‹ Œuvres philosophiques du Cardinal Thomas-Marie ZigliaraChapitre 75 sur 126 · SUBSTANTIALITÉ INCOMPLETE DE l'aME DES BÈTES · texte numérisé non relu

SUBSTANTIALITÉ INCOMPLETE DE l'aME DES BÈTES

Voici maintenant les conséquences qui suivent logiquement des principes précédents. Toute na'.urc a ses facultés propres et ses actions propres, pour lesquelles elle est disposée en recevant l'existence, selon cet adage commun des écoles : Omnis natura est propter suam operationem. Que ces facultés soient distinctes ou non de l'essence de la chose en laquelle elles sont, et en quoi consiste cette distinction, cela, importe peu; on accordera bien au moins qu'il y a là une distinction de raison, et elle suffit à mon but. Parmi les facultés susdites il y en a une qui est la principale et qui pour nous est le trait distinctif de la nature, en sorte que si nous ne la concevons pas en acte, ou du moins in radice 2), la nature disparaît. Ainsi, ôtez la raison et

(i) Voyez le Chapitre VII de ce IV' Livre (no/e) où je rapporte ce même texte d'Aristote, avec le commentaire de S. Thomas.

(2) Je dis OH du moins in radice afin de m'exprimer avec une rigoureuse exactitude ; car, mcmc en supposant que par la toute-puissance de Dieu l'àme humaine puisse être privée, par cxcïiiplc de la faculté intcllcctive en acte, il n'est pas possible cependant qu'elle en soit privée radicalement, c'est-à-dire qu'elle reste sans l'aptitude exigeant cette* faculté, et qu'elle ne perde point ipso /acte sa propre nature. Ecoutons S. Thomas : Ctim yotentiac^animae sint

322 LIV. IV. — DE LA LUMll-Rl- OBJECTIVE. — S*^ PART.

l'homme n'est plus ; ôtcz la sensibilité et l'animal est détruit; et ainsi de suite. Cette faculté principale, émergeant comme toutes les autres de la nature de son sujet propre et se développant à nos yeux par ses actions, devra être proportionnée au principe dont elle émane; de sorte que, raisonnant de la faculté au principe, nous pourrons d'après la nature de la faculté inférer démonstrativement la nature intrinsèque de son principe.

Appliquons ces principes à notre sujet. Le caractère distinctif de l'animal est la sensibilité ; il est donc essentiellement défini : Un être vivant sensitif. Mais qu'avons-nous démontré par rapport à la sensibilité ? Qu'elle est essentiellement une faculté provenant radicalement de Tàme comme principe vital, mais subjectivement organique, c'est-à-dire qu'elle dépend dans son être de l'organisme et par conséquent de la matière. Donc, en vertu du rapport très étroit qu'il y a entre la faculté .spécifique d'une nature et cette même nature, la substance de l'âme sensitivc dépend dans son être de la matière organique à laquelle elle est unie dans l'unité de nature et de suppôt; donc, cette matière organique étant détruite, cette ame est détruite indirectement, de la même manière que le sujet étant détruit, les accidents le sont aussi indirectement. L'àme des animaux est-elle donc substance ? Oui, parce que l'être spécifique de pur animal vient d'elle. Est-elle corps ? Non, parce que la vitalité, et surtout la sensation, ne s'explique pas avec la pure matière. Est-elle matérielle? Oui et non. Non, car, nous l'avons déjà dit, le principe purement matériel et le principe sensitif sont des principes qui s'excluent; oui, parce que son ùtre dépend de son union avec la matière. Une substance dont l'être dépend de son union avec une autre substance est appelée

naturalos proprielalcs spcciem conséquentes, anima non potcst sine his esse. Dato aiitem, quod sine his esset, adbnc tamem anima diceretiir sectindiim speciem siiam intellcctiialis, vel rationalis, non quia actii haberct lias potentias, sed propter speciem talis essentiae, ex qua natae siint hiijiismodi potentiae efflucre. MI. Qu. CX. Art. IV. ad 4.

CHAP. Vlir. — SPIRITUAL. ET IMMORT. DE l'aME HUMAINE 323

substance incomplète dans l'ordre de substantialitc (i); c'est, qu'on me passe l'expression, une moitié de substance; c'est une substance, mais qui ne subsiste point par elle-même (2).

5l5. L'aME humaine a une SUBSTANTIALITÉ COMPLÈTE DANS

l'ordre de substance. Vrai concept de la spiritualité selon S. Thomas. — Dirons-nous la même chose de l'âme humaine ? La question seule a quelque chose de triste qui fait mal à qui sent sa dignité d'homme; mais puisque le matérialisme nous provoque et nous insulte en disant que nous sommes un amalgame de boue, ou tout au plus, une composition phosphorique, d'où jaillit ce qu'il appelle l'étincelle de la pensée, nous acceptons le défi, et, la visière levée, nous le combattrons avec la simplicité de David. Et puisque l'intelligence est ce qui nous distingue et nous fait hommes, étudions cette noble faculté, elle nous dira avec toute certitude quelle est la nature de l'àme humaine. Que les faits parlent les premiers.

