DEUXIÈME PARTIE. — VU. CCXKVij
voir : 1^ Fautorité première et souveraine de la conscience, qui nous révèle Texistence d^une âme spirituelle avec autant de certitude, ou, pour mieux dire, avec plus de certitude que les sens ne nous donnent retendue et la matière; 2°. sous le sentiment de notre imperfection et de nos limites en tout genre , Tidée irréfragable d*un être parfait et infini, dont la conception seule démontre Texistence; 3"*. parmi les perfections de cet être , sa véracité attestée par celle de notre raison, la confirmant à son tour, et de« venant ainsi le point d*appui inébranlable de la certitude universelle; 4^ la spiritualité et la simplicité de Tâme, solidement établies, servant de fondement à son incorruptibilité et à Tcspoir d*une autre vie; 5°. partout la vertu mise dans Tempire sur sol -même, le bonheur dans la modération des désirs et dans le développement tempéré et harmonieux de toutes les facultés accordées à Tbommc, sous le gouvernement de la raison, et Tœil toujours dirigé vers les lois et la volonté de la divine providence. Ces grands principes posés, les plus beaux génies s'en emparent et les appliquent à toutes choses. Le mouvement , une fois commencé, ne s'arrête plus, et, en moins de cinquante années, il couvre la France de monuments immortels qui sont encore aujourd'hui debout, objets sacrés d'une étude religieuse et d'une admiration toujours croissante.
Sans doute, plus d'une erreur se glissa au sein de cette vaste école; plus d'un principe cartésien était contestable, et mal entendu pouvait donner lieu à de fâcheuses conséquences; mais la méthode générale était saine et féconde, les principes généraux aussi solides qu'élevés , et l'esprit de tous réparait aisément les fautes qui échappaient
CCXXViij INTRODUCTION.
à quelques-uns. Le vol sublime de Malebranche l'emportet-rilun peu trop loin du monde réel? Taustère l(^ique d'Arnauld le ramène sur la terre. Contre la théorie des idées et la vision en Dieu, il n'y avait pas besoin des calomnies et des persécutions du jésuitisme : le livre Des vraies et des fausses idées suffisait. Pour établir et défendre le libre arbitre de l'homme, des arrêts du conseil et des. lettres de cachet surprises par un P. Anoat ou un P. Lctellier, n'étaient point nécessaires ; n'avait-on pas le grand Traité de Bossuet? Un peu de spinosisme était-il dans la théorie célèbre de l'étendue intelligible ^ ? contre ce spinosisme, réel peut-être, mais inaperçu et désavoué par son auteur, toute la puissance et toutes les manœuvres de la société ne valaient pas une page de Leibnilz. Tandis que tout le monde s'emporte contre Spinoza, Leibnitz, qui était en correspondance avec lui^, qui l'honorait et l'aimait , aperçoit le premier le point précis par où Te spinosisme est entré dans le cartésianisme ; il indique à la fois le mal et le remède , et la force libre de la volonté une fois bien distinguée de l'inclination et du désir dans son principe et dans ses conséquences, c'en est fait du spinosisme, sans l'intervention du bras séculier, et par la seule vertu de l'andyse psychologique ^ La philosophie cartésienne forme ainsi un grand ensemble , où un génie commun, semblable à la puissance médicatrice de la nature , suffit à prévenir ou à réparer les légers désordres qui naissent de la surabondance des forces, et entretient la
' Voyez nos deux articles du Journal des Savants de 1842, sur la correspondance de Malebranche cl de Mairan.
' B. de Spinoza, Opéra j etc., édit. Paulus, I. I, p. 635.
* \ oyez nos leçons de 1829, Icç. XI oi XII.
I)E[ XlkME PARTIE. — VU. CCXXix
santé cl l'éui'rgic du corps entier. Elle offrait à k morale piibH([uc, à la religion et à TÉtat , les plus sûres garanties qu*ait jamais pu donner aucune philosophie, depuis la grande école de Socrate et de Platon.
