‹ Œuvres philosophiques de Samuel ClarkeChapitre 77 sur 154 · RÉPONSE A LA LETTRE IL · texte numérisé non relu

RÉPONSE A LA LETTRE IL

Monsieur ,

Il me paraît que c’est ici la raison pour laquelle vous ne concevez pas que l’ubiquilé ait une connexion nécessaire avec l’existence par elle-même : dans ordre de vos idées, vous concevez premièrement un étre (que vous supposez fini), et ensuite vous concevez que lexistence par soimême est une propriété de cet être, comme les angles sont les propriétés d’un triangle , supposé son existence , au lieu que c’est tout le contraire. La nécessité d'existence n'étant pas une propriété qui suive de la supposition de l'existence de la chose, mais la cause antécédente ou le fondement de cette existence, il est évident que cette nécessité n'étant limitée à aucun sujet antécédent , comme les angles sont au triangle, mais étant elle-même originale , absolue , et antécédente à toute existence , en ordre de nature, elle doit nécessairement être partout, par la même raison qu’elle est quelque part. Si vous appliquez ce raisonnement à l’exemple de l’espace, vous trouverez qu’il convient véritablement par conséquence à la substance dont l’espace est une propriété, aussi bien que la durée. Ce que vous dites touchant l'être nécessaire, qu'il doit exister dans quelque lieu, supposé que cet être soit un être fini; s’il est fini, 1l faut supposer quelque cause qui a déterminé qu'une certaine quantité de cet être existerait, et qu'il n’y en aurait ni plus ni moins, or, cette cause doit être, où une cause volontaire, ou une cause nécessaire, mais qui n’a qu'une certaine quantité de puissance, qui est déterminée et limitée par quelque autre cause. Mais aucune de ces choses n’a lieu dans la nécessité originale et absolue, qui est antécédente , en ordre de nature, à l’existence de quelque chose que ce soit. Cette nécessité est nécessité également partout.

Je réponds à la seconde difficulté « que ce qui existe nécessairement est nécessaire à l’existence de toute autre chose, » non pas, à la vérité, en tant que cause {ce serait en effet supposer ce qui est en question), mais en tant que condition sine qua non; et dans le sens que l’espace est nécessaire à chaque chose , n’y ayant rien dont on puisse concevoir l’existence, à moins qu'on ne conçoive auparavant l’espace. Je conçois donc l’espace comme une propriété de la substance qui existe par elle-même; je conçois aussi que l’espace étant évidemment nécessaire, il faut que la substance, dont il est une propriété, soit pareïllement nécessaire; nécessaire en elle-même, et nécessaire à l'existence de toute autre chose, quelle qu’elle soit. J'avoue que l’extension ne convient pas à la pensée, par la raison que la pensée n’est pas un être. Mais l’extension ne laisse pas d’être nécessaire à l'existence de tout être, soit qu’il pense, ou qu'il ne pense pas, ou qu’il ait telle autre qualité. qu’on voudra. Je suis,

Monsieur, etc.

28 Novembre 1713. ‘

Monsieur ,

Vous dites que vous croyez « que dans l’ordre de mes «idées je conçois premièrement l’existence d’un être (que je « Suppose fini), et que je conçois ensuite que l’existence par « soi-même est une propriété de cet être. » Si vous entendez par là que je suppose premièrement un Être fini existant je ne sais où, et que j’affirme que la nécessité d'existence n’est qu'une conséquence de son existence : .qu’ensuite après lavoir supposé fini, je conclus très-justement qu’il n’est pas

LETTRES. Ah9

infini; j'ai beau chercher, je ne trouve rien dans ma lettre qui puisse avoir donné lieu à cette conjecture, Mais si vous entendez qu'avant toutes choses je prouve qu’un être existe de toute éternité, et que je prouve ensuite par les raisons des choses, que cet être doit être éternellement nécessaire, j'en conviens. Je ne vois même rien là dedans d’irrégulier ni d'absurde. Car il y a une très-grande différence entre l’ordre dans lequel les choses existent, et l’ordre dans lequel je me prouve à moi-même qu’elles existent. Je ne crois pas même que ce que j'ai dit, que « l’être nécessaire existe « quelque part, » suppose que cet être doit être fini. Tout ce que ces paroles supposent c’est que cet être existe dans l’espace, sans déterminer si c’est ici, ou là, ou en tout lieu.

Votre réponse à ma seconde di eehon por « Que ce qui «existe nécessairement, est nécessaire à l’existence de toute « autre chose, en tant que sine qua non, dans le sens que l’es- « pace est nécessaire à chaque chose. » Ce que vous prouvez, dites-vous, par cette considération « que l’espace est « une propriété de la substance qui existe par elle-même; et « qu’étant nécessaire en lui-même, et nécessaire à l’exis— « tence de toute autre chose, la substance dont il est une «propriété doit être aussi nécessaire. » J'avoue qu’en un sens, l’espace est une propriété de la substance qui existe par elle-même, mais il est aussi, dans le même sens, une propriété de toute autre substance. La seule différence est par rapport à la quantité. Or, puisque chaque partie de l’espace est nécessaire, aussi bien que tout l’espace, il s'ensuit que chaque substance doit exister par elle-même, parce que l'existence par soi-même en est une propriété. Or, puisque vous ne voulez pas admettre cette conséquence, il faut bien que vos arguments ne soient pas concluants, supposé qu’elle en découle directement. |

Ce que vous dites sur le premier chef est, à mon avis, tout à fait probable, mais je ne le crois pourtant pas démonstratif. Il n’en est pas de même de vos arguments sur le

second chef, j'avoue que je ne suis pas capable d’en apercevoir la force.

Je suis si éloigné de trouver du plaisir à pouvoir former des objections contre vos arguments, que je me ferais un honneur de pouvoir entrer dans vos raisonnements, et d’en sentir la force, sans compter la satisfaction intérieure qu’une chose de cette nature me donnerait. Je n’oserais vous demander une réponse, de peur de vous faire perdre un temps dont vous pouvez faire un meilleur emploi; ainsi je finirai par de très-humbles actions de grâces de la peine que vous avez bien voulu prendre à mon occasion, et par des assurances que je suis, etc.

5 Décembre 1713.

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