‹ Œuvres philosophiques de Samuel ClarkeChapitre 152 sur 154 · PET IN · texte numérisé non relu

PET IN

ÿ SUR L’'IMMATÉRIALITÉ DE L’AME. 347

loge, qui n’est autre chose que mouvement et figure, ne saurait être le résultat d’aucunes autres qualités et puissances dans les parties que de ‘celles qui sont elles-mêmes en particulier du même genre, suivant la manière ci-devant expliquée, savoir mouvements et figures. Et pareillement mon sentiment intérieur numérique actuel, s’il se réduisait à une qualité inhérente dans un amas de matière ; quoiqu'il ne fût pas effectivement la somme d’une multitude des mêmes pensées individuelles, inhérentes dans les différentes parties distinctes de l’amas, devrait cependant être la somme de puissances dans les parties telles qu’elles seraient ellesmêmes en particulier du même genre, savoir, sentiments intérieurs ou pensées : cela étant également et par la même raison, impossible que mon sentiment intérieur fût le résultat de puissances dans les parties de mon cerveau, qui seraient, {olo genere, différentes de la pensée et n'auraient rien dans leurs idées de commun ou de semblable avec elle, telles que sont la figure et le mouvement, et toutes les autres puissances destituées de sentiment intérieur ; de même qu'il est impossible que le nombre mille ci-devant mentionné pût être un composé de sons ou de couleurs , ou de toute 2 autre chose que nombres.

Le pouvoir qu'un instrument de musique a de produire des sons harmonieux, n’est pas à la vérité le résultat des mêmes puissances individuelles qui résident dans les différentes parties de l'instrument, pas plus que la circonférence d’un cercle est formée d’un nombre de mêmes circonférences totales ; mais, comme la circonférence d’un cercle est la somme d’une multitude d’arcs convexes qui ont la même courbure , et qu’elle ne saurait être un assemblage de lignes droites, ou de corps cubiques ou d’arcs dont les courbures soient difér entes ; de même aussi l’ harmonie produite par un instrument de musique, m’étant elle-même dans l'esprit qui la perçoit autre chose qu’un son ; et relativement à l’instrument, à l'air et aux organes de la sensation, n'étant autre

3h48 | LETTRE

chose qu'un mouvement de parties, ne saurait être le résultat ou composé d’aucunes autres puissances, que de celles qui sont elles-mêmes en particülier du même genre dans ces différents sujets respectivement ; savoir dans l'esprit qui les conçoit également des sons, et dans l'instrument lui-même, dans l'air et dans les organes de la sensation des mouvements des parties. Et pareillement si le sentiment intérieur était une puissance inhérente dans un amas de matière, il ne pourrait être le résultat d’aucunes autres puissances dans les parties que « dé quelques sortes de sentiment intérieur ; par la même raison que la circonférence d’un cercle ne di être, comme je l’ai observé ci-devant, un assemblage de lignes droites ou de corps cubiques, ni un son harmonieux un composé de couleurs, ou de toute autre chose que de sons. : à

Le pouvoir que l'œil a de voir, n'est pas différent de celui qui est dans les verres objectifs des télescopes, qui consiste à transmettre et à rompre les rayons de lumière au point de représenter l’image de l’objet dans le fond de l'œil; et ce pouvoir n’est évidemment rien que la somme des puissances de même genre; savoir, des puissances de transmettre et de rompre les rayons qui résident distinctement dans les différentes parties de l’œil ou du verre. Chaque partie de l'œil transmet et rompt les rayons, et ces rayons peignent diverses parties de l’image, et l’image entière ne diffère pas autrement de toutes les parties, ni ce que vous appelez le pouvoir numérique de l’œil entier, ne diffère pas s des puissances singulières de toutes ses parties, autrement que l’idée d’une douzaine diffère de l’idée de douze unités , et si cette différence est aussi grande que celle qui se trouve entre l'idée de sentiment intérieur et l’idée des mouvement circulaire ou de tout autre mouvement, j'avoue que a perdu l’entendement.

