DIVERS TRAITÉS DE MÉTAPHYSIQUE
Sur les principes ou la métaphysique de Descaries. Amsterdam, i69î.
Article premier.
Le soin que Descartes inspire d’abord d’être en garde contro tous les préjugés sert à découvrir la vérité. Aussi depuis a-t-on philosophé avec plus de circonspection.
( Page 3.) L’attention qu’il a fait faire à la nature de l’àmc ou de l’esprit, et à cello du corps et de la matière, a fait connaître avec plus de netteté la différence de ces deux substances.
(Page 5.) C'est une remarque judicieuse, d’observer qu’il ne faut pas chercher à tout définir, comme le voulaient plusieurs, puisque les choses très-simples et connues par ellesmêmes (comme le sentiment) sont plus claires que toute la définition qu’on en peut apporter.
( Page 9. ) Une réflexion que fait Descartes est la base de la religion naturelle. L’intelligence de Dieu, dit-il, est si fort au-dessus de toute autre, que nous ne devonsavoir nulle peine à croire ce qu’il nous révèle des mystères de son être et de sa puissance : ainsi ce qu’il est en soi et ce qu’il peut n’en est pas moins réel, quoiqu’il passe tout ce que notre raison en peut comprendre ou imaginer. ( N. 263 et 528. )
( Page 7.) A cela revient ce qu’il ajoute, quïî est déraisonnaltle à un esprit fini, comme le nôtre, de vouloir comprendre l'infini ou en raisonner.
( Page 10.) C’est, dit-il, juger mal, que de donner son as -
sentiment meme à la vérité, quand nous ne la voyons pas clairement.
(Pages 21 et 22.) Entre plusieurs causes de nos préjugés, il indique la plus contagieuse et la plus importante : savoir, que nous attachons nos idées à des mots ; et que dans la suite, nous souvenant des mots plutôt que des idées , nous donnons notre assentiment à des mots que nous n’entendons point , en supposant que nous les avons bien entendus. II serait à désirer que lui-méme il ne se fût jamais éloigné , dans la pratique, d’une règle si juste.
En général, les principes et la méthode de Descartes ont été d’une grande utilité , par l’analyse qu’ils nous ont accoutumé de faire plus exactement et des mots et des idées, afin d’entrer plus sûrement dans la route de la vérité
Article II,
(Page t.) «Pour arrêter d’abord tous les préjugés pos- « sibles , nous douterons s’il existe aucune chose sensible ou « imaginable , etc. Nous douterons aussi de ce qu’il y a eu « pour nous de plus certain , comme des démonstrations de « mathématiques, etc. » — Remarque. Descartes n’aura rien voulu dire ici que de raisonnable ; mais rien ne l’est moins que ce qu’il dit en effet. Si l’on conçoit les termes, peut-on jamais douter qu’un triangle soit différent d’un cercle? Ce que Descartes veut dire, et ce qui a fait inutilement tant de bruit, se réduit à une maxime sensée, mais commune, qu’il expose page 23, article 25, savoir : qu’tï faut prendre garde de ne se livrer à aucune opinion, mêine de celles que nous avons reçues, si par un nouvel examen nous n’en reconnaissons de noui'eau la vérité.
(Page 2.) « Nous ignorons si Dieu ne nous a pas faits de *
* On voit par ces remarques que le P. Bu nier adopte tous les principes fondamentaux de la mélbode de Descartes. Quant aux critiques qu'il adresse à sa métaphysique, il faut reconnaître qu'en général elles sont faibles et superficielles.
« telle nature que nous soyons trompés en tout. » — Remarque. Malgré cette ignorance prétendue, pouvons-nous être trompés en jugeant que nous existons , et que deux fois deux font quatre?
(Page 3, article 8.) «Nous voyons clairement que ni la « figure, ni l’étendue n’appartiennent point à notre pensée. » — Remarque. Descartes confond ici, voir clairement qu’une chose n'est pas , et ne voir en aucune manière quelle est.
