RÉPONSE DIRECTE A l' ARGUMENT DE VeNTURA.— Mais,p0Ur
en venir directement à l'objection, disons que Ventura, en affirmant qu'aussitôt qu'on accorde à la raison isolée la puissance d'acquérir quelques vérités, on n'a plus le droit de lui refuser la même puissance par rapport à toutes les vérités essentielles de l'ordre intellectuel et moral, qui ne sont pas au-dessus de l'appréhension de la raison naturelle, énonce une vérité presque incontestable. Sous un certain rapport, ces propositions sont réellement identiques : ces vérités ne surpassent pas la capacité de la raison naturelle ; la raison naturelle est capable de les acquérir. Mais quelle est la conclusion de tout cela ? Qu'il faut absolument dévier vers le rationalisme philosophique, ou se réfugier dans le camp du traditionalisme? Quelle conséquence! Pour moi je crois pouvoir la nier, et ni Ventura ni son école n'en prouveront jamais la légitimité.
S. Thomas a dit que, dans l'ordre des vérités aj^ant Dieu pour objet, il en est qui ne sont pas au-dessus de la capacité naturelle de la raison humaine; mais autre chose est parler de la raison in se et des vérités en elles-mêmes, et autre chose est parler du développement pratique de la raison et de l'acquisition pratique des mêmes vérités; autre chose est l'ordre logique, autre chose l'ordre moral. Absolument parlant, nous accordons à rhomme isolé de l'extrinsèque magistère traditionnel la capacité de connaître, non-seulement quelques, mais toutes les vérités qui ne dépassent point sa capacité naturelle; parce que, nous le répétons, ces propositions sont identiques; mais si l'on considère combien la science est chose ardue, et quelles longues études elle demande, en face de la brièveté de la vie, de la paresse naturelle, des distractions causées par les choses sensibles et l'incessant tumulte des passions, de la constante et périlleuse facilité de tomber dans l'erreur, on verra qu'il est très malaisé d'atteindre le sommet de ces altitudes extrêmes, et qu'il est moralement impossible pour l'esprit d'embrasser un système scientifique parfait de l'ordre intellectuel et moral, sans le secours d'une révélation. Mais il ne suit aucunement de cela qu'on ne peut moralement faire un seul pas dans la science de Dieu et de la loi ; il n'en suit certainement pas ce dilemme : ou tout ou r/e;z, ou le rationalisme ou le traditionalisme.
Assurément il est absolument possible qu'un homme embrasse diverses sortes de sciences et d'arts ; il peut étudier et connaître à la fois, les mathématiques, la géographie, l'architecture, la physique, l'astronomie, la botanique, la géologie, l'histoire, la métaphysique, la théologie, et que sais-je encore ? mais quelque doué de génie et de bonne volonté qu'il puisse être, il est moraleiJient impossible qu'il atteigne la perfection et qu'il parcoure avec louange et profit le vaste champ de toutes les sciences, en sorte qu'il soit en même temps grand mathématicien, grand botaniste, philosophe consommé, etc.
Il n'est cependant pas impossible jnoralement qu'il fasse quelque profit dans ces sciences, et l'on n'a pas à lui jeter cette brusque intimation : Vous ne pouvez pas tout, donc vous ne pouvez rien. Si nous parlons de l'ordre logique, ou de l'ordre de la possibilité objective, on peut dire pareillement qu'il n'y a pas de disproportion entre notre esprit isolé et les vérités intellectuelles et morales incluses dans les limites de la capacité naturelle; et que l'homme, même non guidé par la révélation, pourrait moralement parvenir à en acquérir quelquesunes. Mais cette concession ne nous ôte pas le droit, comme le voudrait le traditionalisme, de nier aux rationalistes que, moralement parlant, l'homme puisse acquérir seul et sans la révélation la science de toutes les vérités intellectuelles et morales, quoique, par elles-mêmes, elles ne soient pas audessus de la puissance naturelle de la raison humaine (i).
