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Oeuvres philosophiques du Cardinal Thomas-Marie Zigliara

Sommaire. — 3o6. Des matières scientifiques traitées dans le second Livre. — Soy. Raisons qui ont fait exposer longuement les doctrines de S. Augustin. — 3o8. Et celles de S. Bonaventure. — Sog. Pourquoi la même méthode n'a pas été suivie pour les doctrines de S. Thomas. — 3io. Sujet de ce III' Livre.

3o6. Des matières scientifiques traitées dans le second Livre. — Tout le second Livre de cet écrit a eu pour objet les arguments sur lesquels s'appuie Tontologisme rigoureux de Malebranche et de Gerdil, ou l'ontologisme modéré des écrivains contemporains. Et comme, parmi ces arguments, les uns se basaient sur la raison et les autres sur l'autorité, j'ai dû les

réfuter par les mêmes principes. Ainsi, par rapport aux raisonnements des adversaires, j'ai fait en sorte de les reproduire avec une fidélité scrupuleuse, en rapportant même leurs paroles textuelles. En cela, je me suis proposé un double but à atteindre. D'abord, les jeunes gens studieux ont ainsi une réponse complète à des arguments qui, d'ordinaire, s'ils ne convainquent pas pleinement leur intelligence, ne laissent pas que de la rendre incertaine et timide pour repousser un système dont les preuves, variées et exposées avec plus ou moins de clarté et d'éloquence, ont les apparences de la vérité, et dont ils ne savent comment se débarrasser. Ensuite, l'analyse de ces arguments fournit l'occasion d'éclaircir un grand nombre de questions philosophiques qui, n'entrant pas dans le plan général du Livre, auraient dû être passées sous silence, au détriment de l'intégrité et, je dirai, de la perfection extrinsèque et accidentelle d'un traité scientifique. J'ajoute qu'en faisant entendre au lecteur la voix de l'adversaire, on réveille puissamment son attention, et l'on donne à l'ouvrage une variété qui plaît grandement, sans nuire à son unité substantielle.

Pour ce qui est defs arguments et objections tirés des raisonnements d'autrui, spécialement de S. Augustin, j'ai voulu en traiter de manière à éviter l'aridité d'une simple exégèse ; je veux dire que je n'ai pas analysé tel ou tel texte séparément, mais que j'ai mis en lumière les grandes théories de ce Saint sur les parties principales et plus vitales de la philosophie, comparant non-seulement ses paroles et ses expressions, mais bien ses doctrines, par la reproduction et l'explication de ses profonds raisonnements, et par la recherche de ce que ce très grand génie a pensé sur les éléments, les objets et les progrès de nos connaissances; ce que j'ai fait surtout et avec plus d'étendue en analysant les quinze Livres De Trmitate. De cette manière le lecteur a sous les yeux les admirables théories de S. Augustin, et, éclairé de leurs lumières, il peut par luimême se former un jugement sur les vrais sentiments de ce

grand Docteur, et faire justice des assertions de ceux qui veulent trouver l'ontologisme dans la doctrine augustinienne. Et afin d'échapper à toute influence étrangère dans cette étude, jç l'ai commencée et poursuivie sans ouvrir un seul auteur moderne, pas même pour lui prendre la plus petite citation de texte; mais j'ai entrepris mon travail et je l'ai achevé avec les Œuvres de S. Augustin sous les yeux. Je dirai de même pour l'étude sur S. Thomas, sur S. Anselme et sur S. Bonaventure; et cela expliquera au lecteur pourquoi les auteurs modernes, et surtout les antiontologistes, sont si rarement cités dans cet ouvrage, tandis que les ontologistes le sont si souvent. Maintenant, ai-je atteint le but que je me suis proposé? Ce n'est pas à moi, mais au lecteur judicieux de prononcer; j'ai du moins employé toute la puissance de mes faibles forces pour y parvenir.