(Page 2.) Je pense, donc j’existe. Voyez l’éclaircissement de cette conséquence (N. 12). Quand Descartes avance que c’est la première et la plus certaine de nos connaissances , prima et certissima cognitio, il parle avec peu de justesse. Un objet est ce qu'il est, et n’est pas un autre : Voilà le princi|ie de toute connaissance réflexive de logique; voilà le premier pas et l’exercice le plus simple dont notre esprit soit capable dans l’action de juger, en jugeant qu’une chose est ce qu’elle est, et non autre chose. Ce principe est antérieur à celui même qu’on apporte pour premier principe dans les écoles , savoir, qu’ïi est impossible qu'une même chose soit et ne soit pas en même temps. Pour le fond , il est le même que le mien ; mais le mien est plus dégagé de toute autre connaissance, et par conséquent il lui est antérieur, et doit être plus regardé comme premier principe. Une infinité de gens ont tiré beaucoup de conclusions, sans avoir jamais eu formellement dans l’esprit cette proposition, je pense; ce n’est donc pas un premier principe. D'ailleurs, il n’y a pas dans l'esprit humain pour un seul principe de raisonnement et de connaissances.
(Page 5.) Plus est grande la perfection objective de nos idées, plus aussi leur cause doit être parfaite. Pour éclaircir ce langage mystérieux, voyez le chapitre du Parfait (N. 267).
( Page 5.) « Bien que nous ne comprenions pas les souve- « raines perfections de Dieu , parce qu’il est de la nature de « l'infini de ne pouvoir être compris que par des êtres finis « tels que nous sommes , cependant nous pouvons concevoir
« ces perfections plus clairement et plus distinctement qu'au- « cunes choses corporelles. » — Remarque. Pour cette fois Descartes assurément n’y pensait p<1s. L’immutabilité do Dieu et sa liberté sont des perfections en Dieu , et un triangle est une chose corporelle. A qui fera-t-on croire que nous pouvons concevoir plus distinctement et plus clairement l’immutabilité et la liberté de Dieu , que nous ne concevons ce que c’est qu’un triangle ?
(Page 7.) «Nous appellerons indéfinies toutes les choses « dans lesquelles nous ne pourrons a|>ercevoir de fin. » — Remarque. Si Descartes prétend concevoir autre chose par infini que par indéfini, il dit une chose où il ne comprend rien. Car, selon lui-méme, nous ne devons point parler de 17mfmi , n’en ayant nulle idée. D’ailleurs, il confond ici deux choses : 1°. ne pouvoir découvrir des bornes dans Dieu, et 2°. voir que Dieu est sans bornes. Afin de voir que Dieu est sans bornes, il faudrait voir l’étendue positive de toute l’essence de Dieu qui est infinie; ce qui est impossible à un esprit fini. Pour ne pouvoir trouver de bornes dans Dieu , il ne faut qu’un esprit fini tel que le nôtre, qui aperçoit un objet dont l’étendue passe nos lumières; mais, encore une fois, ce n'est là que le pur indéfini de Descartes.
(Page 9.) « Pour juger, non-seulement l’entendement est « nécessaire , mais aussi la volonté. » — Remarque. Sa preuve la meilleure est, sans doute, qu’on ne juge point, quand on ne veut point juger, d’où il conclut que le jugement est un exercice de la volonté. Son raisonnement irait à prouver que boire et manger, et d’autres actions semblables, sont des opérations de la volonté, et non du corps, parce qu'elles se font au gré de la volonté. Il est vrai que c’est la volonté qui commande aux autres facultés de l’homme, spirituelles ou corporelles, d’exercer leurs fonctions; mais on ne peut pas dire que ce soit elle même qui les exerce. Pour faire évanouir tout à coup la difficulté , il ne faut que démêler les termes. Qu’est-ce que l’esprit? Qu’estr-ce que la volonté? L’esprit,
c'est l’âme en tant qu’elle pense; la volonté, c'est l’àme en tant qu’elle veut : c'est bien toujours la même ùme ; mais puisque nous lui donnons ces deux noms différents pour distinguer ces deux différents exercices, n’allons pas attribuer à la volonté ce qui, par la seule exposition des termes, convient uniquement à l’esprit.