Mais il y a encore un malheur plus nn. dans l'exemple que vous avez choisi, du pouvoir que l'œil a de

contribuer à l’action de la vue comme d’un pouvoir numérique d’un amas de matière, et dans votre assertion ,-« que la « division ou la variation de la moindre partie de l'œil fait « cesser entièrement la puissance qu'il a de contribuer à « Paction de la vue. » Car cela est si éloigné d’être vrai, excepté par accident seulement, à raison de la délicatesse et de la fluidité de la matière de l'œil, qu’au contraire, nonseulement chaque partie de l'œil, comme je viens de le dire, transmet et rompt les rayons, afin de peindre dans le fond les différentes parties de l’image de l’objet ; or la puissance de l’œil entier n’est rien de plus que la somme de ces transmissions et réfractions ; mais même en outre, chaque partie

de l’œil a la même puissance que le tout , à la différence

seulement du degré, de peindre au fond l’image entière de l'objet; car, de même que chaque moitié de l'objectif rompu

d'un télescope, ou de toute autre de ses pièces qui aura

conservé le poli sur les deux surfaces, représentera distinctement l’objet entier avec moins de brillant et de lumière seulement que le verre entier ne le représenterait de même aussi chaque partie de l'œil peint toutes les parties de l’objet entier; et lors même que la moitié de l'œil, ou l’œil presque tout enter est couvert en sorte que vous regardez seulement par une pinule placée à droite ou à gauche, ou au milieu de la prunelle, l’objet entier ne laisse pas d’être aperçu distinctement, même par cette petite partie de Pœil ; et par conséquent la puissance de l’œil est la même dans le tout et dans chaque partie.

Ce qui vient d'être dit au sujét des divers exemples sur lesquels il vous a plu d’insister, peut avec très-peu de changement se dire également par rapport à toutes les autres puissances quelconques qui résident ou peuvent résider dans un amas de matière. En expliquant bien la nature de ces puissances l’on montrera même que vos propres exemples sont autant d'arguments sans réponse contre l'assertion que vous avez avancée pour les défendre,

390 a LETTRE |

Je me flatte que ceci suffit pour prouver contre vous en général, que chaque puissance où qualité qui réside dans un amas de matière, doit nécessairement être la somme ou collection des puissances de même genre qui résident distinctement dans les différentes parties de l’amas ; et par conséquent, que toute puissance qui n’est point une collection de pareilles puissances , ce que vous avouez se trouver à l'égard du sentiment intérieur ou de la pensée, ne saurait être en tout une puissance ou qualité de la matière.

Ce n’est pas sans quelque répugnance, que vous semblez à la fin déterminer de quelle sorte de pouvoir générique de matière vous imaginez que la pensée est un mode numérique; vous supposez que «le sentiment intérieur est un «mode du mouvement, vous parlez de la pensée comme « d’une espèce de mouvement; » et vous croyez employer une expression plus propre quand vous indiquez une certaine « espèce de mouvement appelé pensée. »

Vous souhaitez à la vérité que « l’on ne vous impute pas « cela comme votre opinion, puisque vous prenez seulement « la liberté de le supposer. » Mais ce faux-fuyant vous est inutile, quand on prouve‘que vous admettez l’absurdité de l'idée; car vous déclarez comme votre opinion positive, que « le sentiment intérieur, ou la pensée propre aux hommes, « est un mode de quelque puissance générique de la ma- «tière. » Vous ne voulez pas déterminer positivement ce que c’est que cette puissance générique, maïs vous supposez qu’elle est mouvement ; or je m'imagine que vous supposez ce que vous jugez le plus probable, et ce que vous pensez pouvoir mieux servir au but que vous avez d'expliquer la nature de la pensée. Je m'en vais donc prouver que rien n’est plus absurde que de supposer que la pensée est un mode du mouvement. Le même argument ne prouvera pas moins fortement qu'il n’est pas possible que la pensée soit un mode de figure ou de toute autre propriété connue de la matière : il prouvera aussi qu'il n’est pas possible qu’elle soit

un mode de quelque puissance inconnue de la matière qui en général est destitué de pensée; parce que toute puissance inconnue, destituée de pensée, est aussi différente de la pensée que le mouvement, ou la figure, ou toute autre puissance connue l’est par la même raison qu’une odeur ou un goût, ou toute autre qualité connue ou inconnue, qui n’est pas une couleur, ne doit pas plus nécessairement être du bleu ou de l’écarlate, que le son d’une trompette l’est. Quand j'aurai montré l’absurdité de votre supposition que la pensée est un mode du mouvement, j'aurai aussi montré l’absurdité de l'opinion que vous déclarez être la vôtre, savoir que le sentiment intérieur, ou la pensée propre aux hommes , est un mode de quelque pouvoir générique de la matière.

