‹ Œuvres philosophiques du Père BuffierChapitre 16 sur 174 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. V · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. V

intime de notre propre perception ; non pas qu'elle emporte notre esprit avec la même vivacité de clarté , mais avec, la même nécessité de consentement. Comme il m'est impossible de juger que je ne pense pas, lorsque je pense actuellement; il m'est également impossible de juger sérieusement Que je sois le seul être au monde ; Que tous les hommes ont conspiré à vu' tromper dans tout ce quils disent ; Qu'un ouvrage de i industrie humaine, tel qu’une horloge qui montre régulièrement les heures , est le pur effet du hasard.

39. D’ailleurs, comme à celui qui nierait la certitude de son existence, on ne pourrait la lui prouver par aucune vérité antérieure et plus simple ; de même à un homme qui soutiendra qu’une montre peut avoir été formée par le hasard , on ne pourra jamais lui démontrer le contraire par une autre vérité plus simple ni plus évidente : car toute démonstration suppose un principe admis entre celui qui doit persuader et celui qui doit être persuadé : or, dans la conjoncture que je dis, il n’v aurait point de principe commun entreeux; puisqu’il n’y aurait point de vérité antérieure dont ils convinssent , et qui servit de principe par rapport à ce qu’il s’agirait de prouver.

40. Cependant il faut avouer qu’entre le genre de premières vérités tiré du sentiment intime , et tout autre genre de premières vérités , il se trouve une différence : c'est qu’à l'égard du premier , on ne peut imaginer qu’il soit suscep- . tible d’aucune ombre de doute ; et qu’à l’égard des autres , on peut alléguer qu'ils n’ont pas une évidence du genre suprême d’évidence. Mais il faut se souvenir que ces autres premières vérités qui ne sont pas du premier genre, ne tombant que sur des objets hors de nous, elles ne peuvent taire une impression aussi vive sur nous, que celles dont l'objet est en nous-mêmes : de sorte que pour nier la première , il faudrait être hors de soi; et pour nier les autres , il ne faut qu’être hors de la raison. Ainsi pour ôter toute équivoque , si quelques-uns s'opiniâtraient à ne donner le nom de certitude évidente qu'au premier genre de vérité , qui est le sen-

liment intime de notre propre perception, et à ne donnerait* autres que le nom de vraisemblance, au suprême degré ' : ce ne serait plus , comme on voit , qu’une question de nom , dont jé ne m’embarrasserais pas ; car on serait toujours obligé de convenir avec moi, que ces sortes de vraisemblances au suprême degré, sont , parmi le genre humain , ce qu’on apjtelle des certitudes évidentes ; et que pour en douter sérieusement dans l’usage de la vie, il faut renoncer au sens commun.

41 . Au reste le sens commun , tel que je l’ai exposé, n’est point une idée innée, comme quelques-uns pourraient se l’imaginer; et on ne peut le dire sans confondre les notions des choses. Car qui dit idée , dit une pensée actuelle ; et ici ü s’agit seulement d’une disposition à penser de telle manière en -telle conjoncture. D’ailleurs l’idée n’est qu'une simple représentation des choses ; et il s’agit ici d’un jugement qu’on porte sur les choses et sur leur existence.

42. Peut-être au fond n’ést-ce là que ce qu’ont voulu dire ceux qui se sont déclarés si fortement pour les idées innées , sans avoir jamais assez démêlé les termes dont ils se servaient. Mais s’ils entendent par des idées innées, ce que je veux dire par le sens commun,' je ne disputerai pas sur un mot; et comme Us ne pourront se dispenser d’admettre avec

. moi le sens commun pour première règle de vérité , je consentirai volontiers d’admettre avec eux les idées innées, que j’avais rejetées, aies prendre dans leur signification véritable.

1 En accordant qqe les principe» du gens commun n'ont qu'une vraisemblance au suprême degré, le P. Buffier fait aux sceptiques uue concession dont il n'a pas vu toute la portée, ou du moins se sert d'une fort mauvaise expression, car entre la certitude et la vraisemblance , même la plus élevée, il y a un abîme, il y a l’infini.

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