(Page 12.) L’auteur met de la différence entre une idée clairç et une idée distincte ; cette différence est mal fondée.
(Page 12.) Descartes ayant dit que tout ce que nous . pouvons apercevoir sont ou des choses ou des affections de choses, il met également parmi les choses la substance, la durée, l'ordre, le nombre. — Remarque. La durée, l’ordre et le nombre sont-ils autre chose que les substances en tant quelles durent, en tant qu’elles sont arrangées entre elles ou « ombrées? Notre auteur s’est abusé, prenant ici pour des choses les idées abstraites des choses. La durée , l’ordre et le nombre ne sont que les substances sous divers regards; il le marque lui-même page 15 expressément. (Voyez N. 185.)
(Page 13.) « Nous éprouvons dans nous des modifications « qui ne se rapportent ni à l’Ame ni au corps, mais qui résulte tent de l’union de l’Ame et du corps, telles que X appétit ,
« la faim, la soif, etc. » — Remarque. On eût parlé plus exactement de dire que V appétit, etc. , se rapporte au corps et à l’Ame , étant , dans le corps , un mouvement à l’occasion duquel notre Ame perçoit le sentiment d'appétit.
(Page 13.) « Quand nous reconnaissons certaines proposi- « tions , nous les considérons comme des vérités éternelles « qui sont placées dans notre esprit. » — Remarque. Ceci estextrêmement sujet à illusion ; il porte à croire qu’il y a habituellement dans notre esprit certaines propositions ou vérités qui y subsistent continuellement, ce qui est contraire à l’expérience.
(Page 25.) « Ces vérités éternelles sont aperçues claire- « ment, mais non pas de quelques-uns, à cause peut-être de « leurs préjugés. » — Remarque, Si l’on n’aperçoit pas ces
notions, ce n'est point aux préjugés qu’il faut s’en prendre, mais au défaut d’expérience. Un enfant, par exemple, dès qu’il commence à juger, pense et sait très-bien que telle chose est telle chose, et n’est point autre chose ; mais il ne fait pas encore cette attention , qu’il est impossible que la même chose soit et ne soit pas au même temps. D’ailleurs, ce n’est aucun préjugé qui empêche de former ce jugement, n’étant prévenu d’aucune maxime contraire.
(Page 14.) « Le nom de substance ne saurait être univoque « à l’égard de Dieu et des créatures, aucune idée de ce mot « ne pouvant être commune à Dieu et aux créatures. » — Remarque. Comment un aussi grand esprit que Descartes s’est-il amusé à une pure équivoque qu’on édaircjt dans les écoles ?
(Page 18, art. 43.) « La pensée et l’étendue peuvent être n considérées comme constituant la nature de l’esprit et du u corps. » — Remarque. Ce que nous considérons comme l’essence des choses n’est pas précisément tout ce qu’elles sont en elles-mêmes (N. 490). D’ailleurs nous ne sommes pas assurés que notre âme pense toujours , et nous ne pouvons l’être (N. 342). Il serait donc peu judicieux d’affirmer que l’essence réelle et physique de l’àme consiste à penser actuellement.
(Page 331.) « Nous connaissons que le monde n’a aucunes « bornes. » — Remarque. Si le monde est sans bornes, il est infini , et Dieu ne le peut faire plus grand ; ce qui parait trèssuspect par rapport à la théologie , et ce qui n’est appuyé sur aucune raison de la philosophie.
(Page 2 du livre des Méditations. Amsterdam , 4698.) « Dès « que nous concevons clairement les choses , dès là même « elles sont vraies. » — Remarque. Descartes confond ici la vérité interne avec la vérité externe. J’en ai exposé les inconvénients et l’illusion. (Voyez la note (A), page 335.)