Les limites objectives que nous avons trouvées dans le développement de la sensibilité externe et interne n'existent aucunement par rapport à la pensée. Tandis que le sens est restreint à sentir et à imaginer les choses corporelles, l'intelligence s'élance vers des choses que ni le temp^ni l'espace ne circonscrivent, qui ne peuvent tomber sous aucun de nos sens, parce qu'elles ne sont ni composées ni matérielles, et qui, en un mot, sont très simples et spirituelles. Nous parlons de vice et de vertu, de loi et de conseil, de Dieu, des Anges, et le matérialisme lui-même, s'il faut faire taire ses moqueries, parle aussi d'esprit, quoique ce

(1) Au premier aspect il semble que la substance incomplète soit une même chose avec l'accident, mais cela n'est pas en réalité. L'accident étant détruit, le sujet subsiste, et non vice versa ; tandis que si l'une des deux substances incomplètes est détruite, l'être spécifique commun à toutes deux est aussi détruit.

(2) Cf. S. Th. P. l. Qu. LXXV. Art. III. Dans cet Article, l'Angélique cherche si les âmes des bétes sont subsistantes, et il répond : Non, parce que les âmes desbétes n'ont pas des actions par elles, c'est-à-dire indépendantes du corps : Relinqidtur quod,cum animac brutorum animalium pe'r se non opcrcntur, non sint subsistentes. Similiter enim unumquodque habet esse, et operationcm. C'est la même raison que j'ai expliquée.

soit pour le nier; mais, s'il en parle, il en a donc quelque idée, et l'idée qu'il s'en forme est sans doute distincte de l'idée de la matière, puisqu'il admet l'existence de la matière, et nie l'existence de l'esprit. Or, non-seulement notre intelligence entend les choses spirituelles, mais encore elle entend d'une manière immatérielle les choses matérielles qui lui viennent par les sens; car, tandis que dans le domaine de l'expérience sensible tout est composé, singulier et contingent, notre intellect spiritualise les concepts des corps en les universalisant, et en trouvant en eux l'élément nécessaire qui donne une fermeté inébranlable aux connaissances intellectuelles scientifiques.

Il y a plus : dépassant le temps et l'espace, dont les bornes emprisonnent les facultés sensitives, notre intellect ne connaît pas de limites ; il est infini en quelque sorte, dans le sens que tout ce qui peut avoir la raison d'être peut être l'objet de ses méditations. Je parcours comme au vol ces profondes raisons, afin de n'être pas trop long (i); je passe les arguments déduits de l'amour que les âmes d'élite ont pour les choses spirituelles ; je ne dis rien de l'assentiment du genre humain, mécontentant de faire remarquer l'antithèse manifeste qui est entre le sens et l'intellect, en ce que tandis que l'action de l'objet sensible détériore le sens si elle croît en intensité et lui devient insupportable, l'objet intelligible, au contraire, est d'autant plus recherché par l'intelligence et lui paraît d'autant plus aimable qu'il brille d'une plus vive lumière. Que d'autres développent à loisir ces admirables raisons, pour moi je dois presser les conséquences des principes posés.

Dans notre raisonnement de tantôt sur les sens, nous avons prouvé que le fait de leur incapacité à étendre leur action au

(i) s. Thomas, au second Livre du Contra Gcntiles, écrit deux Chapitres Contra poncntes intellcctnm et sensiim esse idem (Gap. LXVI), et Contra ponenies intellectum possibilem esse Unaginationeni. Je me sers ici de quelquesunes des raisons de l'Angélique, rcnvo3'ant à l'Ouvrage indiqué et aux commentaires du savant Ferrarais sur ces Chapitres le lecteur désireux de plus amples explications.

CHAP. VIII. — GI'IRITLAL. ET IMMORT. DE l'aME HUMAINE 325

delà du matériel était explicable seulement parce que la faculté vitale sensitive, qui émane radicalement de l'âme, est une faculté subjectivée dans l'organisme matériel, organisme nécessaire pour compléter cette même faculté sensitive , et que, pour cela, cette faculté est dans le composé et du composé; je veux dire qu'elle dépend dans son exercice de la matière organique à laquelle elle est unie. Donc, par la simple raison des opposés, notre intellect, qui s'élève à la connaissance d'objets ni composés, ni matériels, ni singuliers, ni contingents, est une faculté subjectivement séparée et entièrement indépendante de la matière; une faculté exclusivement propre à notre esprit, et à laquelle l'organisme n'est point subjectivement associé ; une faculté, en somme, qui se développe au-dessus de la sphère de la matière, parce qu'elle en est indépendante. Et comme le mode de l'action est en rapport avec l'être de l'agent de qui l'action émane, il suit nécessairement que l'être de l'âme humaine est absolument indépendant de la matière, comme l'est son action.