307. Raisons pour lesquelles les doctrines de S. Augustin SONT exposées avec PLUS d'étendue. — Si quelqu'un trouvait que j'ai retenu trop longtemps le lecteur sur les doctrines de S. Augustin et de S. Bonaventure, qu'il sache que je ne saurais regretter la fatigue très grande que j'ai éprouvée en analysant les œuvres de ces deux Saints. Qu'il réfléchisse qu'en écrivant des choses de philosophie, j'écris cependant de manière à ce que, tout en laissant à la raison sa parfaite liberté de déplo3'er son vol jusqu'aux plus hautes régions du savoir humain (je crois en avoir donné des preuves dans les deux livres qui précèdent, et j'en donnerai de plus nombreuses encore dans ce livre et dans le suivant), je tiens cependant le regard invariablement fixé sur la lumière divine, qui, rendue visible par le magistère infaillible et surnaturel de l'Eglise catholique, est pour notre raison la voie, la vérité et la vie, et un guide sûr qui la soutient et l'emporte sur des sommets bien plus élevés que ceux qu'il est donné à l'homme d'atteindre avec ses propres lumières. L'orgueil, il est vrai, peut bien souffrir d'être conduit par la main comme un petit enfant dans les voies difficiles de la

science, mais la vérité y gagne toujours; d'ailleurs la lumière ne se repose point sur un cœur superbe, elle aime, au contraire, à répandre ses rayons sur les humbles. En un mot, homme, j'aime la raison; catholique, j'aime la raison et la foi, et je soumets la raison à la foi, non pour l'humilier, comme dit stupidement le rationalisme (i), mais pour l'exalter en l'éclairant par la lumière divine. Personne n'ignore en quelle grande estime S. Augustin est si justement tenu dans notre Eglise catholique, et de quel poids peut être son autorité dans une question aussi étroitement liée avec la théologie que l'est très certainement la question de l'ontologisme, comme il sera démontré évidemment dans ce livre philosophico-théologique. Pouvaisje donc taire ou traiter légèrement la doctrine de ce grand homme, ayant déclaré dans le titre même de mon ouvrage que je voulais exposer ses principes ? Non, je ne le pouvais pas et à cause de ma promesse et par respect pour l'Eglise, notre Mère. Car, bien qu'indépendante de S. Augustin, comme elle l'est de tout autre Docteur, l'Eglise en recommande l'étude et les doctrines. Ajoutons , en outre , que l'ontologisme des catholiques acceptant l'autorité de S. Augustin et même s'en faisant un rempart contre tous, c'eût été nuire à l'intégrité et au but de ce travail que de n'en point parler longuement.

(i) s. Augustin dit en parlant des hérétiques : Non jugiim credendi, sed docendi fontem aperire gloriantiir... Hoc enim faciiint niillo robore praediti, sed ut aliqiiam concilient multitiidinem nomine rationis ; qiia promissa naturaliter anima gaiidet humana, nec vires suas valetudinemqne considerans, sanorum escas appetendo, quae maie commiituntur 7tisi valentibus, irruit in venena /'<a!//eîîfn/m. (De utilitate credendi ad Honoratum. Cap. IX. n.21. 0pp. Tom. VIII). L'esprit juvénile et très ardent de S. Augustin avait aussi goûté ces venena f allentium, lorsque les Manichéens lui promettaient terribili auctoritatc separata, mera et simplici ratione eos qui se audirc vellent introducturos ad Deum et errore omni liberaturos. (Ib. Cap. I. n. 2, et dans ses Ouvrages contre les Manichéens). Mais ensuite, ayant trouvé ces promesses trompeuses, et méprisant la religion a parentibus insita (Ib), Augustin était violemment entraîné vers le scepticisme; et cette àme si grande y eut fait naufrage, si la grâce divine ne l'avait puissamment attirée de l'abîme de l'erreur à la lumière de la vérité

308. Raisons des développements sur S. Bonaventure. — S. Bonaventure n'est certainement pas à comparer à S. Augustin ; il a plus de rapports avec S. Bernard : dans ses écrits, comme dans ceux de l'abbé de Clairvaux, le cœur prédomine, et jusque dans les discussions arides de la métaphysique il sait faire entrer fréquemment des traits qui portent à aimer. Il a plus de chaleur que de lumière. S. Bonaventure, dirais-je volontiers, est tout cœur; mais S. Augustin est tout cœur et tout esprit. J'ai voulu toutefois m'étendre longuement sur les œuvres du Séraphique, soit parce que lui aussi est un Docteur remarquable de la sainte Église, soit parce qu'il est un des premiers anneaux de la grande tradition scolastique, soit parce que l'ontologisme invoque en sa faveur, faussement selon moi, et son nom et ses doctrines.

