RÉPONSE A LA LETTRE IV
MoxsiEuRr,
J'ai été absent de Londres pendant la plus grande partie du mois de janvier. Cette absence, jointe à quelques autres occupations accidentelles, m'a empêché de répondre plus tôt à votre lettre. Voici, à mon avis, le précis de vos difficultés. Vous dites «qu’il est difficile de déterminer quelle relation «la substance existante par elle-même peut avoir avec l’es- « pace : que dire que cette substance est le substratum de l’es- « pace, dans le sens qu’on donne communément à ce terme, «c’est dire une chose qui est à peine intelligible, ou qui, à « tout le moins, n’est pas évidente ; que l’espace vous paraît «exister par soi-même aussi absolument qu’il est possible « qu'aucune chose existe par soi-même : » et enfin que «dire « l’espace est une propriété de la substance qui existe par «elle-même, c’est supposer ce qu'il fallait prouver. » C’est entrer, je l’avoue, dans le fond mème de la question. Je tâcherai de vous répondre le plus brièvement et le plus clairement qu'il me sera possible.
Ces expressions, « la substance existante par elle-même «est le substratum de l’espace, et l’espace est une propriété « de la substance existante par elle-même, » ces expressions, dis-je, ne sont peut-être pas des plus propres, aussi n'est-il pas facile d’en trouver qui le soient. Mais voici quelle est ma pensée. L'idée de l’espace, aussi bien que l’idée du temps ou de la durée, est une idée abstraite ou partiale. C’est l’idée d’une certaine qualité ou d’une certaine relation, que nous concevons évidemment devoir exister nécessairement, et qui cependant (n'étant pas elle-même une substance } présuppose nécessairement une substance sans laquelle elle ne pourrait pas exister; d’où il s'ensuit que cette substance doit exister plus nécessairement encore, s’il est possible. Je ne saurais exprimer plus clairement ma pensée que par cette comparaison. Quand un aveugle essaie de se faire une idée du corps, l’idée qu’il se fait n’est autre chose que l’idée de la dureté. Un homme qui aurait des yeux, mais qui n’aurait ni le pouvoir de se mouvoir, ni le sens de l’attouchement , s’il tâchait à se faire une idée du corps, son idée ne serait autre chose que celle de la couleur. Or, comme dans ces caslà la dureté n’est pas corps, et la couleur n’est pas corps non plus, quoique cependant ces propriétés emportent nécessairement, au jugement de ces personnes, l'existence d’une substance dont elles n’ont pourtant aucune idée : ainsi l’espace, dans notre idée, n’est pas une substance, mais il suppose nécessairement l'existence d’une substance qui n’est du ressort d'aucun de nos sens : or l’espace étant lui-même nécessaire, il:$’ensuit que la substance, qu’il suppose nécessairement, comme je viens de le dire, est plus nécessaire encore. Je suis, x
Monsieur, etc.
MONSIEUR
Vous avez exprimé, en cinq ou six lignes, d’une manière fort nette toutes les difficultés que je vous avais faites dans ma lettre. J'aurais tâché de la faire plus courte, sans la crainte que j'ai eue qu’une expression impropre ne gâtât et n'obscurcit ma pensée. Je suis ravi de voir notre dispute réduite à des bornes si étroites. Elle roule maintenant tout entière sur ce point-ci, savoir : si les idées que nous avons de l’espace et de la durée sont des idées partiales qui présupposent l'existence de quelque autre chose. Votre comparaison de l’aveugle explique admirablement bien votre pen— sée, et il me semble que je l’entends fort bien; mais elle ne me parait pourtant pas lever entièrement la difficulté. Car, d’où vient que l’aveugle conclut qu’il doit y avoir quelque chose au dehors qui lui donne l’idée de la dureté? Cela vient de ce qu'il suppose qu’il ne saurait avoir le sentiment qu’il a, à moins qu’il n’y ait une cause qui le produise. Or, en Ôtant cette cause, l’effet cesserait immédiatement, et il n'aurait plus l’idée de la dureté que par souvenance. Pour appliquer ceci à la durée et à l’espace, je dis que, puisqu’un homme conclut très-justement de ce qu’il a ces idées, qu’il faut qu'il y ait quelque chose d’externe qui les cause, il s'ensuit que cette cause, quelle qu’elle soit, étant ôtée, ses idées cesseraient aussi. Si donc la cause supposée est ôtée, et que cependant l’idée demeure, cette cause supposée ne saurait être la cause réelle. Supposons maintenant que la substance existante par elle-même soit le substratum de l’espace et de la durée, si l’on pouvait supposer qu’elle cessät d'exister, il est clair que l’espace et la durée demeureraient pourtant toujours les mêmes, sans aucun changement; ce
qui prouve, ce me semble, que la substance existante par elle-même n’est pas le substratum de l'espace et de la durée. Il ne faut pas s’imaginer pouvoir répondre à la difficulté en disant que chaque propriété de la substance existante par elle-même est aussi nécessaire que la substance elle-même, puisque cela n’a lieu qu’autant de temps que la substance elle-même existe; car l’idée de la propriété renferme l’im— possibilité de subsister sans son substratum. J'avoue que la supposition ‘est absurde. Mais comment saura-t-on si une telle chose est une propriété d’une telle substance, à moins qu'on n’examine si elle cesserait d’être en cas que la substance en question cessât d'exister? Malgré tout ce que je viens de dire, je n'oserais assurer que votre argument n’est pas concluant. Il faut que j'ayoue mon ignorance. Je me perds dans la nature de l’espace et de la durée. Si l’on pouvait faire voir clairement que ce sont des propriétés d’une substance, nous aurions une voie aisée de confondre les athées. On leur prouverait démonstrativement les vérités suivantes : qu’il y a un Être éternel, nécessaire, existant par lui-même ; que cet Être est unique, et qu’il est absolument nécessaire à l’existence de toute autre chose. Je suis porté à croire que si l’espace et la durée sont en effet des propriétés de la substance existante par elle-même, il faut que ce soit une vérité qui n'est pas à la portée de tout le monde. Autrement, ne s’en serait-on pas servi généralement, et n’en aurait-on pas fait un argument fondamental pour prouver l’existence de Dieu ?
Il faut que je vous dise encore que votre argument pour la toute-présence de Dieu, m’a toujours paru très-probable. Mais l'envie que j'ai eue de le trouver démonstratif, m’a fait avancer quelquefois des choses qui sont éloignées de mon opinion. Ce que j'en ai fait n’a pas été pour le plaisir de disputer; car, outre que ce n’est point du tout mon caractère, je me serais attaqué à un autre qu'à vous, si je n'avais eu dessein que de me divertir. Je ne l’ai fait que pour met-
tre l’objection dans un plus beau jour, afin que la réponse fût plus complète. Je souhaite de tout mon cœur que ceux qui se mêleront d'écrire contre vous, en agissent avec vous aussi honnètement que vous en avez agi avec moi; mais il faut que j'avoue que je n’ai pas trouvé dans ceux qui l’ont déjà fait cet amour sincère de la vérité que j'aurais souhaité qu'ils eussent. Je suis,
Monsieur, etc.
à Février 1713.