(Med. 6 , page 36.) « 11 y a une différence réelle entre l’ima- « gination et la pure intelligence. » ■ — Remarque. Cette difîé-
rence est une chimère ou une question de nom. L’exemple qu’apporte Descartes , et après lui l’auteur de Y Art de penser, tombe manifestement à faux. Quand je me représente , disent-ils , un triangle , c’est par Y imagination ; mais quand je pense à une figure de mille angles, c’est par la pure intelligence , parce qu’en me la représentant je ne la distinguerai pas d’une figure de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf angles. Pour réponse, il suffit de dire que nous u’avons point une idée aussi distincte d’une figure de mille angles que de la figure d’un simple triangle, parce que celle-là étant beaucoup plus composée, elle ne se présente pas si distinctement à nos yeux ni à notre esprit ; au lieu qu’un triangle étant une figure très-peu composée, s’y présente sans peine et sans confusion. Du reste, le triangle n’est pas présent à notre esprit plutôt par l’imagination que par la pure intelligence, ni une figure de mille angles plutôt par la pure intelligence que par l’imagination. L’imagination et la pure intelligence ne sont que notre entendement cousidéré sous deux regards. En tant qu’il se porte à un objet corporel, c’est imagination ; en tant qu’il se porte à un objet qui n'a rien de corporel, comme le sentiment, la pensée, le doute, etc., c’est pure intelligence; parce qu’alors l’esprit agit purement et uniquement par luimème, sans le secours d’aucun exercice remarquable des sens.
Sur la métaphysique de M. Locke , dans son livre intitulé : Essai philosophique concernant l'entendement humain, traduit par P. Coste. Amsterdam, noo, in-4*.
Article premier.
M. Locke est le premier de ce temps-ci qui ait entrepris de démêler les opérations de l’esprit humain , sans se laisser conduire à des systèmes sans réalité. Sa philosophie semble être en ce point , par rapport à celle de Descartes et de Malebranche, ce qu’est l’histoire par rapport à un roman.
Il examine chaque sujet par les idées les plus simples, pour eu tirer peu à peu des vérités intéressantes.
Il fait sentir la fausseté des divers principes de Descartes par une analyse des idées qui avaient fait prendre le change.
Il expose ainsi (page 121) la manière dont nous concevons un corps qui change de place , sans qu’il soit besoin que d’autres corps succèdent. Or, l’idée de cette place ainsi quittée est l’idée formelle de l'espace , et n’est point l’idée de la solidité.
(Page 166.) M. Locke distingue ingénieusement l’idée do Y esprit d’avec l’idée du jugement; l’esprit assemble promptement les idées qui ont quelque rapport , pour en faire des peintures qui plaisent; le jugement trouve jusqu’à la main-» dre différence entre des idées qui ont d’ailleurs la plus grande ressemblance : on peut avoir beaucoup d’esprit et peu de jugement.
(Page 183.) Les réflexions sur la notion du lieu sont vraies et claires. Le heu, selon lui, n’est que le rapport de distance d’un corps avec quelque autre corps que nous supposons. fixe dans le moment; ainsi, selon le rapport à divers corps, une chose est dite changer ou ne changer pas de lieu. Un homme dans un bateau qui avance , par rapport au bateau demeure, dans le même lieu , et pourtant il change de lieu par rapport aux divers pays où avance le bateau. En ce sens-là , l’univers, en général, n’a point de lieu, n’ayant point rapport à la distance d’un autre corps, puisque cet autre corps n’existe point.
(Page 168.) Au sujet des idées simples, l’auteur observe judicieusement que , sur ce point , les hommes diffèrent peu de sentiment, mais qu’ils diffèrent dans les mots auxquels chacun demeure attaché.
L’auteur montre une inclination pour la vérité qui fait aimer la routo qu’il prend pour y parvenir.
Article II.
L’auteur ou son traducteur n’ont pas développé certaines pensées, ce qui a fait croire que l’un ou l'autre, ou tous les
deux, ne s’entendaient pas assez, surtout aux pages 52, 4 50, ■?12, etc.
