CHAPITRE XIII
absurde et impossible en fait de nature qu’une nécessité*absolue manque à produire son effet. J’avoue que Dieu étant infiniment heureux, et seul suffisant à soi-même, nulle nécessité de nature ne l’obligeait à créer des êtres tels que ceux qu’il a créés, et qu’il pouvait même se dispenser de créer la moindre chose. Je sais encore qu'aucune nécessité de nature ne l’oblige à préserver les êtres qu’il a créés, et à leur conserver l'existence , parce qu’il serait tout aussi heureux sans eux qu'il l’était avant leur création ; mais je dis qu'il était pourtant convenable que la sagesse infinie se manifestât, et que la bonté infinie se communiquât. Ainsi il était nécessaire (dans le sens que je viens d’assigner au terme de nécessité ) ; il était, dis-je, nécessaire que les choses qui sont, fussent faites dans le temps que la sagesse et la bonté infinie jugeraient le plus propre, et qu’elles fussent ornées de perfections différentes, chacune selon son rang. Ces mêmes perfections morales demandent aussi nécessairement que, tandis que les choses continuent d’être, elles soient arrangées et gouvernées conformément aux lois immuables de la justice, de la bonté , et de la vérité éternelle. En effet, tandis que les choses avec leurs relations différentes subsistent, elles ne sauraient être autrement qu'elles sont ; or, un Être infiniment sage les connaissant parfaitement, et jugeant toujours sainement de leurs relations et de leurs convenances, se déterminera toujours à agir conformément à ces relations et à ces convenances, d'autant plus qu’à une sagesse parfaite, il joint une bonté infinie. En un mot, il est aussi impossible qu’un agent libre qui ne peut ni être trompé ni corrompu se détermine à détruire ses propres perfections, en agissant d’une manière contraire aux lois dont je viens de parler, qu'il est impossible qu’un être qui existe nécessairement s’anéantisse lui-même.
J'ajoute, en troisième lieu, qu'encore que Dieu soit et parfaitement libre et infiniment puissant , il lui est pourtant absolument impossible de mal faire. La raison en est encore
évidente ; car, comme il est certain qu’une puissance infinie, tout infinie qu'elle est, ne peut pas faire des choses naturellement contradictoires , il n’est pas moins certain qu’elle ne s'étend pas non plus jusqu’à faire des choses qui sont des contradictions morales, puisqu’en agissant ainsi elle détruirait des attributs qui entrent aussi nécessairement dans l'idée de la nature divine que la puissance elle-même. Or, j'ai fait voir ci-dessus. que la bonté, la vérité et la justice sont des attributs nécessaires de la Divinité, et même aussi nécessaires que la puissance , l’intelligence et la connaissance de la nature des choses. Il est donc aussi impossible et aussi contradictoire que la volonté de Dieu se porte à agir contre les lois de la vérité, de la bonté et de la justice, qu’il est impossible et contradictoire que sa puissance exécute des choses qui serviraient à l’anéantir. Ne pouvoir pas faire des choses qui ne sont pas l’objet de la puissance, ne peut pas être censé un manque de puissance. Ainsi on ne blesse en aucune manière la puissance de Dieu , ni sa liberté , en lui attribuant une rectitude de volonté si parfaite, et si invariable, qu’elle le mette dans l’impossibilité de choisir un parti incompatible avec cette rectitude.
Je conclus, en quatrième lieu, de ce que j'ai dit ci-dessus, qu’en elle-même la liberté, bien loin d’être une imperfection, est, à proprement parler, une perfection. En effet , elle se rencontre en Dieu dans le plus haut degré de perfection possible. Chaque acte de bonté, de vérité et de justice que Dieu fait, est parfaitement libre et tout à fait arbitraire, sans quoi ni la bonté, ni la vérité, ni la justice ne mériteraient pas de porter le nom de perfections. Je sais qu’on débite ordinairement que la liberté est une grande imperfection , puisqu'elle ouvre la porte à toutes sortes de péchés et de misères ; mais c’est là une pure déclamation ; car, à parler exactement, ce n’est pas la liberté qui nous expose à la misère, ce n’est que l’abus que nous en faisons. Je conviens que la liberté nous met dans la capacité de pécher , et nous