‹ Œuvres philosophiques de Samuel ClarkeChapitre 21 sur 154 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

IIIe Prop. Que cet Être immuable et indépendant, qui a existé de toute éternité, existe aussi par lui-même.

J'ai démontré, dans le chapitre précédent, l’existence éternelle d’un Être indépendant; maintenant, il faut que je prouve que cet Étre indépendant et immuable , qui a existé de toute élernité sans avoir eu de cause externe de son existence, que cet Étre, dis-je, existe nécessairement par luiméme. Car tout ce qui existe est ou sorti du néant sans avoir été produit par aucune cause que ce soit, ou il a été produit par quelque cause extérieure, ou il existe par luimême. Or, nous avons déjà montré qu’il y a une contradiction formelle à dire qu’une chose est sortie du néant sans avoir été produite par aucune cause. D'ailleurs , il n’est pas possible que tout ce qui existe ait été produit par des causes externes, puisque nous avons aussi prouvé, dans la proposition précédente, qu’il faut que quelque Être indépendant ait existé éternellement. Que reste-t-il donc, sinon que cet Être éternel et indépendant existe nécessairement par luimême? Or, exister par soi-même ne signifie pas s'être produit soi-même : ce serait une contradiction manifeste. Ce terme signifie exister en vertu d’une nécessité absolue, originairement antécédente dans la nature même de la chose qui existe. Cette nécessité, au reste, doit être inhérente à l'existence de l’Être lui-même, non pas à la vérité d’une antériorité de temps, puisqu'il est éternel, mais seulement dans l’ordre naturel de nos idées et suivant notre manière de concevoir. Je m'explique, et je dis que cette nécessité ne doit pas être regardée comme une simple conséquence de la supposition de l’existence d’un tel Être (car alors la nécessité ne serait pas absolue , et ne pourrait pas être le fonde-

ment de l'existence d’aucune chose que ce soit); il faut la concevoir, au contraire, antécédemment à cette Supposition. En effet, l'idée d’un Être qui existe nécessairement s'empare de notre esprit, malgré que nous en ayons, et lors même que nous nous efforçons de supposer qu’il n’y a point d’Être qui existe de cette manière. Par exemple, j'ai beau tâcher de me persuader qu'il n’y a point d'Être dans l’univers qui éxiste nécessairement, je trouve toujours (outre qu’il a été démontré ci-dessus qu’il doit y avoir un Être existant par lui-même, puisqu'il est impossible que tous les êtres qui existent soient des êtres dépendants), je trouve, dis-je, toujours, quoi que je fasse, les idées de l’infinité et de l'éternité si bien imprimées dans mon âme, que je ne puis m'en défaire, c’est-à-dire que je né puis pas supposer, sans tomber dans une contradiction dans les termes mêmes, qu’il n’y a point d’êtres dans l'univers en qui ces attributs soient nécessairement inhérents; car les attributs ou les modes n'existent que par l’existence de la substance dont ils sont les attributs et les modes. Or, tout homme qui est capable de supposer qu’il n’y a dans l’univers ni éternité , ni -immensité , et par conséquent qu'il n’y à point de substance par l'existence de laquelle ces attributs ou ces modes existent, pourra, sil lui plaît, anéantir avec la même facilité la relation d'égalité entre deux fois deux et quatre. Supposer l’immensité bannie de l’univers, ou qu’elle n’est pas éternelle, est une supposition contradictoire. C’est ce que tout homme, qui fait attention à ses propres idées et à la nature essentielle des choses , aperçoit évidemment. Supposer une partie de l’espace ôtée hors de sa place, c’est supposer cette partie ‘ ôtée hors d’elle-même, c’est-à-dire ôtée et ne pas Ôtée, ce qui est une contradiction dans les termes. Cet argument ne peut être obscur qu’à ceux qui traitent l’espace immense de pur néant, ce qui est aussi une

‘ « Moveantur partes spatii de locis suis, et movebuntur (ut ita dicam ) de seipsis. » Newron , Princip., lib. 1, Schol. ad definit, 8.

CHAPITRE IV. 21 notion formellement contradictoire; car le néant est ce qui n’a ni modes ni propriétés, c’est-à-dire cé dont on ne peut rien affirmer avec vérité, et dont on peut tout nier véfitablement, Or, ce n’est pas là le cas de l’immensité ou de l’espace.