L’auteur semble répéter trop souvent les mêmes choses sans les mettre sous un nouveau jour.
(Page 4.) « Tout ce qui est, est. Cette proposition, dit l’au- « teur, n’est pas universellement reçue, puisque les enfants « n’y pensent pas. » — Remarque. C’est mal raisonner. Quoique les hommes faits ne pensent pas actuellement à cette proposition, en est-elle reçue d’eux moins universellement? Les enfants même l’admettent plus ou moins expressément , tous voyant bien que leur main est leur main , et non pas leur tète.
(Page 44.) « 11 est faux que l’usage de la raison découvre « les principes innés. » — Remarque. Si l'auteur entend par là des pensées qui se fassent sans cesse apercevoir à notre âme, il est ridicule d'admettre des princijics innés; l’expérience nous apprenant que la même pensée n’est pas toujours présente à notre esprit. Si l’on appelle principe inné ce que j’ai appelé premières vérités , il est insensé de n’en pas admettre, et je l’ai montré ( N. 44 ).
(Page 38 et suiv.) L’auteur demande- : Où est cette vérité de pratique qui soit universellement reçue sans aucune difficulté? — Remarque. M. Locke ne s’accorde pas ici avec ce qu’il enseigne (page 86) , où il dit : Il est certaines vérités qui insultent de quelques idées qui se présentent comme d’ elles-mêmes à l’esprit dés que l’esprit joint ces idées ensemble pour en faire des propositions. Il ne fallait donc pas avancer celle-ci, qui jxmrrait être très-dangereuse : Où est cette vér ité de pratique qui soit unwersellement reçue sans aucune difficulté? Ces maximes , dit encore M. Locke (page 42), sont reçues parce qu’elles sont utiles; màis puisque leur utilité se fait sentir naturellement, c’est par là qu’elles sont universellement reçues sans difficulté. Les exemples que rapporte l’auteur (page 44 ), d’actions énormes commises sans remords, ne sont pas avérés ,
et quand ils le seraient, ils prouveraient seulement qu'il sc trouve de méchants hommes, ce qui est évident.
( Page 114.) L’auteur apporte la notion des idées simples; j’ai montré ailleurs (voyez la note (D), page 188), que ce qu’il en dit n’est pas juste.
(Page 147.) a La perception est la plus simple idée que « nous recevions par la voie de la réflexion.» — Remarque. La perception est elle-même une idée ou un sentiment, et qui s’appelle perception, entant que l’esprit l’aperçoit. La réflexion est une seconde perception qui survient au sujet d’une première perception. Ce n’est donc point par la réflexion que vient Vidée directe de la perception.
( Page 200.) « (Juand nous dormons, dit-il, et que nos « idées ne se succèdent plus, nous n’avons plus l’idée de la « durée : donc l’idée de la durée vient de la succession de « nos idées.» — Remarque. Un homme, pendant son sommeil , ne pense pas qu'il dure ; mais à son réveil , il n’en sait pas moins qu’il a duré , sachant que son existence n’a point été interrompue. (Voyez N. 366.) L’auteur veut dire apparemment, qu’après le sommeil nous n’avons point l’idée du temps qui s’est écoulé pendant le sommeil : le temps est la mesure de la durée , et n’est pas la durée même. ( N. 368 etsuiv.) On sait qu’on a duré, sans savoir combien do temps.
(Page 204.) « Nos pensées se succèdent avec un degré « déterminé de vitesse; en sorte que les mouvements corpo- « rels qui se font plus ou moins vite, ne s’aperçoivent point « dans notre esprit. » — Remarque. Ces réflexions sont ingénieuses, mais peu solides. La vraie et simple raison pourquoi nous n’apercevons pas des mouvements trop lents ou trop rapides, c’est que la portée de nos sens est proportionnée à certaine mesure de vitesse dans le mouvement , comme elle l’est à certaine mesure de distance dans l’étendue.