61. Le plus ET LE MOINS. — QuEut à l'axiome du plus et du moins^ sans nous arrêter à en peser le sens, nous dirons qu'il s'applique mal à notre cas, et qu'il ne peut être d'aucun secours pour la cause du traditionalisme. En effet, la science n'est pas la nature de l'âme humaine, de même que le mouvement est bien loin de constituer la nature ou l'essence du mobile ; elle est une perfection accidentelle, une disposition, une habitude intellectuelle qui reçoit sa nature et son unité spécifique de son objet terminal, comme le mouvement prend sa spécification et son unité du terme où il tend. Etant donnée l'unité spécifique du connaissable, la science^ cependant, ou l'habitude scientifique ne consiste pas dans l'indivisibilité,
(i) Il est bon de faire remarquer que notre raisonnement doit être admis par le traditionalisme. Car c'est bien le traditionalisme qui accorde à la raison humaine des forces morales suffisantes pour s'acheminer vers la science, soit spirituelle soit morale, après que la société a initié cette raison à la foi des objets suprasensibles. Pourtant, nous ne pouvons croire que, avec toute la foi traditionaliste, la nouvelle école veuille prétendre que moralement la raison pourrait mesurer le champ immense et sans fin de la science. Et dans ce cas, comment le traditionalisme s'en tirera-t-il avec son principe du plus et du moins, dont il se fait si fort contre nous?
comme pour les autres essences ou natures, auxquelles rien ne peut être adjoint ni soustrait, sans les détruire ; cette habitude, par sa nature, admet augmentation et diminution, en extension comme en intensité, précisément, pour nous en tenir à notre comparaison, comme le mouvement admet augmentation, soit quant au temps et à l'espace que le mobile parcourt pour atteindre son terme, soit quant au plus ou moins de son énergie et de sa vitesse. La science du géomètre croît en effet en extension quand elle embrasse un plus grand nombre de conclusions objectives, ignorées d'abord ; elle croît en intensité relativement au sujet intelligent, qui voit plus facilement et plus clairement les vérités déduites, s'il est doué de pénétration ; tandis qu'un esprit lent les voit confusément, quand toutefois il parvient à les voir (i). Il est donc évident que, l'unité objective du connaissable restant indivisible, notre science, parce qu'elle perfectionne le sujet pensant, veut, par sa nature, le plus ou le moins. Conséquemment, lorsque le traditionalisme nous dit que le plus ou le moins ne change pas la nature de la chose, nous pouvons, par une transaction logique, admettre l'axiome sans nous inquiéter du sens qu'on voudra lui donner, et dire seulement que le plus et le moins entrent essentiellement dans l'habitude intellective que nous désignons sous le nom de science (2). Et comme cette science
(i) Quantitas scienîiae non soluni attenditiir secundum numerinn scibilium, sed etiam secundum claritatem cognitionis. S. Th. Sum. Theol. P. III. Qu. X, Art. II. ad. 3.
(2) Mieux que par nos faibles paroles, le lecteur instruit se formera une idée claire de la doctrine exposée, par ce que S. Thomas en a dit dans la Somme théologique I-II. Qu. LU. Cum liabitus et dispositiones dicantiir secundum ordinem ad aliquid, ut dicitur in 7. Phys. dupliciter potest iniensio et rcmissio in habitibus et dispositionibus considerari. Uno modo secundum se ; pi ouï dicitur major vel minor sanitas, vel major vel minor scientia, quae ad plura vel pauciora se extendit. Alio modo secundum participationem subjecti ; prout scilicet aequalis scientia, vel sanitas magis recipitur in uno qiiam in alio, secundum diversatn aptitudinem vel ex natura, vel ex consuetiidine. Non enim habitus et dispositio dat speciem subjecto ; neque iterum in sui ratione includit indivisibilitatem. Art. I. — Quia quaedam accidentia augentiir secundum
est une perfection acquise à force d'actes répétés par le sujet intelligent, nous avons tout droit d'affirmer, d'une part, que notre esprit pourrait faire quelques pas dans la connaissance de Dieu et de la morale, et de nier simultanément, d'autre part, la thèse des rationalistes, voulant que l'homme privé de l'enseignement puisse, moralement parlant, multiplier successivement et tellement ces actes, qu'il pourrait se former enfin un corps complet de science, suffisant à la direction de la vie humaine. Donc, entre le rationalisme et le traditionalisme, il y a une voie tenant le milieu, où nous pouvons nous placer en sécurité, à l'abri des coups de l'une et de l'autre école.
