‹ Œuvres philosophiques du père AndréChapitre 83 sur 136 · DEUXIÈME PARTIE. — VI. CCV · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. — VI. CCV

proches de ce que je ne vous avois pas fait réponse à la précédente ; mais j'ai reçu vos deux lettres presque en mèam temps, quoique la première fût datée de près de deux mob avant Tautre. Je ne sais par quel bazard ou quelle bizar^ rerie elle a voulu visiter nos armées. Elle a été adressée à Arras, où, comme il n'y a personne qui porte mon nom, on Ta donnée à celui dont le nom approche le plus du mien, qui est le P. Brunet , qui , après Tavoir ouverte , et, à ce cfue je crois, lue, Ta rendue au procureur d'Arras, qui me Taren* voyée avec une petite apostille sur un des côtés de la letlra. J*ai été très-fâché de cette aventure, à cause de quelquM termes de la lettre un peu francs et naturels, qui auronl fait je ne sais quelle impression sur les esprits péripatétîcieiia d'Arras. Je n'en ai pas entendu parler depuis. Vous avias cependant bien mis l'adresse de la lettre , et je ne sais ce qui a pu causer ce contre-temps.

« Vous me mandez de vous envoyer, si je peux, la thèse de l'augustin qui a été arrêté par ordre de M. l'évesque» mais je ne le peux pas. Il n'y en a dans hi maison qu'une f qu*a te P. Godcfroy, et dont il ne voudroit pas se défoire pour beaucoup. Je ne l'ai pas même toute lue. Je vous dirai seulement que ^ dans la première position , il fait profession de suivre en tout saint Augustin , et même d'errer avec lui : profUemwr sapere et errare cum sancto AuguiUno; après quoi il rejette la science moyenne , tcientiam mediam, quam /ou-» datissinKWi quidam vocatU, rejicimus ut incancussiê tofidî Augu^ini principiis diametraiiter oppouitam. Ensuite il é4a* blit la grâce efficace par elle-même, rejette la prédestinatioii poU previsa mérita comme conduisant droit à l'héré^. Il y a encore d'autres dioses que ceux qui ont lu la thèse repreiip* nent fort. Ils disent que, quoiqu'il n'y eût point de positioil ouvertement janséniste, cependant il n'y a qu'à en tirer les conclusions qui seront le pur jansénione. Gomme je ne l'ai pas lue, je ne puis pas bien me prononcer. Si j'en peui

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trouver une , je la garderai pour vous la montrer, ou je ferai un extrait de celle du P. Godefroy. S'il n'étoit pas même dix heures du soir, j'irois la lui demander. Bref, pour conclure, ni le professeur, savoir le P. Maillet, ni l'écolier, qui est le petit augustin qui venoit argumenter, ne sont plus ici ; ils ont décampé.

« Après avoir parlé des autres, il faut parler de moi. Je crois qu*on va bientôt aussi me regarder comme janséniste, et ne croyez pas que vous soyez le seul qui receviez des avis doctrinaux raisonnes : j'ai reçu le plus beau du monde depuis quelques jours. On a envoyé encore une de mes thèses à Paris, et la critique en est arrivée ici belle et ample , et m'a été communiquée. Je le méritois bien aussi. Gomment ! j'enseignois dans cette thèse que Dieu est tout -puissant, sokts est inter cujus volurUatem et effectum producendum necessaria sit œnnexio; j'enseignois qu'il y a trois facultés de notre âme : voîunt€të, intellectus, sensus; j'enseignois que notre âme pense et que son essence est dans la pensée; j'enseignois que Deus nos promovet ad bona pariicularia sed moraliter utrumque; j'enseignois que facultas sentiendi recte accipitur indepgndenUr a corpore; de la distinction de l'âme avec le corps j'enseignois que l'on pouvoit démontrer l'immortalité de l'âme : mais, par malheur pour moi , l'âme des bétes est aussi distinguée de la matière et cependant n'est pas immortelle, donc, etc. Vous voyez combien toute cette doctrine est dangereuse. A voir la critique de ce que j'ai marqué ci-dessus, je croyois que ma thèse alloit marcher de pair avec celle de l'augustin. Je n'y ai point fait réponse et ne Ty ferai point. Je croyois recevoir des compliments plutôt que des reproches, tant je trouvois ma thèse péripatéticienne; mais, quand on est marqué au B (sic), on a beau faire, on enseigneroit les qualités occultes, elles paroîtroient encore nouvelles. Il faut se consoler. Aimez-moi toujours un peu , mon cher collègue. J'attends avec impatience le moment de

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VOUS embrasser.et de vous marquer combien je suis en vérilé

votre très-humble , etc.

