CHAPITRE. XXVII
De la durée et du temps.
366. Qu’est-cc que durer? c’est exister sans être détruit : voilà l’explication la plus nette qu’on puisse donner de la dprée; mais le simple mot de durée fait comprendre la chose aussi clairement que cette explication. Qui voudrait expliquer le mot à' exister se trouverait également embarrassé; on le serait de même à vouloir expliquer comment ces idées sont en nous, car elles y sont d’une manière pjüs intime que nous ne le pourrions dire.
367. Lors donc que M. Locke et son copiste ou abréviateur M. Le Clerc, ont voulu expliquer comment se forme en nous l’idée de durée, par la succession de nos pensées qui se présentent l’une après l’autre à notre esprit , ils ont pu dire des choses ingénieuses; mais ils n ont rien dit qui expliquât la nature ou l’origine de l'idée que nous avons de la durée. Quand il ne se ferait en nous nulle succession de pensée , et que nous n'aurions qu’üne seule pensée, nous n'en aurions pas moins l’idée de la durée, surtout si c’était une pensée
affligeante. Ainsi je ne vois point ce qu’entend M. Locke en disant que l’idée de la durée nous est fournie par, les changements perpétuels de la succession dont les parties dépérissent incessamment. Dans Dieu , par exemple , çù il n'y a nulle succession , son être ne dure-t-il pas toujours , et Dieu ne connnit-il pas qu’il dure?
368. Outre l'idée de lu durée , nous avons l’idée de la mesure de la durée , qui n'est pas la durée même, bien que nous confondions souvent l'une avec, l’autre, comme il arrive d’ordinaire de confondre nos sentiments ou avec leurs effets ou avec leurs causes , ou avec leurs autres circonstances.
369. Or, cette mesure de la durée n'est autre chose que ce que nous appelons le temps, et le temps n’est que la révolution régulière de quelque chose de sensible, comme du cours annuel du soleil ou du cours menstrual de la lune, ou diurnal d’une aiguille sur le cadran d’une horloge. '
370. L’attention que nous avons à cette révolution régulière fait précisément on nous l’idée du temps. L’intervalle de cette révolution se divisant par divers moindres iritervalles, forme l’idée des parties du temps auxquelles nous donnons aussi le nom de temps plus long ou plus court, selon les divers intervalles do la révolution.
374. Quand nous avons pris une fois cette* idée du temps, nous l’appliquons à toute durée que nous concevons ou supposons répondre à tel intervalle de révolution régulière; et par là nous donnons à la durée mémo le nom de temps, appliquant lo nom de la mesure à la chose mesurée ; mais sans que la durée qu’on mesure soit au fond le temps auquel on la mesure, et qui est une révolution. Ainsi Dieu a duré avant le temps, c'est-à-dire a été sans cesser d'èlre avant la création du monde et avant la révolution régulière, d'aucun coips. ' » * .
372. J’admire donc que tant de philosophes aient parlé du temps et de lu durée comme de choses inexplicables ou incompréhensibles : Si non ntgas inte'digo , leur fait-on due; et(