De cette troisième proposition, je conclus premièrement que la seule idée juste d’un Être qui existe nécessairement, et par lui-même, est précisément l’idée d’un Être dont on ne peut nier l'existence sans une expresse contradiction; car, puisqu'il est absolument nécessaire que quelque chose existe par soimême, c’est-à-dire en vertu d’une nécessité essentielle et naturelle, il est clair que cette nécessité doit être absolue à tous égards, et non pas une nécessité dépendante de quelque supposition; car que peut-on imaginer d’antérieur à l'Être existant par lui-même? Rien au monde ne peut être conçu avant lui, non pas même sa propre volonté. Or, une nécessité qui n’est ni relative ni conséquente, mais qui est absolument essentielle et naturelle, est une chose dont la négative implique contradiction , et renferme une impossibilité manifeste. Par exemple, la relation d'égalité entre ces deux nombres deux fois deux et quatre, est d’une nécessité absolue, parce qu’on ne saurait supposer ces nombres inégaux sans une contradiction formelle dans les termes. C’est la seule idée que nous ayons d’une nécessité absolue. Employer ce terme dans un autre sens, c’est parler sans savoir ce que l’on dit.

Si on demande maintenant quelle espèce d'idée c’est que l'idée d’un Être dont on ne saurait nier l'existence sans tomber dans une manifeste contradiction, je réponds que c’est la première et la plus simple de toutes nos idées , une idée qu'il ne nous est pas possible d’arracher de notre âme, et à laquelle nous ne saurions renoncer sans renoncer tout à fait à la faculté de penser; en un mot, c'est l’idée d’un £tre très-simple , éternel, infini, original et indépendant; car nous avons fait voir ci-dessus que supposer qu’il n’y a point

dans l'univers d’Être original indépendant, est supposer une contradiction. D'ailleurs, il est évident qu’il y a pareillement de la contradiction à nier l’existence d’un Être éternel et infini ; car (outre que ces deux attributs découlent nécessairement de son indépendance, comme on le fera voir ci-dessous), outre cela, dis-je, il est clair qu’après avoir fait tous nos efforts pour nous persuader. que rien d’éternel et d’infini . n'existe , nous ne pouvons noûs empêcher d’imaginer je ne sais quel néant éternel et infini. Ainsi, nous sommes réduits à dire le oui et le non, à affirmer qu'il y a quelque chose de réel dans les idées de l'éternité et de l’immensité, et à nier en même temps qu’il y ait de la réalité dans ces idées.

Cet argument a terriblement embarrassé les cartésiens, qui établissent que l’idée de l’immensité est l’idée de la ma— tière; car (outre les contradictions dans lesquelles ils sont tombés), ne pouvant se défaire de l’idée de l’immensité, et forcés de l’envisager comme une chose nécessairement existante et inséparable de l'éternité, ils ont été réduits à cette absurdité insupportable que d’avouer l’existence nécessaire de la matière *. Cette étrange absurdité et les embarras inex-

1! « Mais peut-être que je raisonne mal, quand je conclus que la pro- « priété que mon idée a de représenter l’étendue, vient de l'étendue « même, comme de sa cause; car qui est-ce qui m'empêche de croire, « que si cette propriété ne vient pas de moi, elle ne vienne au moins « d’un esprit supérieur au mien, qui produit en moi l’idée de l'étendue, « bien que l’étendue ne soit pas actuellement existante. Toutefois quand « j'y fais réflexion, je vois bien que ma conséquence est bonne, et qu’an « esprit, quelque excellent qu’il soit, ne peut faire que l’idée que j'ai de « l'étendue, me présente l'étendue plutôt qu’une autre chose, si l’é- « tendue n’existe pas : parce que s’il le faisait, l’idée que j’aurais de « l’étendue ne serait pas une représentation de l’étendue, mais une re- « présentation du néant ; ce qui est impossible. »

Et plus bas : « Mais peut-être que je me trompe encore quand je dis « que l’idée que j’ai de l’étendue suppose un objet actuellement existant ; « Car il semble que j'ai des idées qui n’en supposent aucun, J’ai, par « exemple, l’idée d’un palais enchanté, et il n’y a point de palais en- « chanté qui existe. Toutefois quand je considère la difficulté avec plus

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