ARTICLE V. — LA POSSIBILITÉ MÉTAPHYSIQUE
de la raison, qu'il faut considérer l'homme tel qu'il existe de fait, dans son ignorance, dans ses erreurs séculaires, dans ses préjugés héréditaires, parce que cette grande hérésie descend dans le champ des faits et de la possibilité morale ; mais cette thèse n'est pas la seule soutenue par le traditionalisme, et même, comme nous l'avons prouvé, ici le traditionalisme n'est pas en question. La nouvelle école a consulté la réalité, mais elle en a déduit sophistiquement une théorie très abstraite ; elle a traité la logique séparément de l'histoire ; elle nous a dit, non ce que peut l'homme ordinairement, mais ce que pouvait le philosophe dans des cas extraordinaires, dans des circonstances exceptionnelles, imaginées avec plus ou moins de poésie. Tout en protestant qu'elle recherche uniquement ce que peut relatwement la raison dans l'état actuel de l'homme, en fait, elle ne travaille qu'à frapper cette raison d'impossibilité absolue. En un mot, le traditionalisme ne s'est pas contenté de jeter à la face du rationalisme cet amas d'erreurs de toutes sortes, auxquelles la philosophie ancienne et moderne s'est abandonnée, mais il a flagellé impitoyablement la nature même de la raison, dans quel état qu'il la considère ; et il nous l'a montrée nue, malade, vacillante, incapable de faire un pas dans la science de Dieu et de la morale, sans le secours de la tradition. Tel est, nous n'hésitons pas à le dire, le vrai traditionalisme ; telle est la thèse de la nouvelle école : elle proteste, elle crie à la calomnie ; mais invitée à s'expliquer, elle nous donne raison. Après tout ce que nous avons dit, faut-il encore prouver la vérité de nos assertions ? Je pense que non. Néanmoins voici un dilemme dont le traditionalisme, au m.oins celui de Ventura, ne peut sortir.
55. Dilemme. — Platon, Aristote, S. Augustin, S. Thomas, et Ventura lui-même, ces hommes - extraordinaires et si grands, placés par hypothèse hors de la tradition, pouvaientils d'eux-mêmes et guidés par les seules lumières de la raison individuelle, s'élever à quelque connaissance de Dieu, de
l'esprit, de la loi ; ou ne le pouvaient-ils pas ? S'ils ne le pouvaient pas, il est faux de dire que le traditionalisme ne nous parle que de l'homme, tel qu'il est dans les circonstances ordinaires ; il est faux de dire qu'il vise seulement l'ordre exclusivement historique et qu'il veut un résultat tout réel et non abstrait; il est faux de dire qu'il ne s'occupe pas de l'ordre logique ni de la possibilité métaphysique, et sa protestation est un palliatif ou une contradiction.
Mais si, au contraire, ces philosophes pouvaient, par les seules forces de l'esprit, et portés sur les ailes du désir, s'élancer au delà des limites du monde sensible et corporel, et enrichir leur intelligence de connaissances spirituelles et morales, alors il suit rigoureusement que les arguments fondamentaux du traditionalisme sont faux ; c'est-à-dire il est faux que le particulier sensible du monde spirituel, obtenu par le moyen de la parole, doit nécessairement précéder la connaissance de ce monde ; qu'il n'existe aucune relation entre le monde des corps et le monde des esprits; que la foi en Dieu, auteur véridique de notre raison, doit précéder tout assentiment certain donné par nous à une vérité connue. Car, et nous ne le redirons jamais assez, admise la séparation totale de ces deux mondes, et toute relation entre eux étant supprimée, l'esprit humain, rivalisât-il de pénétration avec les intelligences angéliques, mais manquant d'un point d'appui, ne pourrait en aucune manière parvenir même à la moindre connaissance de Dieu, de la loi, de l'esprit; de la même manière, avons-nous dit déjà, que la puissance du levier, capable de soulever et d'ébranler le ciel et la terre, comme disait Archimède, ne parvient plus même à remuer un atome, si le point d'appui lui est ôté. Le traditionalisme n'a donc pu répondre à nos questions, comme nous l'avons vu, sans tomber dans la confusion et l'absurde.
ARTICLE VI Réponse à une difficulté
Sommaire. — 56. Récapitulation des articles précédents. — 57. Eclaircissements et question. — 58. Raisonnement de Ventura. — 59. On rétorque l'argument. — 60. Réponse directe à l'argument de Ventura. — 61. Le plus et le moins. — 62. L'hypothèse de l'homme sauvage.