Or, pour prouver l’absurdité de supposer que le sentiment intérieur est un mode du mouvement, je propose les arguments suivants :

1°, Tout mode de quelque puissance ou qualité que ce soit, n’est autre chose que cette puissance ou qualité dont il est mode, en entendant cela avec quelque restriction en particulier ; c’est-à-dire qu’il n’est qu’un exemple particulier de cette puissance ou qualité générale, qu'il n’est que la puissance ou qualité générale considérée sous telle et telle modification particulière. Le bleu et le rouge, et tous les autres modes de couleur, ne sont que différentes couleurs particulières , et ne peuvent renfermer rien dans leur idée au delà du genre de couleur. Le son aigu et grave ou tout autre mode de son, ne sont que différents sons particuliers, et ne renferment rien dans leur idée au delà du genre du son. La figure circulaire et tout autre mode de figure ne sont que différentes figures particulières, et ne peuvent rien renfermer dans leur idée, au delà du genre de figure. De même, tous les modes de mouvement ne sont autre chose que des mouvements purement particuliers et ne peuvent rien renfermer dans leur idée au delà du genre de mouvement. Or, si les idées simples sont le fondement de toute notre con-

naissance, et que la perception claire et distincte de la convenance ou disconvenance de ces idées soit la meilleure et la plus grande preuve de vérité à laquelle nos facultés soient capables d'arriver; alors il est aussi évident qu'aucune vérité dans le monde puisse l’être , qu’il n’est pas possible que le sentiment intérieur soit un mode de mouvement. Car j'ai une perception aussi claire et distincte que lidée de sentiment intérieur renferme quelque chose en elle de différent et de plus que le genre de mouvement, que j’en ai qu’il renferme quelque chose de plus que le genre de figure. L'idée de sentiment intérieur est aussi totalement et génériquement différente de l’idée d’un mouvement circulaire, ou d’un mouvement elliptique, ou de tout autre mode de mouvement quelconque, qu’elle l’est de l’idée d’un cercle ou d’un cube ou de tout autre mode de figure quelconque. J'ai donc exactement la même certitude intuitive que le sentiment intérieur ne saurait être un mode de mouvement, que celle que j'ai qu’un cercle ou un cube n’est pas une pensée, ou qu'un son aigu n’est pas une couleur pourpre , ou qu'aucune chose dans le monde n’en est point une dont on puisse imaginer l'idée plus éloignée et plus différente du sentiment intérieur.

De supposer le sentiment intérieur un mode de mouvement, c’est réellement une plus grande absurdité si cela

peut se dire, que ce n’en serait une de supposer la rondeur'

une propriété d'un carré; parce que l’idée du mouvement

local et l’idée de la pensée, n’ayant point un genre commun,

n'ayant rien en quoi elles puissent convenir ou être comparées ensemble, sont évidemment plus différentes l’une de l’autre que deux figures planes ne peuvent être, qui ont un genre commun; et il y a vraiment plus de ridicule à deman-

der comme vous faites « qu’entre-t-il de plus dans la puis-

« sance de penser, que l’union de différentes petites parties , « dont chacune se trouve revêtue de cette espèce de mou- «vement appelé pensée? » qu’il n’y en aurait à faire cette question : « qu’entre-t-il de plus dans la composition de la

« couleur écarlate, que l’union de différentes petites parties « dont chacune est destituée de cette espèce de son appelé « écarlate ? » parce que deux qualités sensibles ne sont pas aussi différentes l’une de l’autre dans leurs idées, que l’idée de sentiment intérieur est éloignée de l’idée de mouvement local.

