SUR LES MERVEILLES DE LA CONSCIENCE
Messieurs,
Quelle est cette voix intérieure qui, dans toutes nos actions réfléchies et délibérées , nous dit au fond du cœur : Tu fais bien , tu fais mal ; que nous entendons toujours comme la voix d'un maître ; qui nous juge actuellement sur la qualité de notre action; qui nous en fait sentir la bouté ou la malice morale , si elle est digne de louange ou de blâme , de récompense ou de peine ; qui nous remplit d'une satisfaction si douce quand nous faisons bien , ou d'un mécontentement si amer de nous-mêmes quand nous faisons mal ?
On me répondra sans doute que c'est la conscience , ou plus clairement cette loi intérieure qui nous enseigne, dans les mœurs, à distinguer le bien du mal , qui nous commande l'un et qui nous défend l'autre : cela est juste, il faut le faire; cela est injuste, il faut vous en abstenir.
C'est la matière que je me propose d'éclaircir dans ce discours, je veux dire la nature et les merveilles de cette faculté de l'âme que nous appelons la conscience. Tout le monde s'en pique comme d'une qualité sans laquelle on ne peut être honnête homme. Nous l'érigeons presqu'en divirnité. Nous la citons en témoignage de la sincérité de nos paroles et de la droiture de nos cœurs. Permettez-moi, Messieurs , de compter sur votre attention dans un sujet qui nous intéresse tous de si près.
Pour éclaircir d'abord la nature de la conscience en gé« néral , nous n'avons qu'à développer la notion commune qui nous la représente comme une loi intérieure.
C'est une loi , puisque nous sentons qu'elle nous oblige»
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Mais qui peut lui avoir donné sur notre cœur ce droit de souverain? N'est-il pas évident que de là il suit qu'il y a une autre loi supérieure à nos âmes , une loi éternelle , vivante et intelligente, essentiellement obligatoire? et pouvoas-iKHis dire qu'elle nous oblige sans se faire connaiire ? Attention sur nous-mêmes.
Nous la trouvons gravée dans toutes nos puissances : dans notre esprit, dans notre cœur, dans le plus profond de notre âme. Et par quels traits? Dans notre esprit, par Tidée de Pordre qui doit régler notre estime par rapport à tous les oljfels que nous connaissons : Dieu , les intelligentes créées , les corps; dans notre coeur, par un amour naturel de l'ordre qui doit régler tous no6 amours libres par le mérite des objets; enfin, dans le plus profond de notre âme, qui est lesMitiment, p>ar un certain goût d'ordre dans les mœurs qui nous le fait aimer partout où il se montre, dans te public ou dans les particuliers.
Cest ce que les anciens philosophes appelaient des semences de vertus jetées dans notre âme par la nature, mafe que nous appelons plus proprement la voix de la conscience, ou wicore plus proprement là voix de Dieu qui nous exliorte par elle à la vertu , pour nous conduire à notre bonheur.
Ce premier développement de la conscience nous y annonce déjà des merveilles dignes du Créateur. Quelle magnificence dans son dessein? C'est de nous conduire à notre bonheur par la pratique de la vertu. Mais quelle sôgessé dans l'exécution ! C'est là que nous allons chercher les merveilles de la conscience.
Nous les distinguons en deux espèces générales :
4 •. Les merveilles de la conscience dans la manière dont elle nous appelle à la vertu , pendant que nous y sommes encore dociles ou sans aucune passion dominante.
2*. Les merveilles de la conscience dans la manière dont elle nous rappelle à la vertu , quand nous avons eu le mal^ heur de nous en écarter par quelque vice dominant.
DiscouBs. *K:
Nous ne craignons pas, Messieurs, de vous foire des promesses trop magnifiques. Nous parlons du grand ressort de la Providence dans le gouvernement du monda moraU Je commence par une observation préliminaire sur Tétat d€| notre àme en cette vie.
Nous vivons sur la terre en société avec Dieu, oonimA avec notre souverain ; avec notre corps , conmie avec notre inférieur-né; avec les autres hommes, comme avec nos concitoyens, ou plutôt comme avec nos frères.
Trois rapports. qui nous constituent, si j'ose ainsi dire, sous trois ordres : Tordre qui soumet notre esprit à Dieu , l'ordre qui soumet notre corps à notre esprit, l'ordre qui nous soumet aux lois de la société humaine.
On appelle ei^ général vertu l'amour constant de Tordre.
Et en particulier
Religion, Tamour de Tordre qui soumet notre esprit à Dieu.
Honneur, Tamour de Tordre qui soumet notre corps à notre esprit.
Enfin , humamté, Tamour de Tordre qui nous soumet aux lois de la société d'hommes où la Providence nous a fait nattre.
