partie de l’espace. Quand vous supposez que vous puissiez
démontrer qu’un homme vivra ou mille ans ou un an, si
vous voulez, vous faites une supposition impossible et con-
tradictoire ; car, quoiqu'il puisse arriver que vous sachiez
certainement qu'il vivra aussi longtemps que cet espace
marqué (comme il arrive en cas de révélation), cependant ce n'est là qu’une certitude d’une chose qui est en effet vé-
ritable, mais qui, en elle-même, n’est nullement nécessaire.
Or, la démonstration n’est applicable qu'aux choses qui sont nécessaires en elles-mêmes, nécessaires également en tout lieu
et en tout temps.
Voilà ma réponse à votre première difficulté; voici ce que je réponds à la seconde : ce qui existe nécessairement doit non-seulement exister tellement seul, qu'il ne dépende d’aucune autre chose, mais, étant seul suffisant à soi-même, il doit encore exister tellement seul, que la supposition de la non-existence de toute autre chose soit une supposition possible et sans contradiction dans la nature des choses; d’où il s'ensuit qu'aucune autre chose ne peut exister nécessairement, puisque ce qu’on peut supposer. n'eæister point du tout, n'existe pas nécessairement. L'existence de l’Être qui existe nécessairement est un préalable nécessaire à la supposition de l'existence de tout autre être; de sorte que rien ne peut être supposé exister, à moins qu’on ne présuppose avant toutes choses l'existence de ce qui est nécessairement. Par exemple, la supposition de l’existence de quelque chose que ce puisse être renferme nécessairement la supposition préalable de l’existence de l’espace et du temps, et s’il y avait quelque chose qui pût exister sans l’espace et sans le temps, 1l s'ensuivrait que ni l’espace, ni le temps n’existent pas nécessairement. Ainsi, la supposition qu’il est possible qu'une chose existe tellement seule, qu’elle ne renferme pas nécessairement la supposition préalable de quelque autre chose, cette supposition, dis-je, prouve démonstrativement que cette autre chose n'existe pas nécessairement; parce que toute chose qui existe nécessairement ne saurait être supposée n'être pas, de quelque biais qu’on la conçoive. Il n’est pas possible d’avoir aucune idée de l'existence d’une chose, il n’est pas possible d’avoir aucune idée de existence elle-même, à moins qu’on n’ait au préalable l’idée de l’Ëtre qui existe nécessairement. Les deux propositions que vous croyez indépendantes ont donc entre elles une liaison réelle et nécessaire. J'avoue qu'il est très-difficile de trouver des termes qui expriment clairement ces sortes de choses, et qu'il ny a que des esprits bien attentifs qui puissent les comprendre. Avec tout cela je crois que rien n’est plus con-
vaincant et plus démonstratif, pourvu qu’on Fee ou qu'on veuille y faire attention.
S'il y a quelque chose en ceci, ou dans quelque autre endroit de mes livres, qui vous fasse de la peine, vous me ferez plaisir de me le faire savoir. Je suis,
Monsieur, etc.
16 Novembre 1713.
P. S, Je m'aperçois que plusieurs de mes lecteurs ont mal entendu ma seconde proposition générale. Ils ont pris ces paroles, un Étre immuable et indépendant, comme si j'avais entendu par là un Etre unique; au lieu que ma pensée, et tout ce que j'ai à prouver dans cette proposition, est qu’il faut qu’il y ait quelque Etre à tout le moins, qui soit immuable, etc. L'unité de cet Être est ce que je prouve plus bas dans ma septième proposition.
MONSIEUR
J'ai toujours cru que la grande diversité d'opinions qu’on voit régner parmi les hommes venait ou de ce qu’ils ne s’entendaient pas les uns les autres, ou de ce qu’au lieu de s'attacher sincèrement à la recherche de la vérité, ils ne s’étudiaient qu'à chercher des arguments pour soutenir, à quelque prix que ce soit, les opinions qu’ils avaient une fois avancées. Je conviens pourtant qu’il peut y avoir d’autres raisons de cette diversité d'opinions, et je suis persuadé, aussi bien que vous, qu'en ce cas-là nous ne devons pas trouver mauvais qu'un autre pense autrement que nous, puisqu’à certains égards tout homme a sa manière de penser qui lui est particulière. Je suis fâché d’être obligé de vous dire que vos réponses à mes objections ne me paraissent
44h LETTRES.
pas satisfaisantes. Voici les raisons que j'ai de ne les pas trouver telles.