56. Récapitulation des articles précédents. — Dans les trois articles précédents, j'ai traité de la question du traditionalisme sous trois aspects divers : je l'ai considérée dans l'ordre historique, dans l'ordre de possibilité morale et dans l'ordre logique, qui serait mieux nommé l'ordre objectif ou de possibilité absolue. Quant au fait, nous avons reconnu qu'il n'y a pas de division entre les catholiques, et que tous sont unanimes à proclamer l'existence d'une révélation primitive, apprenant à Adam tout ce qui concernait sa perfection spirituelle, et dans l'ordre de la nature et dans l'ordre de la grâce; que tous réprouvent et combattent victorieusement la fable stupide et impure du rationalism.e sur l'homme-sauvage, ou, comme d'autres ont osé le dire, sur l'homme-animal. Ensuite, considérant la possibilité morale dans l'homme en son état présent, enveloppé qu'il est par les ténèbres de l'ignorance et comme accablé d'infirmités et de misères sans nombre, nous avons conclu que l'homme ne pouvait s'élever par lui-même vers les choses de la religion ; qu'il est nécessaire qu'une main expérimentée le dirige en sécurité dans le difficile chemin du perfectionnement intellectuel, et lui fasse éviter de tomber dans les abîmes ; enfin, qu'il faut attendre d'en haut une lumière qui dissipe nos ténèbres, réchauffe notre cœur et aiguillonne sans cesse notre nature si lâche, quand il s'agit de la recherche et de l'amour de la vérité.
Afin de tracer une profonde ligne de séparation entre le rationalisme et nous , nous nous sommes entièrement tournés
66 CHx\PITRE II. — OBSERVATIONS GÉNÉRALES.
vers les traditionalistes, faisant cause commune avec eux contre les ennemis de notre foi. Mais les traditionalistes, non contents de nos concessions, et pensant porter le dernier coup au rationalisme, nous disent que la raison humaine, abandonnée à elle-même et non dirigée imimédiatement ou médiatement par le magistère divin, tomberait dans l'impossibilité absolue de contempler, dans le spectacle de l'univers, le reflet de la divinité et la gloire de Celui qui meut toutes choses : La gloria di Col ut che tiitto muope (i).
Avec la nouvelle école, on ne peut donc ni tergiverser ni s'abstenir : il faut choisir entre le rationalisme ou le traditionalisme. Intimation effrayante qui sollicite les plus sérieuses réflexions; car on est en face de l'alternative suivante : ou se soumettre au bon plaisir des traditionalistes , ou déserter le drapeau du catholicisme pour embrasser l'hérésie du rationalisme.
Il est donc absolument nécessaire de se mettre à examiner le dilemme proposé pour voir s'il est vraiment covnu^ et s'il ne laisserait pas quelque place intermédiaire où il serait possible de s'établir en sécurité. Mais, avant d'aborder la difficulté proposée par le traditionalisme, je m'ouvrirai la voie en donnant préalablement quelques éclaircissements sur plusieurs points traités'dans les précédents articles.
57. Éclaircissements et question. — Quand j'ai traité de l'impossibilité absolue et déterminé sa nature, je me suis restreint à montrer la nécessité qu'il y a de la distinguer de la possibilité morale, et à signaler la confusion mise par le traditionalisme en cette matière, confusion fermant la voie à la vraie solution du problème ; mais je n'ai pas dit si et jusqu'où cette possibilité métaphysique pouvait convenir à la raison humaine, parce que, après avoir établi que la raison, sans le magistère de la révélation, aurait pu moralement dé-
(i) Dante. Paradiso. Canto primo.
couvrir quelques vérités du monde suprasensible, il était superflu de nous occuper de la possibilité métaphysique ; d'autant plus qu'elle se présentera de nouveau à nous quand nous aurons à parler de la connaissance que nous avons de Dieu. En outre, au sujet de la possibilité morale, nous avons affirmé, ce qui suffisait pour le moment, que l'homme, hors de la révélation divine, aurait pu quelque chose dans l'ordre des connaissances du monde spirituel et moral. Mais nous avons nié que, dans la même hypothèse, l'homme puisse se former un système complet de science, pouvant suffire à régler sa vie, dans ses nombreuses et si diverses relations avec Dieu, avec lui-même et avec ses semblables. Cela posé, on demande :
Celui qui accorde à la raison humaine, placée hors de l'enseignement traditionnel, un patrimoine, si faible qu'on le fasse, de connaissances sur le monde spirituel et moral, est-il logiquement contraint de lui accorder aussi ce patrimoine dans sa plénitude et son entière richesse ? Si l'esprit humain, dans les conditions susdites, pouvait trouver ^z/e/^z/(?5 vérités sur la religion, serait-il vrai qu'on ne pourrait plus lui refuser la possibilité de les conquérir toutes ? C'est ce que le traditionalisme croit devoir soutenir afin de conclure par le dilemme : ou rationalisme ou traditionalisme. Entendons comment raisonne l'école nouvelle.
