DEUXIÈME PARTIE. — I. hj
André tente un dernier effort; il demande une dernière fus justice an père provincial , et toujours inutilement
« Mon très-révérend père, « Je vois bien que votre révérence a (Us affaîros plus pros?-
que celle de me faire juâtice, ou plutôt de se la faire à elle-même en justifiant lo procédé (iirello suit à mon é^ard. Je vous en conjure enooro une fois au nom do Jésus-Christ , et pour votre honneur autant (fuc pour le mien : vous m'avoz eondanmé sans m'avoir convaincu, sans m'avoir averti, sans m'avoir entendu , et pour avoir , dit-on , violé une loi qui n'étoît pas encore portée. N*ai-jc pas droit do vous demander de deux choses Tune , ou de mo justifier , ou de me convaincre? Entrez, je vous prie, dans le détail des accusations formées contre moi , marquez-le-moi , au nom do notre commun juge ; et , pour vous faciliter ma conviction , je no demande qu'à être convaincu do faux ou do nouveauté dangereuse dans une seule de mes opinions théologiques ou pliilofiophiques , pour passer condamnation sur toutes les autres. Encore une fois, mon révérend père, je no demande i)oint
M pravinee, d'abord à Aouen, puis à Brest, d'où celle dernière lettre mi écrite. La province de France propremeni dite n'était qu'une des prOTincof dans lesquelles la compagnie de Jésus avait divisé pour elle leroyaame de France, à savoir, la province do France propremeni dlle, Framiœ provinciQ, qui possédait les collèges de Paris, Ponl-à- Moosson , la Flèche, Bourges , Verdun , Nevers , Ku , Rouen , Rennes , Moaiiiif, Amiens, Reims, Nancy, Gaen; la province d'Aquitaine, prwimcia Aquitanlœ , qni comprenait les collèges de Bordeaux, Agcn, Périgaeuz, Limoges , Poitiers , Saintes; la province de Lyon, provincia Uigâimemis, Lyon, Avignon, Toumon, Chambèry, Dijon, Dol, Besançon, Vienne, Embrun, Carpenlras, Sisteron; la province do Tonloase, provincia Toloscma, Toulouse, Billom, Mauriac, Rodez Anch , le Poy, Bèziers, Cahors, Albi. Tel est, du moins, le dénombrement que donne le Calalogus de Ribadeneira , 2* édit., Anlwerpin , itiiS. Depuis, Jusqu'en 1706, la compagnie avait fort augmenté le nombre de ses collèges, et la France Jésuitique s'était accrue de plusieurs pKiTiBces»
Ixij INTRODUCTION.
grâce; il vous seroit libre de me refuser ; je vouSi demande justice , justice pure, telle qu'on Taccorde aux plus scélérats dans la plus inhumaine barbarie ; mais que je sois justifié si je ne suis point criminel. C'est ce que j'âttens de votre révérence avant que de partir, etc. »
« A MON RéVBREND PÈRB, LE R. P. ANDRé DE LA GOMPAGITIË
DE JÉSUS
<( Mon révérend père ,
« Pax €hristî,
« Je n'ay rien fait sur ce qui regarde votre révérence qu'après une meure délibération et avec conseil de gens fort sages; c'est tout ce que je puis vous dire quant à présent. Je croyois que le révérend père recteur avoit dit à votre révérence que c'estoit à la Flèche où elle devoit achever sa théologie. C'est avec regret que je la voy dans une disposition si contraire à la parfaite obéissance. Je la prie d'y faire une sérieuse réflexion. Je me recommande à ses SS. SS. et je suis plus que personne , avec beaucoup d'estime , de votre
révérence, le très-humble, etc.
C( Delaistre. jj
Dans cette extrémité, André prend le parti de porter plus haut sa plainte et de s'adresser à Rome , au général même des jésuites. Il lui écrit en latin, le 29 septembre 1706, une lettre où il demande hardiment justice de la conduite du P. provincial à son égard , et , en l'accusant de partialité , déclare an père général et nous apprend à nous-mêmes qu'il y avait, dans la société de Jésus, plus d'un membre qui , comme André , inclinait aux nouvelles opinions et les professait même. Il indique nn de ses confrères qui avait encouru la même accusation et une plus forte encore , mais qui s'en était tiré à l'aide de puissants protecteurs. Quel était ce jésuite encore plus qurtésien
DEUXIÈME PAnTlE. — I. Ixîij
qn^Andrê? Quels étaient ces professeurs de phitosopliic et de {Aysiqae qui enseignaient la doctrine de Descartes et dfi lOfllebratfche ? La charité du P. André ne lui permet pas de les nommer. La latinité de cette lettre est peu se* Yère, mais facHe, et le ton en est remarquablement éner« giqne.
