PREMIERE PARTIE. — CHAP. V
Je cerveau , et à laquelle se communiquent et aboutissent les autres facultés de chacun de nos sens : de la vue, de l'ouïe , de l'odorat et du toucher; mais le sens commun est quelque chose de spirituel , et de plus essentiel à l’homme.
33. J’entends donc ici par le sens commit* , la disposition que la nature a mise dans tous les hommes ou manifestement dans la plupart d'entre eux , pour leur faire porter, quand ils ont atteint l'usage de la raison , un jugement commun et uniforme sur des oljjets différents du sentiment intime de leur propre perception ; jugement qui n'est point la conséquence d'aucun principe antérieur.
34. Si l'on veut des exemples de jugements qui se vérifient principalement par lu règle et par la force du sens commun, on peut, ce me semble, citer les suivants'.
J. Il y a d'autres êtres et d’autres hommes que moi au monde.
II. Il y a dans eux quelque chose qui s’appelle vérité, sagesse, prudence; et c'est quelque chose qui n’est pas purement arbitraire.
III. Il se trouve dans moi quelque chose que j’appelle intelligence ; et quelque chose qui n’est point cette intelligence, et qu’on appelle corps ; en sorte que l’un a des propriétés différentes de l’autre.
IV. Tous les hommes ne sont point d’accord à me tromjter et à m’en faire accroire.
V. Ce qui n’est point intelligence ne saurait produire tous les effets de l'intelligence ; ni des parcelles de matière remuées au hasard , former un ouvrage d’un ordre et d’un mouvement régulier, tel qu’une horloge.
35. Jo ne prétends pas borner le nombre des premières vérités aux précédentes, ni que toutes soient également et avec la même facilité admises par tout le monde : mais ce
1 On peut comparer cette liste des vérités du sens commun avec celle que lteid en a donnée sous le nom de Premiers principes de vérités contingentes, ira*!, de M. Jouflroy, 5' vol., p. 93.
lfi
sont autant d’exemples, dont quelques-uns au moins ne sauraient être légitimement récusés ; et tous sont, de telle nature, que si dans la conduite de la vie quelqu’un refusait sérieusement de les admettre pour des vérités, nous ne pourrions nous dispenser de le regarder sérieusement comme un esprit égaré.
Venons présentement à considérer de plus près les parties de la définition que nous avons apportées du sens commun.
36. Je dis 1°. que la nature fait porter aux hommes qui ont atteint l'ùsage de la raison, des jugements sur des choses que nous ne connaissons point par la perception intime de notre propre expérience ; car nous avons montré qu’on ne pouvait , sans extravagance, nier certaines vérités qui ne se prouvent nullement par notre sentiment intime , et qui sont des vérités essentielles à la conduite de la vie; telles au moins que celle-ci : il existe d'autres êtres , et en jxirticulier d'autres hommes que moi ;
2°. Je dis que les jugements vrais qui nous sont dictés par la nature et par le sens commun sont des premières vérités; car si ces jugements n’étaient pas de premières vérités , ils seraient donc prouvés par des vérités antérieures et plus claires ; et en cela même ils cesseraient d’être de premières vérités; puisque je définis celles-ci, des jugements si clairs, qu’on ne peut les prouver par des propositions plus claires.
37. Je dis 3°. (pie la disposition naturelle qui nous inspire ces premières vérités est commune à tous les hommes, ou du moins à la partie d’entre eux qui est manifestement la plus étendue et la plus nombreuse : sans quoi la plupart , faute de principe , se trouveraient incapables de porter aucun jugement vrai et certain sur toutes les choses qui sont hors d eux-mêmes , quelque essentielles qu’elles soient à la conduite de la vie ; c’est-à-dire qu'ils seraient incapables de raison et de conduite.
38. Je dis 4°. que ces jugements sont des règles de vérité aussi réelles et aussi sûres que la règle tirée du sentiment