« Le Brun, J.* »

André avait laissé à Alençon des amis et des partnana* comme on le voit par les deux lettres suivantes d*mi P. Prévost et d*un P. Harscouet, qui sont d'ailleurs pro^ fondement inconnus.

AU p. A>a)aé, A AMIENS.

M Le 25 mai.

« Mon très-révérend et très-cher père,

a Vous avez sans doute appris les grands changements arrivés dans la philosophie du collège. Le P. Souciet * est allé àSéez, remplir la place du P. Harscouet, qui est revenu ici. Le P. Fleury, régent de physique, et lui se trouveront, à ce que je crois, un peu embarrassés, s'ils s'aperçoivent qu'ils dictent tous deux les mômes cahiers, à peu de chose près,

' Note tirée des manuscrits de M. de Quens : « Eustacbo Lebrun, fils d'un bourgeois de Paris , avoit quatre ou cinq frères aussi jésuites. Homme d'esprit et aimable. Régent des basses classes, eut pour écoliers deux princes de Lorraine-Marsan; étant professeur de philosopbie A Amiens, se servit des cahiers de son frère dont il n'étoit nullement content; pria le P. A., son ami, de lui prêter les siens (le P. A. étoit en physique dans le même temps ). Le P. Lebrun fut charmé de sa morale et de ses explications sur la liberté, et ses écoliers firent beaucoup mieux dans les thèses que ceux de ses collègues. Une de ses thétei eensurée par les jésuites de Paris; elle étoit contraire aux formes subttantlelles et à l'Ame des bêtes. Le P. Lebrun prit le parU d'aller aux missions; fut envoyé dans la Martinique; avoit envie d'aller plutôt en Canada , parce qu'il étoit d'un tempérament A soufi'rir beaucoup de la

chaleur. »

* Est-ce le P. Etienne Souciet , né A Bourges en i6ri, mort A Paris en 1744, auteur de plusieurs ouvrages estimés (voy. Moréri et l'éloge du P. Souciet dans les Mémoires de Trévoux, avril 1744), ou bien son frère, aussi jésuite, Estienne- Auguste Souciet, né en 1685, mort en 1744, professeur de théologie scolaslique an collège des jésuites de Paris? (Voyei Moréri.)

«Ctîij INTRODUCTION.

car j'en ai fait la comparaison ; mais quels sont ces cahiers ? ce sont les vôtres, mon révérend père , qui leur font vraiment à Tun et à Tautre beaucoup d'honneur. Les préfets, les répétiteurs, les écoliers se louent de la netteté de la méthode qui y règne. Encore passe que le P. Harscouet s'en fasse ^honneur, c'est un très-honnéte homme ; mais pour Tautre, qui n'est et ne sera jamais qu'un moine des plus épais, sans la considération que j'ai pour le P. Harscouet, j'aurois découvert son manège. Ce qui est d'autant plus plaisant, c'est qu'on ne lui a fait aucune affaire , tandis que le P. Harscouet en a eu, pour avoir dicté la même chose. Il est vrai qu'il est venu des lettres de Rome qui le justifient entièrement. Il n'est pas besoin que je vous prie de garder le silence sur ce que j'ai l'honneur de vous mander ici. Vous en voyez les conséquences. J'ai l'honnneur d'être, etc.,

« Prévost, J. »

au même, a, amiens.

« A Alençon, le 16 de septembre 1724.

« Mon révérend père ,

« Il y a longtemps que je n'ai appris de vos nouvelles , et que je ne vous ai donné des miennes. En voici une qui mérite de vous être mandée. Il y a deux mois que mes écoliers étant allés à Sées , se présenter à l'examen pour entrer au séminaire , et être de l'ordination de ce mois de septembre , furent tous refusés. En voici le sujet : c'est que, dans le traité de la pénitence que je leur ai donné cette année, j'ai enseigné ces deux propositions : « 1°. Servilis gehennœ timor, si soins sit, et omni justitiae amore destitutus, non excludit habitualem peccandi voluntatem sive atfectum peccandi ; 2®. Attritio concepta ex solo gehennae timoré servili , quamvis timor ille bonus sit , utilis ac supernaturalis , non tamen sufficit ètiam cum sacramenlo penitentiae ad remissionem peccalorumobtinendam, sed ad id requiritur amor Dei