Le mouvement local ne saurait avoir d'autre effet dans aucun amas de matière, que celui d'y produire une différente contiguïté de parties, chose que Locke lui-même, qui n'avait nul préjugé contre la possibilité que la matière pensât, reconnait qu'il est très-absurde d’attribuer à la pensée. « De « supposer, dit-il, que l’Être éternel pensant, ou tout être « fini pensant, ne soit autre chose qu’un composé de petites « parties de matière destituées chacune séparément de pen- « sée; c’est attribuer toute la sagesse et la connaissance de « cet Être éternel , ou la sagesse ou la connaissance et toutes « les puissances de l'être fini pensant à la contiguïté des « parties. Mais rien ne saurait être plus absurde, car des « particules de matière qui sont destituées de pensée ont « beau être mises ensemble, il nes ajoute rien à elles par là « qu’une nouvelle relation lébale des parties, par laquelle «il est impossible que la pensée et la connaissance leur « soient communiquées. »

2°. Si la pensée était un mode ou une espèce de mouvement, il s’ensuivrait que tout mouvement serait quelque degré ou espèce de pensée. Car le mouvement dans la chose mue , si l’on excepte seulement la différence des degrés de vitesse ou de lenteur, est une qualité similaire qui ne varie point, toutes ses différentes déterminations, ou celles que vous appelez ses modes et espèces, n’étant réellement rien dans le corps même qui est mù, et n'étant que de pures notions abstraites ou dénominations externes conçues uniquement dans notre imagination. Car, le mouvement dans une détermination ou dans une autre, du nord au midi, ou du midi au nord, est une chose purement relative et qui

n'apporte aucune différence réelle dans le corps mü; de facon que l’un de ces mouvements puisse être sentiment intérieur et l’autre ne le puisse pas. De même le mouvement circulaire, ou le mouvement en toute autre figure, n’est réellement et véritablement rien d’inhérent au corps même, qui diffère du mouvement en ligne droite. Car la détermination de tout corps qui se meut en cercle, n’est autre chose dans un point donné du temps, qu’une détermination de se mouvoir dans une certaine ligne droite; et dans un autre point donné du temps, de se mouvoir dans une autre ligne droite; en sorte que rien de semblable à un mouvement circulaire de quelque particule de matière que ce soit ne coexiste à la fois; mais tout mouvement est, étroitement et proprement parlant, une qualité similaire et uniforme , par où j'entends la progression d’un corps conformément à sa détermination, laquelle détermination est toujours en ligne droite , et fait que le corps avance en effet en ligne droite, quand il ne rencontre point de résistance; lorsqu'il rencontre de la résistance par intervalles, qu’il revient de nouveau successivement aux lignes droites dont il est détourné par cette résistance, et lorsqu'il trouve une continuelle résistance, qu’il avañce dans la ligne courbe où le détour le porte continuellement. Or, tout mouvement curviligne pareil, soit circulaire, soit de toute autre espèce quelconque, n’est que l’idée d’un nombre de mouvements successifs d’un corps qui n'existent jamais à la fois, un-pur être de raison, ou une pure opération de l’esprit, qui considérant le mouvement passé et futur, et réunissant le tout à l’aide de la mémoire et de l’imagination, appelle ce tout quelqufois d’un certain nom, quelquefois d’un autre, Comment donc aucun de ces modes de mouvement pourrait-il être la cause efficiente de la pensée, ou, suivant votre supposition, pourraient-ils être eux-mêmes pensée, puisqu'il est évident qu'ils ne sont que l'effet et la production de la pensée, c’est-à-dire des idées purement formées par l'imagination et la mémoire ?

Ce qui vient d’être dit au sujet des modes de mouvement d’un seul corps, peut aisément s'appliquer aux modes de mouvement de tout nombre de corps, dans quelque amas ou composition que ce soit, étant évident que si la progression d’une particule de matière en ligne droite directement n’est point Sentiment intérieur ou pensée, la même progression de vingt particules en droite ligne à la fois, ne saurait être non plus sentiment intérieur : la position de ces lignes au regard l’une de l’autre qui détermine le mode particulier de mouvement de tout l’amas, étant purement imaginaire, relative et comparative; une fiction seulement de l'esprit ou de l’imagination, et rien qui existe réellement dans les corps eux-mêmes en aucun et même moment de temps.