(Page 278.) « La liberté n’appartient pas à la volition ni « à la volonté; mais seulement à la puissance de penser ou « de ne pas penser, de mouvoir ou de ne pas mouvoir. » — Remarque. Tout ceci sent le verbiage ou le mystère, et l’opinion de ceux qui ne reconnaissent point de vraie liberté dans l’homme : l’on en doit dire autant des pages suivantes; sur quoi voyez N. 38 et 41 4.
(Page 282.) L’auteur s'embarrasse aussi à prouver que la volonté ne doit pas être appelée libre , parce que la volonté est une puissance et la liberté une autre puissance; en sorte que l’une et l’autre, dit-il, n’est qu’une modification, et que la modification ne tombe que sur un agent et non sur une autre modification.— Remarque. Tout cela ne renferme guèro que des questions de nom. En effet, qu’est-ce qui empêche qu’une modification n’en modifie une autre, c'est-à-dire qu'elle ne soit particularité d’une autre modification? Le mouvement est la modification d’une boule, et la détermination vers l’orient ou l’occident est la modification de ce mouvement de la boule.
( Page 366.) « Les esprits sont capables de mouvement, et .« l’àme changé de place quand le corps va d'un lieu à Tauci tre : lame ne pouvant agir là où elle n’est point. » — Remarque. Un être spirituel n’étant point capable d’une modification corporelle , le mot de mouvement ne se dit des esprits que par métaphore , pour exprimer un changement de disposition. De savoir si l’âme a une place; question vaine. Elle n’occupe pas un lieu ou espace déterminé , elle serait étendue et corps; mais elle agit dans un lieu et dans un espace déterminé.
(Page 396.) Un homme qui aurait totalement perdu la mémoire ne serait plus la même personne , néanmoins ce serait le même homme; l’identité de l’homme, selon M. Locke, ne consiste que dans une simple succession de parties unies v i- 1 ale ment au corps organisé. — Remarque. C’est donc que l’homme est le même par l’endroit qu’il n’est plus le même;
car, qui dit succession , dît changement ou cessation d'identité ; et c’est dire que l’homme n étant capable que d’uno identité analogique et improprement dite, l’homme n’est rien que de corporel. Quoi qu’il en soit, un homme qui a perdu tout le souvenir de ce qu’il a fait étant ivre, n’est ptus, selon M. Locke, la même personne qu’il était étant ivre ; cependant il est puni pour ce qu’il a fait en cet état: c’est, dit notre auteur, que les lois ne peuvent distinguer absolument quand on a cessé d’être la même personne. Je ne sais comment un aussi grand esprit que M. Locke a pu se résoudre à dire d’aussi grandes bagatelles, dont l’exposition seule est la réfutation , et qu’il traite lui-même d’opinions bizarres. Il pouvait, avec autant de vérité , les appeler opinions très-pernicieuses , par rapport à tout principe de religion et de morale.
{Page 442.) « La cause de l’obscurité de nos idées se tire « des organes grossiers, etc.» — Remarque. M. Locke semble ici ne pas s’accorder avec lui-même, remarquant, vers la fin de cette page, qu’une idée n'est confuse que par rapport aux mots ; elle n’est donc pas confuse en elle-même, et sa confusion rçe se tire pas des organes? 11 a vu que ce qu’on dit ordinairement sur la confusion des idées est très-confufc; mais il n’v a pas apporté l’éclaircissement convenable.
(Page 458.) « Toutes nos idées simples sont complètes.» — Rcmarqire. Toute idée en soi est complète, étant tout à fait dans notre esprit ce qu’elle y est effectivement.
(Page 318.) « Une figure qui termine un espace par trois « lignes est l’essence d’un triangle tant réelle que nomi- « nale. » — Remarque. M. Locke avait établi auparavant, que l’essence nominale était -une abstraction de l'esprit attachée à un nom; il a établi ailleurs, que nulle chose ne subsiste réellement qu’en particulier (page 516 , 517 et ailleurs); il n’est donc aucune essence qui soit au mèms temps nominale et réelle : l’essence réelle étant l’état de la chose hors de l’abstraction , et l’essence nominale l’état de la chose considérée dans l’abstraction et par abstraction.