62. L'hypothèse de l'homme sauvage. — L'autre partie de l'objection a trait à la thèse soutenue par le rationalisme sur l'homme sauvage et convertie en hypothèse par le P. Chastel, afin de pouvoir déterminer si l'humanité, abaissée à cet état de brute, serait capable par elle-même de s'ouvrir une voie vers l'état de civilisation et de culture intellectuelle.
Je l'ai déjà dit, en entreprenant l'examen des doctrines traditionalistes, j'entends renier toute solidarité avec les opinions de ceux qui les combattent, sans excepter celle du P. Chastel. bi cet auteur a eu la fantaisie de pénétrer par l'imagination dans les déserts, et d'assister patiemment au progrès instinctif du sauvage, nous ne lui en ferons pas un crime ; mais nous
seipsa, ut supra dictum est (art. praecei.) in quibusdam eorum fieri potest augmentum per additionem. Augetur enim motus per hoc quod ei aliquid additur, vel secundiim tempus in qiio est, vel secundum viani per quant est : et tamen manet eadem species propter unitatem termini. Augetur niliilomirnts motus per intensionem secundum participationem subjecti, in quantum scilicct idem motus potest magis vel minus cxpedite attt prompte fieri. — Similiter etiam et scientia potest augeri secundum seipsam per additionem ; sicut cum aliquis plures conclusiones Geometriae addiscit, augetur in eo habitus ejusdem scientiae secundum speciem. Augetur nihilominus scientia in aliquo secundum participationem subjecti per intensioii^m ; prout scilicet expeditius et clarius unushomo sehabet alio in eisdem conclusionibus. Art. II.
Les esprits superficiels qui se repaissent d'une philosophie sans âme, crieront à la subtilité et à la barbarie, en lisant ce raisonnement : mais nous n'écrivons pas pour eux, et même nous faisons des vœux pour que la philosophie revienne à cette très savante barbarie.
ne voulons ni ne pouvons nous égarer dans ce labyrinthe ; car, nulle raison solide ne pouvant nous en dégager, il nous faudrait recourir à des hypothèses plus ou moins arbitraires, à des fictions poétiques plus ou moins brillantes, mais toujours indignes d'un philosophe. Pour abréger, je soutiens que l'état du sauvage, soit en thèse, soit en hypothèse, ne peut être le terrain où il faut poser et examiner la question du traditionalisme, entre philosophes catholiques, à moins qu'on ne veuille battre l'air et obscurcir la question au lieu de l'éclaircir. I^'est-ce point ridicule, en vérité, et éminemment absurde, que d'aller argumenter d'après l'état du sauvage dont l'intelligence ne donne plus qu'un pâle reflet de sa lumière, afin de déterminer, par lui, la puissance delà raison humaine ? Cet habitant du désert, cet enfant difforme, comme l'appelle de Maistre (i), est-ce donc l'homme ? Et nous devrions interroger cette créature abrutie par la barbarie, nous devrions poser la main sur ce cœur féroce, qui ne semble palpiter que pour le vice, dont il n'a pas même le remords, pour mesurer l'étendue des forces intellectuelles de notre âme et pour constater les progrès non instinctifs, mais raisonnables de l'humanité ? Non, certes !