Une plainte aussi ^ive ne dut pas plaire beaucoup à Rome. Le général des jésuites S Michel- Ange Tamburini, se contenta de faire avertir le P. André de se tenir tranqaiOe et d'obéir à ses supérieurs, qui d'ailleurs pouvaient avoir encore d'autres motifs que son attachement h des nouveautés dangereuses pour l'envoyer de Paris à la Flèche. Cette lettre, que nous n'avons pas, parut au P. André une injustice nouvelle , contre laquelle il réclama de nouveau auprès du général lui-même. Cette réclamation est plus vive encore que la première. Elle abonde en détails curieux; elle renferme une défense de l'orthodoxie de Descartes et de Malebranchc, et, quoique toujours d'une latinité peu sévère, elle s'élève quelquefois jusqu'à l'éloquence.
Tout fut inutile, et pourtant André croyait bien avoir pris toutes les mesures nécessaires pour réussir. En même temps qu'il s'adressait au père général , il avait eu soin d'écrire à un de ses confrères et amis le P. Deschamps *,
^ Élu tout récemment dans la quinzième assemblée générale, le 31 jan« vlcr 1T06, et mort en 1730. Nous retrouverons plusieurs fois ce personnage dans la suite de Tbistoire d'André.
* Ce ne peut élre le P. Etienne Deschamps , auteur du livre de ïlœresi Janseniana ah apostollca sede meriXo proscripta (la dernière édition par le P. Soucict est de Paris, in-fol., 1728) et de plusieurs autres ouvrages célèbres dans leur temps, né à Bourges en 1613, mort à la Flèche au mois d'août I70i. Voyez les Mémohpcs de Trévou* , |anyicr 1702, et le Dictionnaire de Moreri, art. Champs (des). '
Ixiv INTRODUCTION.
qui était alors en Italie , et de lui demander son appui au« près du révérend père assistant pour le royaume de France, le P. DaubentonS qui ne pouvait manquer d'avoir du crédit sur l'esprit du général de la compagnie. Par les mains du P. Deschamps, il envoya au P. Daubenton une relation de toute l'affaire , intitulée Relation fidètc:, où il lait connaître toute sa correspondance avec le révérend père provincial Delaistre , et reproduit à peu près tout ce que nous avons vu dans les lettres précédentes.
Il suffira de donner les deux passages de cette relation où le P. André fait allusion aux deux cartésiens de la compagnie qu'on épargnait tandis qu'on le frappait , et où il nous apprend que le recteur du collège de Ciermont, qui l'avait dénoncé sans l'avertir, était le célèbre Letellier K
* Le P. Guillaume Daubenton était né à Âuxerre en 1648 , entré dans la compagnie en 1B65, recteur du collège de Strasbourg quand la France acquit TAlsace, puis confesseur d'Anne-Yictoire, mère de Philippe V, ce qui le conduisit à devenir celui de ce prince quand il monta sur le trône dT>spagne. Il partit, eb 1700, pout allef remplir cet emploi; mais il se forma bientôt contre lui un parti puissant, et il revint «n France. En 1706, il fut député à Rome pour la quinzième congrégation générale de sa compagnie , et il y fut élu assitant général pour la nation française; peu s'en faillit même, ditMoreri, qu'il ne fût élu général au lieu du P. Tamburini. Cest en ce poste que nous le rencontrons dans celte partie de Thistoire du P. André. En 1716, Philippe V le rappela en Espagne , et il fut de nouveau le confesseur de ce roi; Il mourut à Madrid le 7 août 1723. Voyez dans Moreri la liste de ses ouvrages , qui ne sont pas fort importants.
' Michel Tellier ou Letellier, l'un des plus grands ennemis du jansénisme (voyez dans Moreri l'énumération des ses ouvrages contre Amauld et contre Quesnel) et aussi du cartésianisme; car on lui a attribué des Réflexions sur la vie de Descartes, qui po.urtant, d'après Moreri, sont réellement do son confrère le P. Boschet. Letellier était né à Vire on Normandie, en I6i3; il fit ses éludes à Gaen, au collège des Jésuites, entra dans la compagnie en t66i , et passa successivement par les emplois de régent , de recteur et. de provincial. Ost comme recteur du collège de Ciermont (depuis collège de