Pareillement encore l’impulsion, ou le choc d’une particule de matière l’une contre l’autre est une chose similaire et la même dans tous les cas, à la différence seulement du degré ou quantité de force ; et ainsi devrait toujours être, et dans tous les cas, si jamais elle l'était dans un, quelque degré de pensée; d’où il suivrait qu'il devrait y avoir autant de divers sentiments intérieurs inhérents qu’il y a de particules de cervelle ou d’esprits, ou de toute autre matière dans quelque amas que ce soit qui se heurtent continuellement Pun contre l'autre, qui est ce que vous ne voulez point affirmer. |

3.1Sile sentiment intérieur était un mode ou une espèce, de mouvement, alors le mouvement serait la puissance plus générique qui renfermerait sous elle la pensée, de même que le genre, pour m’exprimer avec les logiciens , renferme l'espèce. Mais il est évident, au contraire, ainsi que je l’ai observé ci-devant, que Ja pensée, quoique simple et non composée de parties, est, dans le sens dont il s’agit, une puissance infiniment plus générique que le mouvement ou la figure, ou toute autre puissance de matière; et par con— séquent elle ne saurait être un mode ou une espèce d’au-

eune de ces choses. Il y a autant d'idées de figures qu’il y a de figures, autant d'idées de mouvement qu’il y a de modes de mouvement, et autant d'idées d’autres choses qu'il y a de choses dans le monde auxquelles on puisse penser ; et toutes ces idées sont. des modes, des sortes ou des espèces de pensée. Or, si la pensée est une puissance plus variée, plus étendue, plus générique que le mouvement, il est manifeste qu’elle ne saurait être un mode ou une espèce de mouvement, comme la rondeur est un mode ou une espèce de figure. Si la pensée est une puissance plus générique que la figure, le mouvement ou toute autre puissance de matière, si elle est une puissance aussi universelle que toutes les choses prises ensemble auxquelles on peut penser; elle est certainement une puissance générique dans le plus haut degré et conséquemment si elle était en tout une puissance de matière, elle vous obligerait de vous précipiter dans l’absurdité que vous déclarez vouloir éviter. Car, de votre propre aveu « vous accorderiez volontiers que si le sentiment inté- « rieur était une puissance générique comme la figure et le « mouvement, » elle ne l’est point comme la figure et le mouvement, mais elle est infiniment plus générique que l’une et l’autre, «elle serait pareillement la somme et le «résultat des différents sentiments intérieurs des parties ; « et ainsi il y aurait autant de sentiments intérieurs distincts « qu'il y aurait de particules de matière dont l’amas serait « composé ; ce que vous avouez être très-absurde. »

De même que la figure est le genre de toutes les espèces de figures, de même aussi l’idée de figure est le genre de toutes les idées des différentes espèces de figures : l’idée de mouvement est aussi le genre de toutes les idées de diffé rentes espèces de mouvement, l’ idée de couleur est le genre des idées de toutes les éspecs de couleurs; l'idée de son est le genre de toutes les idées des différentes espèces de sons, et l’idée d’un animal est le genre des idées de toutes les espèces d'animaux. Les idées générales de figures, mouve-

ment, couleurs, son, animal, etc., sont des puissances génériques de l'esprit, et la pensée est le genus generalius de toutes ces puissances. Avec quelle raison peut-on donc dire qu'elle est une des espèces inférieures ou un mode ! numérique de l'une de ces puissances ?

4%, « Mais de plus, ou toutes les parties de cet amas de matière sont en repos, ou bien elles ont un certain mouvement qui fait qu’il pense. Si cet amas de matière est dans un parfait repos, ce n’est qu'une lourde masse privée de toute action, qui ne peut, par conséquent, avoir aucun

privilége sur un atome.

« Si c’est le mouvement de ses parties qui le fai penser, il s’ensuivra de là que toutes ses pensées doivent être né— cessairement accidentelles et limitées ; car toutes les parties dont cet amas de matière est composé, et qui, par leur mouvement, y produisent la pensée, étant en ellesmêmes et prises séparément destituées de toute pensée, elles ne sauraient régler leurs propres mouvements, et moins encore être réglées par les pensées du tout qu’elles composent, parce que, dans cette supposition, le mouvement devant précéder la pensée et être par conséquent sans elle, la pensée n’est point la cause, mais la suite du mouvement, ce qui étant posé, il n’y aura ni liberté ni pouvoir, ni choix ni pensée ou action quelconque réglée par la raison et par la sagesse ; de sorte qu’un tel être pensant ne sera ni plus parfait ni plus sage que la simple matière toute brute, puisque de réduire tout à des mouvements accidentels et déréglés d’une matière aveugle , OU bien à des pensées dépendantes des mouvements déréglés de cette même matière, c’est la même chose, pour ne rien dire des bornes étroites où se trouveraient resserrées ces sortes de pensées et de connaissances qui seraient dans une absolue dépendance du mouvement de ces différentes parties. Mais quoique cette hypothèse soit sujette à mille

