‹ Œuvres philosophiques du père AndréChapitre 106 sur 136 · SUR LA NATURE DES IDÉES · texte numérisé non relu

SUR LA NATURE DES IDÉES

lumière avec les ténèbres que de confondre nos idées avec nos perceptions? ne serait-ce pas vouloir identifier danâ notre àme des propriétés qui sont évidemment incompatibles dans un même sujet? l'étemel avec ce qui passe, l'immuable avec ce qui change , lé nécessaire avec le contingent , Funivèrsel avec le particulier; ce qui est partout différent, et aussi différent que nos esprits le sont les uns des autres?

Cette première pr^ive de la distinction réelle que nous admettons entre nos perceptions et nos idées paraîtra peut^ être un peu abstraite ft la plupart des philosophes du temps. PtMir la rendre plus sensible, nous y en i^outons deux au^* très qui , pour être indirectes , n'en seront pas moins concluantes.

Je did, eti premier lieu , que sd les idéed qui nous éclairent dans led sdences et dans les mOÊnirs ne sont pas réellement distinguées de nos perceptions , nous ne pourrions avoir en- Semble aucune société d*edprit. Car quel en {nnirrait être le nœud? serait-ce par nne action Immédiate et réciproque de nos esprits les uns sur les autres que nous pourrions nous entre-communiquer nos pensées? serait-ce par les yeux du corps que nous pourrions voir dans les âmes les uns des autres ce que nous pensons? absurdité encore plus grossière. Serait-ce donc enfin par la parole que nous pourrions former ensemble une société d'esprit?

Cest le moyen que le Créateur y employa dès le commencement du monde '. Il donna un langage commun à nos premiers pères, c*est-à-dire un langage tout formé, où il attacha dans leur esprit les mêmes idées aux mêmes termes , pour s'entre-communiquer leurs pensées sans équivoque. . .

Moyen admirable, mais

absolument impossible dans l'hypothèse qui confond nos idées avec nos perceptions.

Car, Messieurs , prenez garde , s'il vous plaît : dans Cette

• Gcu., 2.

hypothèse , comment pourrait-on établir entre les hommes un langage commun ? comment pourrions-nous convenir ensemble d'attacher les mêmes idées aux mêmes termes? Nos idées ne sont, dites-vous, que des modifications de notre esprit, et par conséquent incommunicables d'un esprit à l'autre. Comment donc pourrion&-nous les attacher aux mêmes termes , sans tomber à chaque parole dans l'équi* voque , où chacun n'entendrait que son idée particulière , ou plutôt n'entendrait qu'un son en l'air qui n'aurait aucun sens, parce qu'il en aurait plusieurs?

Il me semble ici , Messieurs , me voir transporté dans ces conversations bizarres, où, selon les divers préjugés que l'on y apporte, chacun ne parle qu'à sa pensée, ne répond qu'à sa pensée , n'interroge que sa pensée pour y répondre encore. C'est un ridicule assez ordinaire dans le monde, mais qui serait universel dans l'hypothèse qui confond nos idées avec nos perceptions. Nous voilà donc tombés dans la con* fusion des langues à la tour de Babel. Nous aurions beau parler, nous ne pourrions nous faire entendre à personne , c'est-à-dire que nous ne pourrions plus avoir aucun langage commun , ni par conséquent aucune société d'esprit les uns avec les autres.

Je dis, en second lieu , que l'hypothèse qui confond nos idées avec nos perceptions renverse tous les fondements de la certitude humaine dans les sciences et dans les mœurs. L'accusation est grave. Il faut la prouver.

Quels sont les fondements de la certitude humaine ? Il y en a deux , que tout le monde suppose naturellement comme infaillibles dans la recherche de la vérité.

4^. Que l'on peut assurer d'une chose tout ce que l'on voit clairement et indistinctement renfermé dans son idée.

C'est le principe de toutes les démonstrations qu'on appelle directes , où l'on conclut une vérité d'une autre par une conséquence immédiate et nécessaire.

