‹ Œuvres philosophiques du Père BuffierChapitre 101 sur 174 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Du naturel en lanl qu'opposé au surnaturel et à l'artificiel.

325. Outre les notions du mot naturel, qui peuvent lui être communes avec le mot nature, (N. 217), il se prend encore poqr l’inclination , laquelle en chacun des hommes résulte de leur tempérament. Mais nous avons à considérer ici, sous deux regards, le naturel ou la nature des choses créées;

\ °. en tant qu'elles existent et qu’elles agissent conformément aux lois ordinaires que Dieu a établies pour elles; et par là ce que nous appelons naturel est opposé au surnaturel ou miraculeux; 2°. en tant qu’elles existent ou qu’elles agissent sans qu’il survienne aucun exercice de l'industrie humaine ou do l’attention de notre esprit par rapport à une fin particulière; dans ce sens, ce que nous appelons naturel est opposé à ce que nous appelons artificiel , qui n’est autre chose que l’industrie humaine.

326. 11 parait difficile quelquefois de démêler le naturel en tant qu’opposé au surnaturel; dans ce dernier sens, le naturel suppose des lois générales et ordinaires; mais sommesnous capables de les connaître sûrement ? On distingue assez un effet qui n'est point surnaturel ou miraculeux; on ne distingue pas si déterminément ce qui l’est. Tout ce que nous voyons arriver régulièrement ou fréquemment est naturel ; mais tout ce qui arrive d’extraordinaire dans le monde est-il miraculeux? c’est ce qu'on ne peut assurer. En événement très-rare pourrait venir du principe ordinaire qui, dans la suite des révolutions et des changements, aurait formé une sorte de prodige-, sans quitter la règle de son cours et l’étendue de sa sphère. Ainsi voit-on quelquefois des monstres du caractère le plus inouï, sans qu’on y trouve rien de miraculeux et de surnaturel. Comment donc nous assurer, deman-.

dera-t-on, que les événements regardés comme surnaturels et miraculeux le sont réellement , ou comblent savoir jusqu’où s’étend la vertu de ce principe ordinaire qui , par une longue suite de temps et do combinaisons particulières, peut faire les choses les plus extraordinaires?

327. J’avoue qu’en beaucoup d’événements qui paraissent des merveilles au peuple, un homme sage doit avec prudence suspendre son jugement. Il faut avouer aussi qu’il est des événements d’un tel. caractère qu’il ne peut venir à l'esprit des personnes sensées de juger qu'ils sont l'effet de ce principe commun des choses que nous appelons l’ordre de la nature; tel est, par exemple, la résurrection d'un homme mort.

On aura beau dire qu’on ne sait pas jusqu’où s’étendent les forcer de la nature, et qu’elle a peut-être des secrets pour opérer les plus surprenants effets sans (pie nous en connaissions les ressorts. La passion de contrarier, ou quelque autre intérêt , peut faire venir cette pensée à l’esprit, dp certaines gens; mais cela ne fait nulle impression sur les personnes judicieuses qui font une sérieuse réflexion et qui veulent agir de bonne foi avec elles-mêmes comme avec les autres. L’impression de vérité commune, qui se trouve manifestement’ dans le plus grand nombre des hommes sensés et habiles, que nous avons appelée ailleurs le sentiment ou le sens commun , est la règle infaillible pour discerner le surnaturel d’avec le naturel. Ce discernement doit tenir rang parmi les premières vérités qui ne se prouvent point : c’est la règle même que l’auteur de la nature a mise dans tous les hommes; et il se serait démenti lui-même s’il leur avait fait juger vrai ce qui , est faux, et miraculeux ce qui n’est que naturel.

328. Le naturel est opposé à l'artificiel aussi bien qu’au miraculeux, mais non de la même manière. Jamais ce (pii est surnaturel et miraculeux ne saurait être dit naturel; mais ce qui est artificiel peut s’appeler naturel , et il l’est effectivement en tant qu’il n’est point miraculeux.

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