58. Argumentation de Ventura. — « Qu'on ne dise pas qu'en « ne reconnaissant à la raison isolée que la puissance de s'élever « non pas à toutes, mais seulement à quelques vérités, les « rationalistes catholiques mettent un abîme entre eux et les « rationalistes philosophes. Aussitôt qu'ils reconnaissent à la « raison isolée une telle puissance par rapport à certaines vête rites, ils n'ont plus le droit de lui refuser cette même puis- « sance par rapport à toutes les vérités essentielles de l'ordre « intellectuel et moral, qui ne sont pas au-dessus de la portée de a la raison naturelle. En souscrivant en partie au principe du
« rationalisme philosophique : que l'homme, originairement à « l'état de brute, s'est, par ses seuls efforts, élevé à la dignité « et à la perfection de l'homme, ils n'ont plus le droit de re- « jeter ce même principe dans toute son affreuse intégrité. Ils « sont donc de vrais rationalistes philosophes, et ne se distin- (c guent de ces derniers, comme ils l'ont dit eux-mêmes, que « par la différence du plus au moins mais non par la diffé- « rence du tout au r/e«. Ils ne sont que de vrais rationalistes « philosophes, avec la franchise en moins et avec de falla- « cieuses apparences, avec l'inconséquence et la contradiction « en plus, car ils reculent devant des conséquences qu'ils ont « adoptées dans leurs principes.... he plus ou \q fnoi7is de la « chose, nous le répétons, n'en altère pas la nature (i). » Telle est l'objection.
59. L'argument est rétorqué. — Si cette objection avait k valeur que la nouvelle école veut lui donner, je ne sais trop comment elle pourrait s'en tirer elle-même, dans le cas où quelque malin voudrait s'en appuyer pour accuser le traditionalisme de lamennaisianisme déguisé. En effet, toute la force de l'argument porte sur ce principe très commun : Le plus ou le moins d'une chose n'en change pas la nature. Or, Lamennais pose le consentement universel comme le critère suprême et unique de toutes nos certitudes ; donc, ajoute logiquement ce philosophe, le consentement universel faisant défaut, nos connaissances sont comme une maison en ruine que ses habitants se hâtent d'abandonner ; la raison s'en va chancelant à travers les ténèbres, et elle ne peut être certaine de rien, pas même de sa propre existence. Le traditionalisme repousse cette induction, on ne saurait dire avec quelle véhémence, mais il admet le principe du philosophe français et le défend en partie, c'est-à-dire quant aux certitudes déduites. Mais alors il n'y a
(i) Ventura. La Tradition et les semi-pélagiens de la philosophie. Chap. II. 2 18, page 1 10.
donc, entre le traditionalisme et le système de Lamennais que la différence du plus au moins ? de toutes les vérités et de toutes les certitudes, à quelques vérités et à quelques certitudes? Or, d'après l'argument du traditionalisme lui-même, le plus ou le moins ne change pas la nature de la chose; donc ces deux systèmes ne diffèrent pas entre eux pour le fond ; donc, dès que le traditionalisme accepte le principe de Lamennais pour quelques certitudes, il n'a plus le droit de le renier pour toutes les certitudes et pour chacune en particulier ; donc les traditionalistes ne sont que de vrais lamennaisiens, moins la franchise, avec des dehors trompeurs, avec l'incohérence et la contradiction en plus, ; car ils s'arrêtent devant les conséquences des principes qu'ils ont posés. Que diraient les traditionalistes à cette rétorsion de leur propre argument ? Nous sommes bien loin de vouloir accuser le traditionalisme de lamennaisianisme, mais il 3^ a eu et il y a encore des hommes qui persistent à unifier ces deux écoles, et si ceux-là se donnaient le plaisir de l'argument ad homijiem, ils pourraient grandement embarrasser le traditionalisme.