CHAPITRE XIII
assujettit par conséquent à la misère ; car sans la liberté il ne pourrait y avoir n1 péché ni misère. Mais s’il faut donner le nom d’imperfection à tout ce dont l’abus peut rendre la créature plus malheureuse ; il faudra dire qu’une pierre est une créature plus excellente et plus parfaite que l’homme, puisqu'elle ne peut pas se rendre misérable, et que l’homme le peut. À la faveur de ce même argument, on prouvera que la raison , que la connaissance, que l'existence elle-même sont des imperfections ; car qui ne voit que sans tout cela, la créature ne saurait devenir misérable? Pour parler distinctement, il faut donc dire que l’abus de la liberté, c’est-àdire la dépravation de cette faculté, sans laquelle les créatures ne sauraient être heureuses, est la seule cause de leur malheur. Mais cela n'empêche pas que la liberté en ellemême, ne soit une perfection , et une très-grande perfection. Plus une créature a de perfection, et plus sa liberté est parfaite. En un mot la plus parfaite liberté est celle sur qui l'ignorance, l'erreur et la corruption n’ont aucune prise, et que rien ne peut détourner de choisir le plus grand bien, qui est l’objet du libre arbitre.
Je dis, en cinquième lieu, qu’encore qu’il n’y ait point de créature raisonnable qui puisse être impeccable dans un sens restreint et philosophique, il est pourtant aisé de concevoir comment Dieu peut donner aux créatures, qu’il juge dignes d’une si précieuse faveur, un si haut degré de connaissance, qu'il leur rende la bonté et la sainteté si aimables, qu'elles n’aient plus rien à craindre de la part de la tentation ou de la corruption. Dans cet heureux état, elles ne pourront jamais, nonobstant leur liberté naturelle, s’égarer du chemin de leur félicité. Elles se tourneront éternellement par choix du côté de leur souverain bien, et elles en jouiront à jamais. Tel est l’état des bons anges et des saints recueillis dans le ciel.
Je trouve enfin, dans ce que j'ai dit au commencement de ce chapitre, touchant les différentes relations que différentes
choses ont entre elles nécessairement et éternellement, et touchant les règles de convenance qui veulent qu’application soit faite des différentes relations aux différentes qualifications des personnes, je trouve en cela, dis-je, le vrai fondement de tous les devoirs éternels de la morale ; car les mêmes raisons, qui déterminent toujours et nécessairement la volonté de Dieu, comme je l’ai montré ci-dessus, ces mêmes raisons doivent déterminer aussi la volonté de tous les autres êtres intelligents, qui sont au-dessous de lui. Toutes les fois qu'il arrive à ces êtres de s'éloigner de cette règle , ils préfèrent leur propre volonté à la nature même des choses, et il ne tient pas à eux qu’elles ne deviennent autres qu’elles ne sont ; ce qui est la plus haute présomption et l’insolence la plus grande qu'il soit possible d'imaginer. C’est agir tout au rebours de leur propre raison et de leur connaissance. Cest, autant qu’il est en eux, troubler et renverser l’ordre par lequel l’univers subsiste. C’est enfin faire une injure sanglante au Créateur de l'univers, qui a le droit incontestable d'exiger de toutes ses créatures , à qui il a donné la raison en partage, l'observation de ces règles, suivant lesquelles il dirige lui-même toutes ses actions. Le sentiment de ceux qui fondent tous les devoirs de la morale sur la volonté de Dieu, revient après tout au mien, à cette différence près, qu’ils n’expliquent pas aussi clairement que moi, comment la nature de Dieu et sa volonté sont nécessairement bonnes et justes. Pour Ce qui est de ceux qui fondent ces devoirs uniquement sur les lois dont on est convenu pour le bien des sociétés, ils trouveront dans ce que j'ai déjà dit de quoi convaincre leur opinion de faux. D'ailleurs elle est si évidemment contradictoire et absurde que j’ai tout lieu d’être surpris qu’on ait si peu pris garde aux contradictions et aux absurdités qu’elle renferme ; car, si antécédemment aux lois de la société, il n’y a entre le bien et le mal nulle différence, on ne saurait donner aucune raison de la promulgation de ces lois ; toutes choses étant de leur nature également indif-