CHAPITRE XXII
Réponses à des difficultés tourliant la substance et l'accident.
339. L’accident d’une chose , disent quelques-uns, n’est que sa modification accidentelle; or, celte modification peut se trouver sans la chose qui en est modifiée ; la blancheur d’un lis , par exemple , peut se trouver sans le iis même dont il est actuellement la blancheur, puisqu'elle se trouve dans un autre lis.
Je réponds , comme je l’ai insinué ailleurs, que la blancheur du second lis n’est point la blancheur du premier (N. 300), puisque celle-là, dans l’état naturel , n’est que le premier lis qui est blanc , et la seconde n’est que le second lis qui est blanc, sans qu’il y ait réellement rien do commun entre l’un et l’autre, mais seulement une parfaite ressemblance de couleur-: la blancheur du premier lis, qui est sa modification accidentelle, n’étant, dans l’état naturel , que la substance même qui n’a rien en soi de la substance du second lis,
340. Le concile de Trente enseigne que les espèce* demeurent au sacrement de l’autel sans la substance du pain et du vin; or ces espèces sont des accidents. Je réponds sans examiner si ces espèces sont des accidents absolus , ce qui n’est pas de notre ressort, et ce que le concile ne décide point , puisqu'il n’emploie pas même le mot d’ accidents , mais seulement d’espèces ou apparences, en latin species ; je réponds , dis-je , que les espèces qui demeurent au saintsucrement sont dans un état surnaturel , et que je ne parle des accidents que selon l’état naturel des choses.
341. D'ailleurs je suis en ce point trës-éloigné du sentiment des cartésiens et de quelques autres, qui nient absolument qu’il puisse y avoir des accidents absolus, sous pré-
texte qu'ils n’y comprennent rien : je n'y comprends rien non plus qu'eux ; mais je n'en comprends pas moins qu'ils se méprennent manifestement, puisque Dieu peut faire des choses au-dessus de celles qu’eux et moi pouvons concevoir. Touchant la contradiction qui se trouverait , selon eux , à admettre des accidents absolus, ils raisonnent mal (Nos 263 et 266). L’état surnaturel étant fort au-dessus de la portée de notre esprit , nous ne pouvons en juger par nos idées purement naturelles, et par conséquent nous ne pouvons juger raisonnablement qu'il s’y trouve de la contradiction *.
342. Mais, demandera-t-on à ce sujet, puis-je avoir l’idée et parler sensément d'un objet qui passe la portée de mon esprit ? Oui ; j’en parle comme d’une idée qui n’est pas distincte, précise, claire (car alors la foi ne serait plus la foi), mais c'est une idée générale qui me présente quelque' chose qui existe par la toute-puissance divine, et que je ne comprends pas, mais qui n’en existe pas moins réellement.
343. Un homme né aveugle, qui entend parler et qui parle des couleurs, dont il n'a pas la moindre idée, n'en
' Telle est toute la place que lient dans la philosophie du P. BufTier cette fameuse question des accidents absolus ; des accidents qui subsistent par eux-mémes. et indépendamment de leur substance, voilà ce qu'on entendait par accidents absolus. On croyait y trouver une explication du sacrement de l’Eucharistie, dans lequel le concile de Trente avait décidé que les espèces du pain et du vin demeurent sans la substance du pain et du vin. De là l’importance que prit la question. Supprimer les accidents absolus, et par conséquent détruire les fondements de la foi eucharistique en plaçant l’essence de la matière dans l’étendue, avait été un des principaux chefs d'accusation des jésuites contre la philosophie de Descartes. A ce sujet, s’était engagée entre eux et les cartésiens la plus vive controverse. Au yeux du P. Buffler, la question semble avoir singulièrement perdu de son importance. Il n’ose abandonner encore les accidents absolus, niais il en fait bon marché, et la manière dont il les relègue parmi les choses surnaturelles, et s’efforce par une distinction subtile de leur enlever l’autorité du concile de Trente, prouve que sur ce point encore il avait donné gain de cause au cartésianisme.
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croit pas moins cependant à leur existence : persuadé que tous les hommes qui lui en parlent sont des personnes judicieuses, sensées, et auxquelles on ne peut refuser d’ajouter foi sans cesser d'être raisonnable. Il est donc convaincu qu'il y a quelque chose de réel attaché ou mot couleur, dont lui, aveugle-né, n'a jamais eu et n'a pu avoir nulle idée distincte. Par là on pourrait très-bien comparer celui qui veut parler sensément de la substance et des accidents, à un homme né aveugle, qui ferait un traité sur les sensations dont il aurait uniquement l’expérience par lui-même. Il n’v mettrait pas la sensation de la vue, dont il n'a nulle expérience et nulle idée; mais il ne nierait pas pour cela qu'elle existât en effet : au contraire, il le croirait indubitablement sur le témoignage d’autrui ; mais il s’abstiendrait sagement de vouloir l'expliquer, pour éviter le reproche marqué dans le proverbe Il en parle comme un aveugle îles couleurs.
344. La réponse et la comparaison précédentes nousfourniront ce que nous avons adiré de la substance, par rapport à la substance ou hypostase. La religion nous enseigne qu'il y a dans Dieu une seule substance ou nature , et trois personnes ou hypostases; au lieu que , dans Jésus-Christ Homme-Dieu, il ne se trouve qu’une seule personne , et deux substances ou natures. Ce sont des vérités dont on ne peut raisonnablement douter, sous prétexte que nous ne les comprenons pas : ayant montré plus d’une fois ci-dessus, qu’il y a des chosês vraies dont nous ne pouvons avoir naturellement d’idée. Mais comme, par la raison que j’ai exposée, je ne recherche en ce Traité que les premières notions qui nous sont fournies par la lumière purement natu- • relie , et que seule elle ne nous fournirait point l'idée de la différence qui se trouve entre substance et personne, je laisse aux théologiens le soin de la marquer.