La conscience nous appelle à ces trois vertus. Mais à chacune d'elles en quelle manière ? Entrons dans le détail.
4®. Gomment la conscience nous appelle à la première des vertus , qui est la religion.
Que nous dit-elle à tous les moments du jour, que nous voulons y rentrer? je sens ma dépendance par mes besoins , par mes désirs , par tous les biens que je possède, par tous ceux qui me manquent, surtout par tant de maux que je souffre malgré moi. Donc il y a un Être suprême dont je dépends ; un Dieu , et par conséquent une majesté souveraine , que je dois adorer ; une bonté souveraine, que je dois aimer; une providence bienfaisante qui veille sur moi , que je dois reconnaître ; un modèle de perfection , de sagesse , de régularité , d'ordre , que je dois imiter, comme le seul moyen de me le rendre propice par la conformité de nos cœurs.
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Or, MèBBieiin, Je le demande à toutes les âmes attentives sur ellefr4iiénieB. N'esta» pas ainsi que la conscienoe nonaeolenient nous appelle à la religion , mais qu'elle nous en apprend tous les ésvoirs?
Devoirs de la religion si naturellement connus, que la seule raison les a découverts aux sages du paganisme. Quel est) dit Sénèque *, le vrai culte que nous devons à la Divinité?
I*. De reconnaître son ezistenoe. Primus Deorum oulki» Deoscredcre.
i^. De rendre à son être sa majesté,, en. le reconnaissant tel qu'il est, ^em de bonté, sans laquelle il n*y a pmnt de nuyeeté. RêdÂn MismajtskUmn, reddere bonitaiem, sit^qua mdla maje^as est.
8*. D*ètre convaincu de sa providence ui^verselle dans le gouvernaient du monde , et en particulier du genre bumain. Seire f22o8 esm, qiti frtniderU mundo, et generis humani iut^Mn gérant.
i*. De se rendre sa bonté propice en Timitantsur la terre; imitation de sa bonté , qui est le culte le plus parfait que nous lui puissions rendre. Vis Deos ftropitiare ? bonus esto : saiis iUos coluit, quisquis imitcUus est.
Voilà donc manifestement le service de Teligion où notre conscience nous appelle; service, dit encore Sénèque, qui n'est pas une servitude : c'est un état de pleine liberté. Parère Deo libertas est. Ou plutôt, comme parle un plus grand auteur, c'est une véritable royauté : servire Deo regnare est. Faisons voir que cela est vrai à la lettre, et en quel sens.
â®. Gomment la conscience nous appelle à l'amour de l'ordre, qui soumet notre corps à notre esprit, c'est-à-dire à rbonneur.
Oui , Messieurs , je l'ai dit , le service de Dieu est une véritable royauté, qui relève, il est vrai, d'un souverain, et
' Siif., Ep. s.
par conséquent qui a ses devoirs, mais qui a aussi ses droits fondés sur Tordre éternel. Et le premier commandement que nous a fait le Créateur, c'est d'en user. Je vous ai donné un corps : c'est un royaume que je vous ai confié pour le gouverner sous mes lois, pour régner sur vos sens , sur vos passions, sur tous vos appétits. Sub te erit appetitus; et tu dominaheris illius '. Consultons notre conscience : nous y trouverons ce commandement écrit en caractères ineffaçables. Soyez maître de votre corps. Il a des appétits aveugles qui préviennent la raison ; apprenez-leur à la suivre ; des passions impérieuses qui voudraient vous dominer; apprenez-leur à vous obéir. En un mot, soyez roi , oii vous devez Tétre par la loi de l'ordre éternel.
C'est le premier sentiment d'honneur qui saisit un enfant au sortir du berceau. Il veut régner sur son corps. 11 lui commande d'aller où il lui plaît , de continuer sa marche ou de s'arrêter; plein de joie quand il en est obéi ; désolé quand il trouve de la résistance : il se fâche, il se dépite comme un roi mineur qui n'est pas maître dans ses États. Il conçoit bientôt des idées encore plus nobles.
Sa première ambition était de régner sur son corps. Dans un âge plus avancé , la raison lui fait concevoir qu'il est encore plus beau de régner sur l'intérieur de son royaume, c'est-à-dire sur les passions de son âme , sur toutes ces impressions involontaires qui viennent du corps , malgré lui ou sans attendre ses ordres, attentats contre son autorité royale. Quelle servitude, pour un esprit qui commence à se connaître , que de se voir assujetti à des besoins étrangers à sa nature , à des passions rebelles qui le détournent de ses plus nobles occupations. Il faut donc s'en affranchir. C'est le sentiment d'honneur que la conscience nous inspire naturellement.
Non, dit Sénèque ', par la seule idée de l'ordre naturel ,
* Gen., 4.
' Ep, 65.