Vous dites « que tout ce qui est nécessaire d’une nécessité absolue, est absolument nécessaire dans chaque partie de l’espace et dans chaque point de la durée. » Si cette proposition était évidente, elle prouverait certainement ce que vous avez dessein de prouver, c’est-à-dire « que tout ce qui, sans contradiction, peut en un temps être conçu absent d’un lieu, peut aussi être conçu absent de tout lieu en tout temps. » Mais je ne vois pas que l’idée de lubiquité soit renfermée dans l’idée de l’existence par soi-même, ou qu'elle en soit une conséquence directe. Tout ce qui est contenu dans cette idée , c’est que tout ce. qui existe, existe quelque part. Vous ajoutez « que tout ce qui, dans quelque temps que ce soit, est conçu pouvoir être absent de quelque partie de l’espace, pourra , par la même raison (c’est-à-dire sans contradiction ), être conçu absent en même temps, quant à la possibilité de toute autre partie de l’espace. » Je ne vois pas qu’il y ait la même raison de faire ces deux suppositions, ni qu’on les puisse faire aux mêmes égards. Je conçois que cet ètre pourrait être absent d’un lieu, par la raison que je ne trouve point que cela contredise la première preuve, tirée de la nature des choses, dans laquelle je n’ai prouvé autre chose, sinon qu'il existe nécessairement. Mais l’autre supposition, qui porte que je conçois qu’il est possible qu’il soit « absent de chacune des parties de l’espace dans le même temps, » cette supposition, dis-je, est en contradiction directe avec la preuve qu'il doit exister quelque part, et, par conséquent, c’est une contradiction formelle. On dira peutêtre que, comme après avoir prouvé que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits, ce rapport d'égalité se doit trouver partout où un triangle existe; ainsi, après avoir prouvé qu’un être existe nécessairement , il s'ensuit qu'il doit exister partout. Mais il y à une très-grande différence entre ces deux choses. L’une est la preuve d’un cer-
LETTRES. 145 ain rapport, supposé l’existence d’un tel être, avec telles propriétés particulières; donc partout où cet être et ces propriétés existent, ce rapport doit exister aussi. Mais l’existence nécessaire d’un être une fois prouvée, il ne s'ensuit pourtant .pas évidemment que cet être existe partout. C’est par pure négligence que je me suis servi du terme de dé monstration , au lieu de celui de preuve , qui ne laisse aucun doute; car je n’ai jamais out parler d’une démonstration ainsi proprement dite d’une chose de fait.
Vous répondez à ma seconde difficulté, que « l'existence de l'être qui existe nécessairement est un préalable nécessaire à la supposition de l'existence de tout autre être. » Je conviens que toutes les conséquences que vous tirez de cette proposition sont prouvées démonstrativement, et par conséquent que les deux propositions que je croyais indépendantes ont entre elles une liaison étroite. Mais je demande d’où vient que l'existence de ce qui existe nécessairemént est un préalable à la supposition de l'existence’ de tout autre être? Est-ce en tant que l’espace et la durée sont nécessaires à l'existence de toute autre chose, ou est-ce seulement en tant que l’être qui existe nécessairement est la cause de l'existence de tout autre être ? Si vous dites la première de ces choses, comme votre raisonnement semble l'insinuer, je réponds que l’espace et la duréé sont de leur nature des choses très-abstruses. Je ne pense pas qu’on puisse les appeler proprement des choses, mais qu’il faut les considérer plutôt comme des affections qui, dans l’ordre de nos pensées, appartiennent à l'existence de toutes les choses, et sont antécédemment nécessaires à cette existence. Il m'est aussi impossible de concevoir comment l’idée d’un être qui existe nécessairement est nécessaire à l’existence de tout autre être, de la même manière et au même égard que l’espace et la durée sont nécessaires à cette existence, qu'il m'est impossible de concevoir l’extension attribuée à la pensée, puisque cette idée ne convient pas plus à une chose
existante que l'extension ne convient à la pensée, Mais si vous dites la dernière de ces choses, que l'existence d’un être qui existe nécessairement est un préalable nécessaire à la supposition de lexistence de tout autre être, « uniquement à cause que cet être nécessaire doit être la cause de l’existence de toutes les autres choses, je crois que vous supposez visiblement ce qui est en question. Car, en ce cas, vous supposez que tout autre être qui existe est produit, et par conséquent n’est pas nécessaire. Je conçois, au reste, qu’il y ait deux sens dans lesquels on puisse dire que l'existence d’un être nécessaire est un préalable requis à la supposition de l'existence de toute autre chose.
Vous voyez donc, Monsieur, que je suis parfaitement d'accord avec vous touchant les conséquences que vous tirez de vos suppositions ; il n’y a que ces suppositions ellesmêmes dont la vérité m'est suspecte.
Je n’ai aspiré dans mon style à autre chose qu’à être intelligible, persuadé, comme vous le remarquez, qu'il est très-difficile de se bien exprimer sur de semblables sujets, surtout quand on n’est pas accoutumé de les manier.
Je finis par des remerciments sincères, que je vous fais, de la peine que vous avez bien voulu prendre de me répondre, et de l’assurance que vous me donnez de recevoir en bonne part les autres difficultés que je pourrais avoir en lisant vos écrits. Je regarde cette offre obligeante comme une espèce de promesse, par laquelle vous vous engagez à répondre à ce que je vous écris maintenant, s’il y a quelque chose qui en vaille la peine, Je suis,
Monsieur, etc.
23 Novembre 17134