« autres absurdités, celle que nous venons de proposer suffit « pour en faire voir l'impossibilité, sans qu'il soit nécessaire « d’en rapporter davantage. Car, supposé que cet amas de «matière pensant fût toute la matière ou seulement une « partie de celle qui compose cet univers, il serait impossi- « ble qu'aucune particule connût son propre mouvement ou « celui d'aucune autre particule, ou que le tout connût le « mouvement de chaque partie dont il serait composé, et «qu’il püt, par conséquent, régler ses pensées ou mouve- « ments, ou plutôt avoir aucune pensée qui résultât d’un « semblable mouvement. » Locke, Entendem.hum., livre IV, chapitre 10, $. 47. x:

5°, Si la pensée était un mode ou une espèce de mouvement; alors, de même que c’est une expression exacte de dire que la figure circulaire est une espèce de figure, la figure carrée une seconde espèce, la figure cubique une troisième et la figure elliptique une quatrième, de même aussi ce serait une expression exacte de dire que le mouvement circulaire est une espèce de mouvement, le mouvement en carré une seconde espèce, le mouvement en ellipse une troisième, et la pensée ou le sentiment intérieur une quatrième, et jen appelle au sens commun de tous les hommes pour décider si je ne serais aussi bien fondé à ajouter qu’un arbre est une cinquième espèce, un syllogisme une sixième et une personnalité une septième, etc. ie Si vous répondez à cela que vous n ‘entendez pas, quoique vous le disiez, que tout mouvement particulier soit lui-même pensée, mais que la pensée peut être le résultat de qusie mouvement particulier, je réponds avec Hobbes qu'aucun résultat de mouvement ne saurait jamais être une autre chose que pur mouvement, à la différence peut-être de la juxtaposition des parties; sur quoi voyez ci-dessus p. 250 et, par conséquent, tous les arguments pré écédents tiennent également contre l’une et l’autre notion,

Quelques-unes de ces absurdités sont si grossières et cependant sont des conséquences si naturelles de l’idée que vous proposez, qu'il est difficile d'imaginer que vous ne les ayez pas aperçues ; aussi essayez-vous enfin de les prévenir par une méthode très-efficace, une méthode à l’aide de laquelle vous pourrez, toutes les fois qu’il vous plaira, répondre à tous les arguments que l’on fera sur quelque question que ce soit, et vous débarrasser non-seulement de ce qui est démonstration , mais encore de la connaissance intuitive elle-même. Vous me dites que j'imagine que « le sentiment « intérieur est quelque autre chose que ce que vous soute- « nez qu'il est; que le terme de sentiment intérieur a un « autre sens quand vous vous en servez que quand je l’em- « ploie ; » que vous vous en servez pour signifier « une puis- « sance numérique qui répond à la rondeur dans un corps, « où au mouvement particulier à un amas de matière; » et que, quand je l’emploie, «il a rapport à une chimère ou « idée de mon invention. »

Je réponds à cela dans les termes de Locke, aussitôt que les idées « de blanc et de rond se présentent à l'esprit d'un « homme, il connaît infailliblement que ce sont là les idées « de ee et de rond, et qu’elles ne sont pas d’autres idées « qu'il appelle rouge ou carré. »

Aussitôt que j ’ai dans mon esprit l’idée que j’appelle sen timent intérieur, perception ou pensée, je crois que je con< nais infailliblement que c’est là l’idée que j'appelle ainsi, et qu’elle n’est pas une autre idée que j'appelle mouvement circulaire ou mouvement elliptique, ou mouvement soit d’une montre, soit de toute autre machine. Pour savoir à présent si l’idée que je forme du sentiment intérieur est une idée plus chimérique que celle que vous proposez, qui le réduit à un pur mode de mouvement, je m'en rapporte à ce que chaque homme trouve dans son propre esprit.