309. Pourquoi la même méthode n'a pas été suivie pour LES doctrines DE S. Thomas. — Mais pourquoi ne pas parler de même séparément de l'ontologisme prétendu de S. Thomas ? La raison en est claire. Est-ce que cet ouvrage n'est pas, du commencement à la fin, le commentaire, la défense, l'application de ses doctrines? Il était donc inutile d'en parler à part, quant tout est de lui, principes et conclusions. Et si quelqu'un persistait encore à soutenir que S. Thomas est ontologiste, je le prierais de répondre à ma question : les explications données au vu® Chapitre du second Livre sont-elles ou ne sont-elles pas de l'Angélique ; et de plus, les principes et les doctrines, que j'ai exposées et défendues dans tout le premier Livre et dans les premiers chapitres du second, sont-ils vraiment des principes et des doctrines thomistes ? S'il répond non, qu'il présente

catholique : Saepe niihi videbatur non posse inveniri, magnique flucUis cogitationum mearnm in Academicorum stiffragitim ferebantur. (Ib. Cap. VIII. n. 20). Ce qu'Augustin dit ici des anciens hérétiques et de lui-même, peut se redire aujourd'hui des rationalistes anticatholiques et des victimes qu'ils font. Le scepticisme est le terme fatal de tant de jeunes gens qui ont perdu la foi et que la raison ne satisfait pas. Le malheureux Théodore Jouffroy en est un terrible exemple.

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ses raisons, et qu'il cite autre chose qu'un ou deux textes, les séparant des principes thomistes fondamentaux et de l'enchaînement logique des doctrines ; et Je m'engage à répondre. S'il dit oui, qu'il admette donc avec moi que faire de S. Thomas un ontologiste, revient à ruiner complètement toutes ses doctrines et à rendre toutes ses œuvres inintelligibles du premier au dernier mot.

3x0. Sujet de ce III® Livre. — Je me suis proposé dans le second Livre plutôt de détruire que d'édifier : j'y ai renversé les fondements de l'ontologisme, pour montrer que ce système est fondé en l'air et qu'il ne présente aucune raison solide qui puisse le faire embrasser à un esprit sage. C'est déjà beaucoup, car on a le droit de demander au philosophe qui se porte défenseur d'un système quelconque, non des assertions, mais des preuves; et quand ces preuves ne résistent pas à la critique, il est démontré qu'il n'a pas le droit d'affirmer ni de soutenir son système. Néanmoins tout n'est point là. Il est nécessaire non-seulement de désarmer l'adversaire, mais de le réduire à l'impuissance d'attaquer; je veux dire qu'après lui avoir démontré que ses raisons ne prouvent pas, il faut encore démontrer par d'autres voies qu'il est dans le faux, et que non-seulement il n'a pas de bons arguments pour sa cause, mais qu'il ne peut en avoir d'autres meilleurs.

Il s'agit donc maintenant d'entrer dans une autre voie et de passer, pour ainsi dire, de la défensive à l'offensive, en produisant les principaux arguments qui combattent l'ontologisme et le démontrent faux. Tel est l'objet de ce III® Livre qui est proprement la seconde partie du traité sur la lumière objective de notre intelligence. L'ordre que je suivrai dans le développement des arguments sera celui que j'ai suivi dans le second Livre; c'est-à-dire que j'exposerai d'abord les arguments de raison purement philosophique, et ensuite ceux de raison théologique. Par ce moyen l'opposition entre le second et le troisième Livre sera parfaite, et je remplirai également le but du philosophe et

le devoir du théologien catholique. Après cela il ne me restera plus, pour l'entier achèvement du traité qu'à étudier et à définir la lumière objective qui dirige l'esprit humain dans l'état présent ; lumière qui doit exister réellement , puisque la science a une existence réelle. Ce sera l'objet du quatrième Livre.

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