Si nous voulions et si nous devions établir une hypothèse, avant tout nous respecterions les personnes à qui notre argumentation pourrait s'adresser : cette h3^pothèse,nous ne la prendrions point dans les honteuses et pitoyables théories d'Épicure et du rationalisme philosophique sur l'homme-animal ; mais, nous adressant à des catholiques, nous la tirerions des sources mêmes de la révélation ; et sans admettre le fait de la nature pure, nous pourrions néanmoins chercher raisonnable-
(i) C'est un enfant difforme, robuste et féroce, en qui la flamme de l'inteU
ligence ne jette plus qu'une lueur pâle et intermittente // est voleur, il est
cruel, il est dissolu, mais il l'est autrement que nous. Pour être criminels, nous surmontons notre nature, le sauvage la suit, il a l'appétit du crime, il n'en a point les remords. — De Maistre. Soirées de Saint-Pétersbourg. Deuxième entretien.
ARTICLE VII. — RÉPONSE A UNE DIFFICULTÉ yS
ment quelles auraient pu être les relations de l'homme primitif avec Dieu, avec lui-même et avec la société. Cette hypothèse, qui n'a rien d'absurde (i), nous donne l'homme sain, non sauvage, pas encore égaré par les passions et le péché, non déchu encore de cette noblesse qui l'élève au-dessus de toutes les créatures de l'univers et les soumet à sa volonté ; en un mot, elle nous donne l'homme privé des dons surnaturels propres à l'innocence, et des dons gratuits inhérents à l'état de nature intègre ; mais elle laisse resplendir sur son front l'image du Créateur, mais elle lui laisse une intelligence qui, naturellement et sans cesse, aspire à la vérité, un cœur vierge appelant par de brûlants désirs ce Bien qui peut le rendre pleinement heureux.
Telle est l'hypothèse que nous pouvons faire sans incliner vers le rationalisme ; et s'il est convenable de concéder à cet homme sain la possibilité de s'élever jusqu'à Dieu par la force de son esprit, nous avons déjà toute facilité pour nous éloigner des opinions du traditionalisme. Cette hypothèse, nous l'avons faite (2), et à l'occurrence nous la ferons encore. En attendant, notre conclusion est que nous n'examinerons pas, même comme hypothèse, les forces intellectuelles et le développement progressif et spontané du sauvage : si le Père Chastel a voulu faire preuve d'esprit en cette ingrate matière, nous ne nous sentons point disposés à souscrire à sa manière de philosopher, quand nous nous adressons à des traditiolistes. C'est tout ce que nous avons à dire sur la difficulté proposée par Ventura.
ARTICLE VII La connaissance des siiprasensibles
Sommaire. — 63. Connexion decet article avec les précédents. — 64. Principes du traditionalisme sur la connaissance des suprasensibles. — 65. Objection de S. Thomas et sa réponse. — 66. Autre objection et réponse du saint Docteur. — 67. Confrontation.
63. Connexion de cet article avec les précédents. — Si je ne me trompe, j'ai suffisamment montré dans les articles précédents la nature et le caractère du traditionalisme : comme il part de principes faux, ou pas assez certains, et confond des concepts et des choses de nature très distincte, il devait nécessairement aboutir à un résultat erroné, et miême parfois contraire au but qu'il poursuit. L'ordre et la nature de la matière que nous étudions veulent maintenant que, tout en restant toujours dans les généralités, nous examinions les principes idéologiques d'où, comme le>uisseau de la source, découle la thèse traditionaliste sur l'impossibilité métaphysique, pour la raison isolée du magistère traditionnel, de s'élever jusqu'à Dieu. A mon avis, ces principes s'appuient sur la manière d'expliquer la connaissance des choses suprasensibles.
En suivant pas à pas la nouvelle école, nos observations devront donc avoir pour premier objet la partie négative, par laquelle le traditionalisme s'efforce de démontrer l'impossibilité de la formation des idées touchant le monde spirituel; ensuite nous en examinerons la partie positive, c'est-à-dire le moyen que cette école assigne comme unique et exclusivement propre pour acquérir les connaissances des choses placées au-dessus de la matière et du sens. Mon intention, ai-je dit, est de m''en tenir aux généralités, parce que j'aurai à voir ces questions de plus près, quand je devrai répondre aux arguments du traditionalisme.