‹ Œuvres philosophiques du père AndréChapitre 17 sur 136 · DEUXIÈME PARTIE. — I. liij · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. — I. liij

renccs de M. l'abbé de GordemoyS entrant en relation avec Malebranche, et déjà suspect par son goût mal dissimole pour le cartésianisme. U paraît que le père recteur du collège de Clermont instruisit le père provincial de la conduite d'André. On résolut donc, dans les conseils de la compagnie, de l'éloigner de Paris, et de renvoyer dans quelque collège éloigné. Dès qu'André eut connaissance de cette r^lution , 11 fit tout au monde pour la conjurer et obtenir de ses supérieurs de rester à Paris, en apparence pour achever sa dernière année de théologie, en réalité pour poursuivre ses études philosophiques et les relations qu'il avait commencées avec l'école cartésienne. Le 6 juillet 1706, il écrit au père provincial une lettre où , sans avouer ni désavouer les opinions qu'on lui impute^ il s'applique à dissiper les mauvaises impressions qui déjà se répandaient contre lui.

« Mon très-révérend père,

a J'apprends depuis quelques jours qu'on m'a étrangement décrié dans votre esprit ; mais, étant persuadé que vous avez gardé une oreille pour l'accusé , je ne veux point m' abandonner moi-même ni mériter, si je puis , d'être condamne et peut-être puni sans être entendu. Ce n'est pas d'aujourd'hui, mon révérend père , que je commence à éprouver les traits de la calomnie ; il y a longtemps que j'y suis en hutte* En voici quelques preuves choisies entre mille. On m'a accusé de rejeter les habitudes spirituelles , et je les ai toujours crues de foi et soutenues comme telles , contre le sentiment de la

' EUes avaient ^pour objet la réfutation et la conversion des hérétiques. L'abbé de Gordcmoy était (ils du cartésien de Cordemoy, conseiUer d'État, lecteur ordinaire du Dauphin, membre de l'Académie française, et dont les œuvres philosophiques forment un in-i" en deux parties; il y en a une quatrième éditioQ' Paris, 1704.

liv INTRODUCTION.

plupart des théologiens. On m'a imputé de nier la tradition des Pères , et- j*ài toujours maintenu que la religion ne peut exister sans elle , quoique absolument elle puisse subsister sans rÉcriture. Enfin , mon révérend père , mes calomniateurs me faisaient, au commencement de cette année , donner dans le système du père Hardouin*, et ils m'accusent aujourd'hui d'en vouloir un tout à fait contraire. J'étais harduiniste, lorsque cela pouvait me perdre , et , parce que la protection do Dieu m'a sauvé de leurs mains, nlalheur à moi! Me voilà tout à coup devenu malebranchiste. Ouït-on jamais parler d'une si étrange métamorphose ! Vous voyez , mon révérend père, que i'un ou l'autre est certainement une calomnie. Mais je puis vous assurer que l'un et l'autre l'est dans le sens qu'ils l'entendent, et apparemment je sais mieux qu'eux ce que je pense. Quel est donc mon crime? Car enfin ces gens de bien, des prêtres qui disent tous les jours la messe, n'auront point accusé un prêtre sans quelque espèce de raison. Il faut donc vous le confesser, mon révérend père , ce crime abominable, indigne de tout pardon : c'est que jamais je n'ai su l'art do jurer sur la foi d'un maître ; c'est que je ne reçois sans examen que ce qui part d'une autorité infaillible; c'est que je prends la liberté d'examiner tout le reste à la lumière de la raison et de la foi ; c'est que je tâche de distinguer ce qui est du ressort do l'une de ce qui est du ressort de l'autre ; c'est que je mets de la différence entre les dogmes de la religion et les explications des Pères et des théologiens , et qu'à leur exemple j'en cherche de meilleures quand les leurs ne me satisfont pas; c'est que j'ose distinguer dans les Pères ce qu'ils disent en qtiaUté de témoins de la foi de leur temps, et ce qu'ils avancent en qualité d'auteurs particuliers; c'est qu'après avoir tout lu sur une matière , je tâche ensuite , pour la posséder, de" faire plus d'usage de mon esprit que de ma mémoire ou de l'esprit d' autrui ; c'est enfin , mon révérend père, que je parle quelquefois d'idées claires, et que, pour

} Lefamtttx P. Hardoulh, qui reviendra bientôt dans ce récita

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bien apprendre la théologie, j'égale presque la méditation des vérités chrétiennes à la lecture des mêmes vérités. Voilà tous mes crimes, mon révérend |)êre; voilà les dangereuses nouveautés qu'on peut m imputer justement , mais nouveautés sans lesquelles je crois que la reclierrhe des anti((uités ne peut que charger la mémoire , sans éclairer, sans étendre, sans jKîrfectionner l'esprit. Et il est si vrai cpie me» accusateurs n'ont rien de plus fort à m'imputor, qu ils n'osc^nt entrer dans aucun détail ; ou , si (luelquefois ils s'y hasardent, ils y réussissent de la manière que j ai déjà eu Thonneur de vous exposer, c'est-à-dire si heureusement (pie do leurs accusations vagues et générales ils concluent toujours le contraire de mes sentiments : et, preuve encore qu'ils se défient de la bonté de leur logique, c'est que , Iors({u'on les presse , ils laissent là leurs accusations et si* jettent sur mes manières , qu'ils disent être méprisantes , ce (fui forait croire que c'est le feu de la vengeance qui allume leur zèle. Cependant, mon révérend père, j'avoue en cela que j'ai tort, s'ils ont la moindre raison do se plaindre. Mais, grâce au Seigneur, j'ai toujours su distinguer, dans la conversation et ailleurs, les personnes do leurs opinions et les auteurs de leurs ouvrages; et, en tout cas, votre révérence sait assez qu'il no faut point juger du fonds par la manière , et que ce ne fut jamais une hérésie ni une nouveauté dangereuse quo de n'avoir point bonne grâce à parler.

« Excusez, mon révérend père , si je parle avec celte liberté, c'est votre bonté et mon innocence qui me Finspiront. Je ne crains rien , parce que ma conscience ne me reproche rien ; si je vous écris cette espèce de justiBcation , c'est plutôt pour ne pas paraître insensible à la perte de votre estime que pour éviter l'effet des sourdes pratiques do mes bons amis. Votre révérence est trop éclairée et trop équitable pour s'y laisser prendre. Je suis , etc. »

Le père proviackl auquel s'adressait André s'appelait

Ivj INTRODUCTION.

DeIaistre^ Il ne Ini répondit point, et, après deux mois de silence , il se contenta de lui signifier que la résolution de hii faire quitter Paris est arrêtée et qu'il doit s^ soumettre , lui marquant que la raison de sa di^râce est, en effet, son attachement aux nouvelles opinions, et lui conseillant d*y renoncer.

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