El c'est contre une telle philosophie, dès qu'elle parut dans le monde, que la compagnie de Jésus se leva, et, pendant près d*un siècle, employa tour à tour la calomnie, la ruse, la violence! £n 1662 ou 1663S un fésuite, le P. Fabri , pousse la congrégation de l'index à interdire la lecture des ouvrages de Descartes, donec carrigantur. La même année, le conmiissaire apostolique en Belgique* Jérôme Vecchio, excité par la société, dénonce ofliciellemeut à Tuniversité de Louvain la philosophie de Descartes « comme pernicieuse h la jeunesse chrétienne » et lui arrache le décret célèbre contre le cartésianisme ^. Kn 1667, quand les restes mortels de Descartes, transportés de Suède en France , sont présentés à Téglise de Sainte-Geneviève et vont recevoir un tardif hommage, un ordre de la cour, sollicité par le P. Annat, arrive, portant défense de prononcer publiquement Téloge de Descartes \ Eu 1670, laSorbonne, mise en mouvement par les jésuites, est bien près d*arracherau parlement de Paris la condamnation du cartésianisme. Forcés de reculer devant TArrét burlesque de Boileau et Tadmirable Mémoire d*Arnauld« du parlement les jésuites en appellent an roi » et renseignement de la philosophie de Diescartes est proscrit et clans rUniversité de Paris, dans toutes les universités
Paillet , Vie de Deseevies, liv. YIIT , ehap. 9, p. 539.
* Voyes les dctails de celte affaire dans la prérace^u l\wn Fnndamenia medlcitiœ, F. Mempii, e:r., in Aradein. T.OYan. profes*., Lovan., i963.
* Baillet, ibi'J., liv. VII, clr. 23, p. 4!0.
CCXXX INTRODUCTION.
du royaume et dans TOratoire*. En 1680, le P. Le Va- 1(MS^ défère à rassemblée du clergé la philosophie cartésienne : « Messeigneurs , je cite devant vous M. Descartes et ses plus fameux sectateurs; je les accuse d'être d*accord avec Calvia » Nous avons vu, dans la correspondance ici publiée , toutes les machines employées par les jésuites contre ia doctrine de Descartes, et en particulier contre celle deMalebranche; nous avons exhumé, pour la première fois , la résolution prise à Rome , en 1706 , dans une assemblée générale de la société, de poursuivre la nouvelle doctrine à l'égal du jansénisme, et de l'exterminer; c'est le mot d'ordre officiel ici retrouvé, et désormais livré à l'histoire. Nous ne voulons pas rappeler les <louloureux détails de la longue et incessante persécution exercée contre André depuis le commencement du xviir siècle; mais il importe d'en fah*e toucher au doigt la vanité et l'impuissance. Le factum jésuitique contre lecarté-
' Voyez le Boileau deSainl-Marc, et surtout un petit livre, assez rare, intitulé : Qiiœdam recentiorum philosophorum et prœseriim Carlesii propositiones damnatœ ac prohibitœ , Lutet. Parisior., in-i2, 1705. Il est de Jean Duhamel , comme on le voit par le privilège. On y trouve, 1**. le décret de la Faculté de théologie de Paris contre le cartésianisme de l'année I67i ; î*». Vordfe verbal du Hoi déclaré par M', l'archevêque de Paris, messire François de Uarlatj, à Messieurs les députés de l'Université de Paris, le mardi A août ig7I; 3°. la décision de la Faculté de Médecine de Paris, d'après la suggestion de la Faculté de Reims, d'octobre 1673; A°. les arrêts du roi, de 1675, contre renseignement cartésien de l'Oratoire à Angers, tels qu'ils étaient déjà dans le Journal ou relation fidcle de tout ce qui s'est passé dans V université d'Angers au sujet de la philosophie de Descartes, etc., 1679; ôOes décisions analogues prises par toutes les universités et congrégations enseignantes. Voyez enOn les Fragments philosophiques, l. II , p. 174.
' Sentitnents de Descartes touchanï l'essence et les propriétés des corps opposés à la doctrine de l'Église, et conformes aux erreurs de Calvin, Paris, in-12, I6b0.