Si donc nous appelons substance complète dans l'ordre de substantialité la substance dont l'être et l'action sont indépendants de quoi que ce soit, comme d'un sujet, nous devons dire que l'âme est une substance complète dans l'ordre de substantialité. Gomme, en outre, nous appelons substance spirituelle une substance simple qui ne dépend point de la matière, ni dans son être, ni dans son action, il suit que l'àme humaine est une substance spirituelle (i).

(i) Voici un argument très solide de S, Thomas pour prouver la. subsistance de l'àme humaine : Ipsum igittir intellectuale principium, qiiod dicitur mens vel intellcctits, habct operationem per se, ctii non communicat corpus. Nihil autem potcst per se operari, nisi qtiod per se subsisiit : non enim est operari, nisi entis in actu. Unde eo modo aliquid operattir, qiio est ; propter qiiod non dicimus qtiod calor calefacit, scd calidiim. Relinquitur igitur animam humanam, quae dicitur intellectiis, vel mens, esse aliquid incorporeum et subsistens. P. I. Qu. LXXV. Art. II. Le lecteur aura remarque que le même moyen terme pris pour nier la subsistance des âmes des bétes prouve la subsistance des âmes humaines.

S. Thomas, suivi en cela par les plus célèbres d'entre les Scolastiques, fait consister dans cette indépendance et cette élévation au-dessus des conditions de la matière le concept de spiritualité, et il la prouve par les faits internes de notre conscience. Convenons qu'il a vu plus loin que les Cartésiens ; j'en ai, du reste, donné des preuves intrinsèques.

5i6. Nature de la dépendance de notre intellect du SENS. — Je ne veux point passer ici sous silence une difficulté qui, sans avoir un poids réel, pourrait cependant à l'apparence inspirer des scrupules à quelques-uns. La difficulté consiste dans le fait, continuellement expérimenté, de l'association de l'imagination à toutes les actions de notre intelligence; fait que j"ai constaté et analysé pour résoudre la question idéologique (63 et suivv.). Ce fait ne prouve-t-il pas que l'intellect dépend du sens et de l'organisme ? Il prouve la dépendance objective^ oui; il prouve la dépendance subjective^ non (i). Toute la réponse est là ; mais un exemple rendra mon explication plus claire. .

Un enfant, incapable de se procurer lui-même sa nourriture, la reçoit de sa mère par bouchées. Mais, mastiquer l'aliment, l'avaler, le digérer, le transformer en sa propre substance, est une action propre à l'enfant seul et non à la mère. Or, si nous appelons l'aliment objectif, et subjectif l'action ou les actions de l'enfant, nous dirons que pour l'action de manger l'enfant dépend objectivemejit de sa mère, mais qu'il en est subjectivement indépendant. Ainsi en est-il proportionnellement de l'intellect. Les sens, et surtout l'imagination, sont les canaux naturels par lesquels nous vient primitivement la nourriture intellectuelle, les objets matériels et informes qui sont hors de nous; mais l'intellect travaille pour lui-même, indépendamment de la matière et des sens, et fait son œuvre en saisissant dans le singulier l'universel, qui n'est point le sensible présenté par les

[i\ Corpus reqttiritur ad actionem intellectiis 7ion sicut organum, quo talis actio exercetur, sed ratione objecti. S. Th, P, I, Qu. LXXV. Art. II. ad 3,

CHAP. VIII. — SPIRITUAL. ET IMMORT. DE l'aME HUMAINE 327

sens et qui est au-dessus de leur appréhension; et ensuite, agissant par lui-même, il s'élève à des objets bien plus spirituels, et distingue ce qui est propre aux sens et ce qui lui est propre à lui-même (i\

Donc, objectivement et, pour ainsi dire, extrinsèquement l'intellect dépend des sens; mais il en est indépendant subjectivement. Sa dépendance montre que notre âme n'est pas une substance complète iîi specie^ et qu'elle est destinée à informer un corps organique, afin d'avoir par le ministère des sens (2) le matériel qui doit servir au développement de ses actions spécifiques, je veux dire de ses actions intellectuelles. Son indépendance prouve que l'âme humaine est complètement subsistante par elle-même, et qu'elle est substance essentiellement spirituelle. De là cette définition augustinienne: Siantem dejîniritibi anivnnn j'is^ et ideo quaeris qiiid sit animus^ facile respondeo. Nam mihi j'idetur esse substantia qiiaedam rationis particeps, regendo corpori accomodata (3).

Page 1