Les idées simples ne sauraient être définies ni décrites,

Quand une dispute en vient au point de se terminer, à mettre en question l’idée elle-même , il n’y a plus d'autre parti que d'appeler à l’idée que cn a dans son propre esprit. Si j'aflirme que ce papier est blanc, et que vous souteniez qu'il est rouge, nous ne pouvons nous réfuter ni l’un ni l’autre par des arguments, et il faut que nous en appelions au jugement du monde. Si un homme me dit que par couleur écarlate il n'entend pas l’idée chimérique que je me forme dans mon propre esprit, et que j'appelle de ce nom, mais que par là il entend seulement un certain mode numérique de son, je ne connais d’autre manière de le réfuter que d’en appeler aux propres idées d’un chacun. L'idée de sentiment intérieur que j'ai dans mon esprit me paraît une idée que je crois apercevoir clairement et distinctement être aussi différente que mon idée du son d’une trompette. Si quelque autre personne croit que l’idée qu’elle à du sentiment intérieur est la même que l’idée qu’elle a du mouvement circulaire ou de tout autre mode numérique de mouvement, je pense qu'il n'y a rien à faire avec elle, sinon de lui permettre d’avoir la satisfaction de continuer à penser ainsi tant qu'il lui plaira. “+

Ce que je viens de dire se réduit à affirmer que la pensée ne saurait être un pur mode de mouvement, parce que F l’idée de la pensée et l’idée du mouvement, ou de chacun de ses modes n’ont pas la moindre ressemblance ou affinité en tre elles. Cela ne prouve rien, me répondez-vous, à cause que l’idée que j'ai de la pensée est une pure chimère, et que l'idée que vous en avez est la même que vous avez de quelque mode numérique de mouvement. Je réplique : si cela ne prouve rien, il n’y a aucun argument dans le monde qui puisse prouver quelque chose. En effet, supposons que la chose dont on dispute soit de savoir si un carré est un cercle ou si le bleu est un goût, je soutiens que cela n est pas possi-. ble, à cause que l’idée que j'ai d’un carré ne renferme rien en

gt Te LA

elle de cette rondeur qui constitue l’idée que j'ai d’un cercle, et que l'idée que j’ai du bleu ne renferme rien en elle qui ressemble à cette sensation qui constitue l’idée que j'ai d’un goût. Une autre personne ne peut-elle pas me répondre que cela ne prouve rien , parce que l’idée que j'ai d’un carré ou du bleu est une pure chimère , et que l’idée qu’elle a d’un carré est la même que celle qu’elle a d’une figure ronde , ou que l’idée qu’elle a du bleu est la même que celle qu’elle a d’un certain goût.

Pour conclure. Ce que je dis en repassant sur toute cette matière, j'ai de la peine à me persuader que vous ayez bien saisi votre propre raisonnement. Il est vrai que quelques personnes ingénieuses ont voulu dans ce siècle-ci soutenir que Dieu, par l'exercice immédiat de sa toute-puissance, pourrait communiquer la pensée à la matière, bien qu’il soit impossible que la pensée püt résulter naturellement d'aucune composition ou division de propriété des propriétés originelles de la matière. Par où je suppose que ces personnes ont voulu direique la toute-puissance pourrait surajouter le pouvoir de penser à la matière disposée d’une certaine ma— ‘nière, et mise dans. quelque espèce particulière de mouvement. Pour moi, je pense que l'argument tiré de la divisibilité de la matière prouve qu elle n’est pas un sujet capable d’une pareille addition; que si elle ne l’est pas, de recourir alors à la toute-puissance divine pour lui faire produire une impossibilité, ce n’est pas exalter, mais détruire la puissance de Dieu, comme en effet toutes les idées contradictoires au sujet de quelques-unes de ses perfections , détruisent réellement et par l'événement toutes les idées que nous nous formons de Dieu, et ne produisent d'autre effet que de fournir aux profanes une occasion de se moquer de la religion. Cependant cette assertion, quoique des plus fausses , a l’apparence d’être fondée sur une sorte de modestie, dans l’idée de l'étendue inconcevable de la puissance divine. Mais

qu'aucun mode de mouvement puisse être non pas une dis position ou qualification qui commence par rendre la matière capable de recevoir l'addition d’une semblable puissance, mais puisse être la pensée elle-même, quand on reconnait d’ailleurs que toute la matière que l’on suppose dans cette sorte de mouvement est destituée de pensée, c’est une ab-— surdité si extravagante, qu’on pourrait justement être étonné qu’elle entrât jamais dans le cœur d’aucun homme raisonnable, surtout dans un siècle où les connaissances philosophiques se sont aussi considérablement perfectionnées.

Page 1