DEUXIÈME PARTIE. — CHAP. XX
dinaire des chopes, mais auquel est survenu le soin et l’industrie de l’esprit humain, pour atteindre à quelque fin particulière que l'homme se propose.
La pratique d’élever avec des pompes une masse d’eau immense, est quelque chose de naturel, puisqu’elle n’a rien de surnaturel; cependant elle est dite artificielle, et non pas naturelle, en tant qu’elle n’a été introduite dans le monde que moyennant le soin et l’industrie des hommes.
330. En ce sens-là, il n'est, presque rien dans l’usage des choses qui soit totalement naturel, que ce qui n’a |»oint été à la disposition des hommes. Un arbre, par exemple, un prunier est naturel lorsqu’il a crû dans les forêts sans qu’il ait été ni planté ni greffé; aussitôt qu'il l'a été, il perd en ce sentr-là autant du naturel <pi’il a reçu d’impressions par le soin des hommes. Est-ce donc que sur un arbre grelfé il n’y croit pas naturellement des prunes ou des cerises? Oui . en tant qu elles n’y croissent pas surnaturellement. mais non • pas en tant qu’elles y viennent par le secours de l'industrie humaine, ni en tant qu’ elles deviennent telle prune et telle cerise d'un goût et d'une douceur qu elles n'auraient jaiint eus sans le secours de l'industrie humaine : par cet endroit la prune et la cerise sont venues artificiellement et non pas naturellement.
331. On demande ici en quel sens on dit, parlant d’une sorte de vin, qu’il est naturel, tout vin de soi étant artificiel; car sans l’industrie et le soin des hommes, il n’y a. point de vin : de sorte qu'en ce sens-là le vin est aussi véritablement artificiel que l'eau-de-vie ou l'esprit-de-vin, puisqu’il n’v a entre eux que du plus ou du moins de l’industrie humaine, c’est-à-dire du plus ou du moins d'artificiel. Quand donc on appelle du vin naturel , c’est un terme qui signifie que le vin est dans la constitution du vin ordinaire, et sans qu’on n’y ait rien fait que ce qu’on a coutume de faire à tous les vins qui sont en usage dans le pays et dans le temps où l’on se trouve.
\kk TRAITÉ DES PREMIÈRES VÉRITÉS.
332. 11 est aisé, après les notions précédentes, de voir en quel sens on applique aux diverses sortes d’esprits la qualité de naturel ou non naturel. Un esprit est censé et «lit naturel quand la disposition où il se trouve ne vient ni du soin des autres hommes dans son éducation , ni des réflexions qu'il aurait faites lui-mème en particulier pour se former.
333. Au terme de naturel pris en ce dernier sens, on oppose les termes de cultivé ou d'affecté, dont l'un se prend en bonne part et l’autre en mauvaise part; l’un, qui signifie ce qu'un soin et un art judicieux a su ajouter à l’esprit naturel; l’autre, ce qu’un soin vain et mal entendu y ajoute quelquefois.
On en peut dire à proportion autant des talents de l’esprit. Un homure est dit avoir une logique ou une éloquence naturelle, lorsque, sans les connaissances acquises par l’industrie et la réflexion des autres hommes ni par la sienne propre . il raisonne cependant aussi juste qu’on puisse raisonner, ce qui est la fin dernière et principale de la logique artificielle; ou quand il fait sentir aux, autres, comme il lui plait, avec force et vivacité , scs pensées et ses sentiments, ce qui est la fin de l'éloquence artificielle , appelée communément rhétorique. Il est aisé d’appliquer ces notions à toutes sortes de sujets.