CHAPITRE II
Des propriétés de l’ime.
410. Après ce que nous venons d’établir, nous croirions renverser tout langage reçu et toute idée humaine, de ne pas regarder désormais notre àme comme une substance différente du corps. C’est donc, présentement de cette substance de l'àme, quê nous avons à examiner les propriétés particulières, outre les deux priricipales , que nous appelons intelligence et volonté; autrement faculté de penser et faculté de vouloir.
il I. A dire le vrai, cet examen semble assez peu nécessaire. Comme il n’est aucun de nous qui n’éprouve au dedans de soi tout ce qui s’v passe, quand il y fait attention, il en saura bientôt, ou même il en sait déjà autant par lui-même que tout ce que nous lui en pouvons exposer. Il ne nous reste guère qu'à lui indiquer des noms convenables aux facultés et. aux expériences dont il éprouve tous les jours les effets; afin de l’aider par ce moyen à ne rien confondre dans nos idées et dans nos discours sur un jioint si important.
il i. L’àme forme des idées ou des j>ensées : c’est ce qui s'appelle intelligence. Cette intelligence se porte quelquefois
uniquement sur elle-même et sur ce qui se passe en elle , sans se porter à l’idée d’aucun corps ni d’aucune imago corl»orelle : c'est ce que j'ap|>ello pure intelligence. Si elle conçoit l’idée d'un corps ou d'une image corporelle , alors je l’appelle imagination. ou fantaisie. L’Aine quelquefois, ayant laissé éloigner de1* idées, les rappelle- dans la suite : cela s'appelle mémoire. Elle tire la plupart de ses idées par les sens ; quand elle les prend actuellement par ce canal , cela s'appelle sensation. Si la sensation est accompagnée de quelque agrément ou désagrément, je l'appelle alors plus particuliérement sentiment. La faculté particulière de l’âme, d’où l'on se ligure que procède la sensation et le sentiment . s’appelle âme sensitive.
413. La volonté prend divers noms, comme l’entendement. Si elle se porte nécessairement aux objets, comme quand elle se porte au bonheur en général , je l’appelle le volontaire. Si elle se porte à un objet, de manière qu’il ne tienne qu’à elle de ne s’y jioint porter, c’est ce que j’appelle liberté. En tant qu’elle a quelque complaisance pour un objet , sans qu'au fond la liberté détermine l’âme à s’y porter, c’est velléité.
Le mot volonté si' prend bussi quelquefois pour la faculté même de vouloir , et d’autres fois pour l’exercice de vouloir actuellement. Enfui il se prend d’autres fois en un sens plus vague , et qui convient à toutes les significations différentes que j’ai exposées , sans désigner l’une plutôt que l’autre.
414. Au sujet de la liberté et de la volonté, M. Locke et son copiste M. Le Clerc font une ample et épineuse dissertation pour montrer que la liberté ft'est pas la même faculté que la volonté; au lieu que c’est, disent-ils, une faculté de •l'entendement. Après avoir lu avec attention et plus d’une fois ces profondes réflexions, il m’a paru que c'est l’endroit de tout l’ouvrage où l’auteur s’est le moins entendu lui-même. En effet,, personne se trompe-t-il à l’idée de ces facultés différentes? Ne sait-on pas que c'est la même âme qui produit diverses opérations? Selon que nous trouvons-plus ou moins
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do différence dans ces opérations, nous nous figurons plus ou moins de facultés différentes d’où elles procèdent ; bien que ces facultés ne soient au fond et réellement qu’une seule et même substance, qui est Pâme. Mais dans cette substance unique, je n’ai jamais vu confondre, si ce n’est par M. Locke, la faculté d 'intelligence avec la faculté de liberté ; et je crois même qu’il est impossible de les confondre , pour peu qu’on y fasse d’attention. L’àme n’est-elle pas capable de penser? En la considérant simplement par cet endroit, je l'appelle entendement ou intelligence. N’est-elle pas capable en certaines occasions de vouloir à son gré et à son choix une chose, on de ne la vouloir pas? Par cet endroit je l’appelle liberté. Que si l'on aimait mieux n’admettre dans l’âme que deux facultés principales à quoi les autres se rapportassent , savoir : l' entendement et la volonté, il est manifeste que la capacité de vouloir une chose, ou de ne la vouloir pas, se rapporte plus immédiatement et plus naturellement à la volonté qu’à l’entendement.
Los termes étant développés de la sorte, il paraîtra dahs les dix ou douze grandes pages de M. Locke sur ce sujet, beaucoup d’embarras qu'il aurait pu s’épargner. Il est surprenant que M. Le Clerc ait eu le courage de copier tant d’obscurités, sans avoir cherché à s’y faire jour. On a soupçonné ces auteurs d’avoir des raisons secrètes. Cependant nous tâcherons , dans ce que nous allons dire, de suppléer à ce qu’ils n’ont pas dit.