«EMA ROLES SUR LOCKE. 23t
( Page 330. ) « On ne peut rien retrancher de l'idée du blanc « et du rouge, pour faire qu’elles conviennent dans une com- « mune apparence; au lieu que l’idée d’homme et l’idée de « béte conviennent dans l’idée d’animal. » — Remarque. L’idée de couleur est aussi commune au blanc et au rouge, que l’idée d’animal à V homme et à la béte. On ne voit pas ce que l’auteur veut dire ici.
( Page 617.) « Los préceptes de la loi naturelle sont clairs, « et ont été rarement mis en question. » — Remarque. Cela est très-vrai , si on l’entend des préceptes prescrits par les premiers principes de la loi naturelle; mais cela ne s’accorde pas avec ce qu’a dit l’auteur (page 38), quand il demande où est celte vérité pratique qui soit universellement reçue?
(Page 642.) « Tout l’art de la rhétorique, par les appli- « cations figurées des mots, ne sert qu’à insinuer de fausses « idées» — Remarque. L’invective est outrée. L’éloquence emploie les mots figurés pour insinuer plus sensiblement les idées qu’elle veut inspirer. C’est abuser de l’éloquence que de l’employer à insinuer des idées fausses ; mais l’abus d’un art n’en diminue pas le prix.
( Page 666.) « La convenance ou disconvenance de nos «.idées consiste : 1°. dans leur identité; 2°. dans leur rela- « tion ; 3°. dans leur connexion ; 4°. dans leur coexistence « réelle.» — Remarque. M. Locke s’embarrasse ici à force de distinctions inutiles. Toute relation d’idée n’est qu’une identité spécifique d’idées ; il confond aussi la simple connexion ou ressemblance des idées avec leur coexistence réelle.
(Page 683.) « La connaissance n’est pas toujours claire, « bien que les idées le soient. » — Remarque. L’auteur, veut dire (autant que je puis deviner) qu’avec des idées claires d’un objet , on ne connaît pas pour cela son existence réelle et subsistante hors de notre esprit; ce qui est vrai; mais la connaissance est claire lorsque les idées sont claires elles-
mêmes ; et c’est ce qu’il reconnaît lui -même (page 720), quand il dit que Y existence n’est pas une connaissance réelle*.
Sur la métaphysique du P. Malebranche, dans son livre de la Recherche de la vérité. Paris, 1712.
Article premier.
La réputation de cet auteur a été si éclatante dans le monde philosophique, qu’il paraît inutile de marquer en quoi il a été le plus distingué parmi lçs philosophes. Il n’a été d’abord qu’un pur Cartésien ; mais il a donné un jour si brillant à la doctrine de Descartes , que le disciple l’a plus répandue par la vivacité de son imagination et par le charme de ses expressions, que le maître n’avait fait par la suite de ses raisonnements et par l’invention de «es divers systèmes.
Le grand talent du père Malebranche , est de tirer d’une opinion tout ce qu’on peut en imaginer d’imposant pour les conséquences , et d’en montrer tellement les principes de profd, que du côté qu’il les laisse voir, il est impossible de ne s'v pas rendre.
Article IL
Ceux qui ne suivent pas aveuglément ce philosophe , prétendent qu’il ne faut que l’arrêter au premier pas; que c’est la meilleure et la plus courte manière de le réfuter, et de voir clairement ce qu’on doit penser de ses principes. Ils les
réduisent particulièrement à cinq ou six, auxquels il faut
' Dâns ces notes sur Locke , il faut remarquer les excellents arguments par lesquels le P. Buffier renverse les fondements de toute la polémique de Locke contre les principes innés, et réfute celle théorie qui fait consister l'identité dans la mémoire. Ce sont les mêmes arguments qui ont été développés par Keid dans sa polémique contre ces deux grandes erreurs de la philosophie do Locke.