CHAP. X
chaîne, composée de tous les chaînons, dont aucun no tient et n’est suspendu par lui-mème. Cette chaîne, tout infinie qu’elle serait, n’est toujours qu’un composé de chaînons, dont aucun ne peut demeurer suspendu par lui-mème : la suite de chaînons ne saurait donc demeurer suspendue que par quoique chose qui soit hors d’elle; or, il n’v a rien hors d’elle.
472. ^ors donc qu'on rejette à l'infini d’une cause à l’autre le principe do l’univers, on admet à l’infini une suite d’incompréhensibilités et de contradictions. Il est vrai que l’éternité d’un premier être (qui est l’infinité par rapport à la durée ) ne se peut comprendre dans tout ce qu’elle est ; mais tous peuvent et doivent comprendre qu’il a existé quel- ' que être dans l’éternité. Autrement, un être aurait commencé sans avoir de principe d’existence, ni dans lui, ni hors de lui , et ce serait un premier effet sans cause. C’est donc la nature de l’homme d’être forcé, par sa raison, d’admettre l’existence de quelque chose qu’il ne comprend pas : il comprend bien la nécessité de cette existence éternelle, mais il ne comprend pas la nature de cet être existant éternellement, ni la nature de son éternité; il comprend quelle esl, et non pas quelle elle eut.
Cette dernière réflexion est la solution à mille embarras ridicules que se fait l’esprit humain. Sa nature est de connaître l’existence de certaines choses , sans en connaître les propriétés, et lui, il voudrait renoncer à la connaissance de l’existence , parce qu’il n’est pas à portée d’en connaître les propriétés. C’est comme si quelqu’un voulait renoncer à être persuadé qu’il se souvient et qu’il pense, parce qu’il ne peut éclaircir à son gré comment il se souvient et comment il pense. Le comment nous échappe ; laissons-le là , parce que nous n’en avons pas l’idée. Une chose dont nous n’avons pas l’idée étant et devant être, par rapport à notre raison et à notre raisonnement, comme si elle n’était point, nous n’avons à en juger ni à en conclure rien contre les choses
que nous connaissons qui existent. Nous ne connaissons point comment le premier être existe, nous n’en connaissons pas moins qu’i! existe : nous ne concevons point son éternité , nous n’en concevons pas moins qu’il faut qu'il ait éternellement existé. Enfin , nous n’avons point l’idée de tout ce qu’est en soi le souverain Auteur de notre intelligence et de tout l’univers, mais nous n’en avons pas moins une idée trèsclaire qu’il est impossible que lui-mème il n’ait pK excellemment et l’intelligence et toutes les bonnes qualités qui se trouvent dans l’univers.
i73. C’est donc ici un devoir essentiel à la méthaphy— siquc, de bien démêler ce qu’on énonce, quand on parle d’un objet incompréhensible tel que Dieu. 11 n’est pas en fout incompréhensible par rapport à nous. S’il en était ainsi, nous n’aurions de lui aucune idée, et nous n’en aurions rien à dire : mais nous pouvons et nous devons affirmer de Dieu , qu’il existe, qu’il a de l’intelligence, de la sagesse, de la puissance, de la force, puisqu’il a donné de ces prérogative^ a ses ouvrages, et qu’il a ces qualités dans un degré qui passe ce que nous pouvons en concevoir : 1°. les ayant par sa nature et par la nécessité de son être, non par communication et par emprunt; 2°. les ayant toutes ensemble et réunies dans un seul être, très-simple et indivisible, et non par parties et dispersées , telles qu'elles sont dans les créatures; 3°. les ayant enfin comme dans leur source; au lieu que nous ne les avons que par des ruisseaux , et comme des gouttes émanées de son être infini, éternel , ineffable. Mais entre son intelligence et la nôtre, n’est-il point quelque autre intelligence qui tienne le milieu? Il ne sera pas hors de propos de l’examiner.