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super omnia quisit actus inchoatus saltem charitalis. » Voici, mon révérend père , la censure qu'on a portée au séminaire de Sées contre ces deux propositions dès le temps de Texamen de mes écoliers, et qu'on a depuis renouvelée dans un écrit, qu'un de mes censeurs m'adressa il y a quinze jours , en réponse à un extrait de ma doctrine sur l'attrition, que j'avois envoyé à Si^es ; voici , dis-jc , cette censure en propres termes : ce Ces deux propositions contiennent évidemment les « erreurs dé Luther, de Jansénius et de Quesnel , et la con- « damnation s'en trouve visiblement dans le concile de « Trente. »

c L'auriez-vous cru , mon révérend père , qu'il se trouvât des gens assez téméraires pour censurer ainsi une pareille doctrine? c'est cependant ce qu'ont fait MM. Guilloré et Besnard , tous deux grands-vicaires , M. Hérouard et le P. de Captot, supérieur du séminaire. Cette censure a été ratifiée par les jésuites du séminaire et par nos pères de ce collège ; du moins ils me sont tous contraires. Ils ont envoyé au père provincial l'extrait de ma doctrine , dont j'ai parlé aussi bien qu'à nos théologiens de Paris. Je sais que ma doctrine y a aussi été censurée ; mais je n'ai encore pu savoir en quels termes ils l'ont censurée. Ainsi, le dedans est contre moi; au dehors , tout le monde approuve ma doctrine. Tous les ecclésiastiques de la ville , tous les pères capucins , tous les prêtres du diocèse, tous les séculiers, en un mot, tout le public est pour moi ; car cette affaire a déjà bien fait du bruit, et il y a apparence qu'elle en fera encore plus dans la suite ; car on m'a assuré qu'elle a été mandée de bien des endroits à Paris. J'ai fait tout mon possible pour empêcher cet éclat', en tâchant de faire recevoir mes écoliers au séminaire. J'ai écrit pour cela jusqu'à trois fois à M. l'évêque, sans qu'il m'ait daigné faire réponse. J'ai écrit pareillement aux grands vicaires et au P. de Captot. J'ai justifié ma doctrine par une dissertation théologique , que je leur ai adressée ; mais tout cela a été inutile : on ne m'a point écouté. Notre père rec-

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teùr s'est tenu les bras croisés pendant tout ce temps-là , piMir en^pêcher Féclat que le P. de Captot avoit eu l'imprudence de laisser faire. Il semble que lui et les autres pères de ce collège fussent bien aises de me voir intrigué et ma doctrine condamnée , parce qu'ils sont dans des sentiments opposés aux miens , qu'ils appellent la doctrine de la compagnie. Quand j'ai vu qu'on me faisoit une affaire sérieuse sur ma doctrine , et qu'on commençoit à me persécuter en théoliygie comme on a fait en philosophie, j'ai pris le parti d* écrire au père provincial , pour lui demander à la quitter. Je l'ai fait avec tant d'empressement, qu'il me l'a accordée. Je lui ai demandé une préfecture des classes , en lui ajoutant que , s'il n'en avoit pas une à me donner ou quelque autre emploi qui me convînt, je ne ferois pas difficulté de prendre la régence d'une basse classe, pour me tirer de celle de théologie. Je ne sais encore où il m'enverra : j'en saurai des nouvelles au premier jour. Le père de Pouligny, qui régentoit ici cette année la rhétorique, est parti ce matin pour Arras, où il va régenter la deuxième. Il passera par Amiens ; il pourra vous instruire plus à fond de mon affaire ; j'apprends qu'elle est allée jusqu'à Paris. Elle y fera du bruit selon toutes les apparences. Mes adversaires doivent s'en prendre à eux seuls. Donnez-moi , je vous prie , de vos nouvelles , mon révérend père , et mandez-moi ce que vous pensez de tout ceci, mais ne différez pas ; car je partirai bientôt d'AIençon. Je crois que ce sera au commencement du mois prochain.

« Je suis , etc.

« Harscouet, J. »

Mais il est temps de laisser André lui-même raconter à M. Larchevêque et à un autre de ses amis ses tristes aventures d' Arras, la vie inquiète qu*il menait à Amiens , le profond abattement où il était tombé après une si lâche persécution , son ardent désir de trouver quelque porte honnête pour sortir de la société , et la vive répugnance

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