RÉPONSE A LA LETTRE Y
MonsIEUR ,
Le grand nombre d’affaires que j'ai eues a été cause que j'ai égaré votre dernière lettre ; ce n’est qu'après l'avoir retrouvée, par hasard, qu’il m’a été possible d'y répondre. Il me semble que nous avons poussé le sujet en question jusqu’à ses dernières bornes. Je suis obligé, en justice, d’avouer qu’il ne m'est guère arrivé, dans des contestations de cette nature, d’avoir affaire avec des gens aussi raisonnables et aussi débages de préjugés que vous l’êtes.
Je crois qu'il suffit de répondre aux raisonnements de votre lettre, qu’en avouant que la supposition que vous faites est absurde, vous avouez par conséquent que mon argument est nécessairement véritable. Si l’espace et la durée demeurent nécessairement, même après la supposition qui les anéantit', et que ce ne soient pas des substances (comme elles ne le sont pas évidemment), il $’ensuit que la substance ? d’où dépend leur existence demeurera aussi
«Ut partium temporis ordo est immutabilis, sic ordo partium spatii. Moveantur hæ de locis suis, et movebuntur, ut ita dicam, de seipsis. » PEN Princ. Math., Schol. ad Defin. VIII.
« Deus non est æternitas vel infinitas , sed æternus et infinitus ; non | k 4
nécessairement, même après qu'on aura supposé qu’elle n'existe pas; ce qui fait voir que cette supposition est impossible et contradictoire.
Pour répondre à la réflexion que vous faites sur la fin de votre lettre, que si l'argument dont je me suis servi était à la portée de tout le monde, on s’en serait servi plus fré— quemment et qu’on en aurait fait un argument fondamental pour prouver l’existence de Dieu, je dis que la philosophie de Descartes est, à mon avis, la véritable cause qu'il a été si négligé. Les notions absurdes de ce philosophe, qui enseigne ! que la matière est nécessairement infinie et néces— sairement éternelle, et qui attribue tout aux lois mécaniques du mouvement, à l’exclusion de toute volonté, intelligence et providence divine dans le gouvernement du monde; ces notions, dis-je, qui ont été universellement reçues, ont obscurci les yeux de la raison d’une manière incroyable, et ont empêché les hommes de faire attention à la main de celui en qui ils ont la vie, le mouvement et l’étre. Ce n’est pas la seule fois que cela est arrivé. Pendant combien de siècles n’a-t-on pas cru universellement que l'éternité n’était pas durée, et que l’infinité n’était pas grandeur ? La même chose est arrivée à l'égard du dogme de la transsubstantiation, et, si je ne me trompe, aussi à l’égard de la notion scolastique de la Trinité, etc. Je suis,
Monsieur, etc.
8 Avril 1713.
est duratio vel spatium, sed durat et adest. Durat semper et adest ubique, et existendo semper et ubique, durationem et spatium, æternitatem et infinitatem constituit. Cum unaquæque spi particula sit semper;-et unumquodque durationis indivisibile momentum, ubique; certe rerum omnium fabricator ac Dominus non erit numquam nusquam. Omnipræsens est, non per virtutem solam , sed etiam per substantiam; nam virius sine substantia subsistere non potest. » NEWTOoN, Princ. Math., Schol. gen. sub fin.
! « Puto implicare contradictionem , ut mundus (puta, materialis) sit finitus. » CARTES., Ep. LXIX.