (homme concret) une chose pensante. Je conçois et crois nécessairement l'existence réelle en tant que je pense; de plus, j'affirme cette réalité hors de ma pensée actuelle ou de la conscience de moi-même. Mais comment dirai-je qu'elle est moi quand je la conçois comme substance là où le moi n'est pas ? Le moi qui attribue la pensée à la substance de l'âme , n'est donc pas cette substance dont il croit affirmer l'être absolu; le sujet qui attribue et qui ditye, n'est pas l'objet d'attribution actuelle.

La pensée, telle que Descartes l'entend en la prenant comme principe de la science idéologique, enveloppe ce fait primitif de l'individu, de telle sorte que ce fait perd son caractère propre intérieur

et prend celui d'un abstrait , d'une chose indéterminée.

Le moi proprement sujet d'attribution dans le point de vue intérieur, n'est pas la substance ou la chose dont il énonce les prédicats comme étant dans un autre.

Les seuls attributs du moi, ses modes vivants, manifestent son existence et sont des actes volontaires et libres ; et ces attributs ou modes ne sont; pas dans le moi ou inhérents à lui comme dans une substance, mais ils sont pour lui comme produits de la force active qui le constitue et qui s'aperçoit ou se manifeste elle-même dans les produits de sa création.

Ce que le moi perçoit ou conçoit comme passif, il le met hors de lui ou l'attribue à d'autres êtres que lui , et ces êtres il les reconnaît et les désigne sous le titre de choses ou d'objets extérieurs manifestés , dont les qualités se représentent par les sensations, soit à un titre plus vrai et plus conforme au fait primitif, comme des forces étrangères conçues à l'instar de la sienne propre.

En résumé , il y a aperception interne immédiate ou conscience d'une force, qui est moi et qui sert de type exemplaire à toutes les notions générales et universelles de causes, de forces, dont nous admettons l'existence réelle dans la nature , etc.

Il n'y a point d'aperception interne d'une sub-

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stance passive avec laquelle le moi ne fasse qu'un ; tout au contraire, la notion d'une substance ou d'un sujet d'attribution, d'un tout objectif constitué par un certain nombre de propriétés ou qualités inhérentes à ce sujet, et unies entre elles et à lui par ce lien substantiel que l'entendement conçoit, une telle notion , dis-je ( quelque nécessaire et universelle qu'elle soit à l'esprit humain pour concevoir les choses et en parler ) , ne saurait être regardée comme immédiate, à moins qu'on ne mette l'objet avant le sujet ou qu'on ne cherche dans celui-là les conditions ou le type exemplaire de l'existence ou de l'aperception interne de celui-ci.

« Mais , demande Leibnitz , comment pourrions- « nous savoir qu'il y a des êtres, des substances , si « nous n'étions pas nous-mêmes des êtres , des sub- « stances. » Et comme, dans le point de vue de ce grand métaphysicien , les êtres ne sont autres que les forces simples , sa proposition revient à demander comment nous saurions qu'il y a en nous-mêmes des forces , si nous n'étions pas nous-mêmes et par nous-mêmes des forces individuelles.

D'où suivrait cette expression d'un principe analogue , par la forme et le fond , à celui de Descartes, je pense ou j'aperçois l'action, donc il y a en moi une force virtuelle absolue , et , par suite , d'autres forces dans la nature conçues d'après la mienne ou d'après la conscience immédiate que j'en ai.

Ici le principe est entendu dans sa véritable valeur; la force qui est moi tombe en effet véritablement sous sa propre aperception immédiate interne , tandis que la substance qui ne s'aperçoit ou ne se sent pas par elle-même immédiatement, ne saurait s'entendre que comme objet, à part l'aperception ou la conscience actuelle du moi.

Descartes eut évidemment Fintention de prendre son point de départ dans le sujet tel qu'il existe; mais , entraîné parles formes du langage , il exprime l'individualité précise du sujet sous le terme universel appellatif d'un objet indéterminé : de là toutes les illusions logiques et physiques nées du principe ou de la forme de son énoncé. Voyez aussi comment ce grand esprit lutte péniblement, dès ses premiers pas , contre les fantômes qu'il se crée luimême.

« Cette proposition : je suis , j'existe, dit-il, est « nécessairement vraie toutes les fois que je la pro- « nonce ou que je la conçois en mon esprit; qu'un « génie trompeur se plaise à me créer des illusions « sur tout , il ne saurait jamais faire que je ne sois « rien tant que je croirai être quelque chose. »

Dites qu'il ne saurait jamais faire que je n'existe pas pour moi-même tel que je me sens ou m'aperçois actuellement exister : l'aperception immédiate n1est pas sujette à erreur.

« Je ne conçois pas encore assez clairement que je

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suis 9 moi qui suis certain que/e suis* » Ici , en effet , commence l'illusion; en disant moi /existe , avec le sentiment intime de la vérité exprimée par ces paroles, je dis tout ce qu'il m'est possible de savoir sur moi-même au titre individuel ; tout ce que je puis chercher et trouver au delà de cette aperception interne ne m'appartient plus au même titre.

Les philosophes , comme l'a très-bien remarqué Leibnitz, se font souvent des difficultés sans sujet; par exemple , les êtres , c'est-à-dire les substances mêmes, peuvent se manifester sous tels modes immédiats et sont conçus avant les abstraits. Ces abstraits, que Locke appelle modes simples ou idées simples de sensation , les couleurs , le son , l'odeur , etc , ne viennent qu'après et ne sont conçus que dans l'objet substantiel à qui elles sont inhérentes ; les idées de ces abstraits n'ont d'existence séparée que dans l'esprit.

« En distinguant deux choses dans la substance , les attributs, ou produits, et le sujet commun de ces produits, ce n'est pas merveille qu'on ne puisse rien concevoir de particulier ou de déterminé dans ce sujet; il le faut bien, puisqu'on a déjà séparé dans ce sujet, tout ce qui pouvait le faire concevoir à l'esprit ou aux sens de quelque manière déterminée. Ainsi , demander quelque chose de plus dans ce sujet, en général , que ce qu'il faut pour concevoir que c'est la même chose (par exemple , qui

entend et qui veut, qui imagine et qui raisonne), c'est demander l'impossible et contrevenir à la propre supposition telle qu'on l'a faite, en concevant séparément le sujet et ses qualités ou accidents. »

Leibnitz prend à propos , pour exemple , le moi substantiel qui est et se conçoit, le même être qui entend et qui veut, etc. , parce qu'il existe en effet et qu'il s'aperçoit et se sait rester le même dans la succession et la diversité de ses propres actes réflexifs.

Mais il n'est pas si facile d'entendre ce qui peut rester le même dans l'objet , quand on fait abstraction de toutes les qualités sous lesquelles se manifeste la réalité extérieure.

Dans le morceau de cire que Descartes prend pour exemple, toutes les qualités perceptibles à l'ouïe, à l'odorat, au goût, s'évanouissent successivement l'une après l'autre , à mesure que la cire se fond et se vaporise, ou se réduit en ses derniers éléments qui n'ont plus rien de sensible. Ne dit-on pas que la substance même de la cire est détruite , et qu'il n'en reste absolument rien à quoi puisse s'appliquer la même dénomination? Puisque les qualités ou accidents n'existent plus, il ne s'agit plus de leur chercher un soutien, un lien substantiel.

A quoi donc rattacher la conception d'identité de

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