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2*. Que la mômcî chose ne peut en même temps être et n*ètre pas.

Cest le principe de toutes les démonstrations qu'on appelle indirectes , où l'on est forcé d'admettre une vérité , ou de tomber en contradiction avec soi-même.

Rien de plus certain que ces deux principes du raisonnement , si nos idées sont réellement distinguées de nos perceptions ; rien de plus incertain si elles ne le sont pas. C'est ce qu'il faut démontrer.

Vous m'assurez , par exemple , en géométrie , que tous les diamètres du cercle sont égaux. Mai3 quelle certitude en avez-vous? avez-vous vu tous les cercles possibles pour m'en parler si affirmativement? Non , sans doute. Comment donc pouvez-vous m'assurer avec tant de confiance que tous les cercles ont cette propriété? je la vois clairement dans ridée du cercle en général. Oui , mais comme vous l'entendez dans la perception actuelle que vous en avez , c'est-à-dire que cela vous paraît ainsi , et rien de plus. Non , je veux dire que cela est ainsi nécessairement, et je suis sûr que vous voyez la môme chose que moi dans l'idée que vous avez du cercle. Peut-être. Mais qui vous l'a dit? et si je m'avisais de vous nier votre proposition, comment pourriez-vous me convaincre d'erreur ? je serais en contradiction avec vous. Mais puisque dans votre hypothèse nos idées n'ont rien do commun entre elles , comment pourriez-vous me faire tomber en contradiction avec moi-même, pour me forcer d'admettre la proposition niée ?

Or de là , Messieurs , que suit-il ? Je disais tout à l'heure que l'hypothèse qui confond nos idées avec nos perceptions nous ferait tomber dans la confusion des langues. Je disais trop peu. Elle nous ferait tomber dans une confusion incomparablement plus fatale aux sciences et aux mœurs , dans un pyrrhonisme universel , dans un doute général , i)ar rapport à tous les êtres qui sont distingués do

notre âme : Dieu , le monde , notre propre corps. Nulle certitude ni sur leur existence , ni sur leur nature. En vain , pour nous en éclaircir, nous consulterions nos idées , c'està-dire nos perceptions par Thypothèse. Nous n*en pourrions rien affirmer, sinon que ce que nous affirmons nous parait ainsi. Toute autre affirmation qui s'étendrait plus loin s'étendrait au delà de nos connaissances , et par conséquent serait un jugement téméraire par toutes les règles de la logique naturelle.

C'est le raisonnement de Pyrrhon contre les philosophes dogmatiques de son temps. La conséquence était évidente en supposant le principe. Mais il ne s'ensuit pas que nous accusions de pyrrhonisme tous les philosophes de nos jours qui combattent la distinction réelle de nos idées d'avec nos perceptions ; nous ne les accusons pas de raisonner conséquemment; et nous reconnaissons, avec plaisir, qu'en attaquant notre principe , ils le supposent eux-mêmes dans tous les raisonnements comme une vérité incontestable; ils nous font de grands syllogismes , où par la nécessité de la forme il entre toujours quelques propositions universelles. N'est-ce point là supposer, comme nous, qu'il y a des idées universelles? Ils en tirent des conséquences; n'est-ce pas supposer, comme nous , que les idées sur lesquelles ils raisonnent contiennent réellement ce qu'ils en concluent? Enfin , quand on leur nie une conséquence tirée en bonne forme , ils en appellent au sens commun; n'est-ce pas supposer, comme nous, qu'il y a une raison commune à tous les esprits, une raison souveraine qui nous éclaire tous par les mêmes idées?

Nous ne leur en demandons pas davantage pour conclure, avec saint Augustin : Puisque vous admettez, comme nous, une raison éternelle , commune à tous les hommes , et par conséquent très-distinguée de chaque homme en particulier, avouez de bonne grâce, ou du moins de bonne foi , que dans la recherche de la vérité vous n'êtes pas votre lumière à

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