REMARQUES SUR MALERR ANCHE
faire attention; car si on les lui passe une fois, on sera obligé de faire avec lui plus de chemin qu’on n’aurait voulu.
Il montre dans tout leur jour les difficultés de l’opinion qu’ii réfute; et à l’aide du mépris qu’il en inspire, il propose la sienne par l’endroit le plus plausible : puis , sans autre façon , il la suppose comme incontestable , sans voir ou sans faire semblant de voir ce qu’on y peut et ce qu’on y doit opposer. J’en ai parlé plus d’une fois : il suffit de marquer ici les principes les plus généraux de l’auteur, pour renvoyer aux endroits où j’ai tâché de les éclaircir.
( Liv. 1 , chap. 1 0. ) La nature de l’âme consiste dans la pensée actuelle. — Remarque. J’ai montré (N. 443) combien il était peu assuré que notre âme pensât toujours.
(Liv. 3, p. 2, chap. 4.) 11 définit les idées, des objets immédiats de l'esprit, qui lui représentent les choses d’une manière si claire, qu’on peut découvrir d’une simple vue, $i telles et telles modifications leur appartiennent.— Remarque. J’ai rapporté (N. 452) ce qu’on j>eut dire d’intelligible sur les idées , et j’ai démêlé êe qu’on doit entendre par l’objet d’une idée.
(Liv. I , p. 2, chap. 3.) Les idées sont des êtres plus réels que tout ce que nous voyons dans l’univers. — Remarque. Les idées n’ont qu’une réalité idéale. Le raisonnement du P. Maldbranche, pour établir son opinion en ce point , est curieux. Les idées, dit-il , sont intelligibles; donc elles ne sont pas un néant; donc elles sont des êtres réels. Je dirai de même : La rondeur, aussi bien que toutes les modifications des esprits ou des corps, sont intelligibles; donc la rondeur est un être réel *,
(Liv. 3, p. 2, chap. 4.) Notre esprit a une infinité île nombres infinis d’idées. — Remarque, yu’en dit l’expérience? Si notre esprit avait une infinité d’idées, il connaîtrait une infinité d’objets. Je n.e trouve point en moi cette heureuse
1 Ce passade prouve encore combien le P. BufHer avait nettement entrevu avant Reiil le vice (le la théorie qui considère les idées comme des êtres réels, et qui les place en qualité d’intermédiaires eplre l’esprit qui connaît et l'objet qui est connu.
étendue de connaissances infinies. Prit-on des chimères pour des connaissances , lo nombre en serait borné , et nou pas infini.
(Liv. 3, p. 2 , chap. 7.) Nous ne pouvons connaître la nature, l’essence, les modifications d'une chose, que par l’idée claire de celte chose. — Remarque. On trouvera (N. 499 et suiv.) sur l’essence des choses, des idées précises; et si l’on veut trouver la réfutation du P. Malebranche par lui-mème, elle est (tome II, Éclaire. 4 4), où il dit que nous n'avons point d'idée claire ni de la nature ni des modifications de notre âme , S’il n'en a point d’idée, comment donc a-t-il prononcé que la nature de l’âme consiste dans sa jiensée actuelle? La contradiction saute aux yeux.
(Liv. 6, chap. 4.) Les causes secondes sont inefficaces; il y a contradiction que Dieu leur donne aucune puissance , ou les établisse cause de quelque réalité physique. — Remarque. J'ai montré (N. 305) que l’on a parlé d ’ayir et d’action, sans en avoir nulle idée précise. D'ailleurs comment l’auteur peut-il assurer qu’une cause seconde, telle que l’âme humaine, n’ait pas la puissance de produire un. acte, s’il avoue d’un autre côté qu’il n’a point d'idée de la nature ni des modifications de l’âme. Quand il aura su s’accorder avec lui-mème , on approfondira plus sérieusement ses idées.
(Liv. 3, p. 2.) Notre esprit a une idée très-distincte de l’infini. — Remarque. L’équivoque est éclaircie (N. 249 et suiv.).
(Liv. 3, p. 2.) Nous voyons toutes choses en Dieu. — Remarque. La réflexion la plus naturelle à faire là-dessus, c’est qu’on est aussi embarrassé à concevoir comment nous voyons Dieu et les choses en Dieu , qu’à concevoir comment nous voyons et nous connaissons tous les autres objets. L’expérience nous assure du fait; et le comment est incompréhensible (voyez le N. 472).
(L. 3, p. 4.) La matière consiste dans l’étendue. — Remarque. La discussion de ce point a été faite (N. 484).
NOTE (A), page 21.
Ce que c'est que la vérité, et de deux sortes de vérités qu’il faut essentiellement distinguer, dont l’uue est la fin de la logique et l'autre ne la
regarde point.
Pour peu qu’on y fasse d’attention , on s’apercevra bientôt que ce mot vérité est très-équivoque. 11 se prend dans l’usage ordinaire de la société civile , pour la bonne foi avec laquelle on dit ce que l’on pense ; mais nous cherchons ici une vérité qui soit l’objet des sciences , et non pas une pratique de morale.
Celle-là se définit communément , une conformité de nos, jugements avec ce que sont les choses ; en sorte que ce qu’elles sont en elles-mêmes soit précisément ce que nous en jugeons; sur quoi il faut observer que nous en jugeons , ou par voie de principe , ou par voie de conséquence. * ■
J’appelle jugement par voie de principe, une connaissance qui nous vient immédiatement des objets , sans qu’elle 6oil tirée d’aucune connaissance antérieure ou précédente. J’appelle jugement par voie de conséquence , la connaissance que notre esprit , agissant sur lui-même , tire d’une autre connaissance qui nous est venue par voie de principe.
Ces deux sortes de jugements sont deux sortes de vérités que nous pouvons appeler, l’une , vérité externe , objective ou de principe , et l’autre , vérité interne, logique ou de conséquence. La première est particulière à chacune des sciences , selon l’objet où elle se porte ; la seconde est le propre et particulier objet de la logique.
Au reste , comme il n’est nulle science qui ne veuille étendre ses connaissances par celles qu’elle tire de ses principes , il n’en est aucune aussi où la logique n’entre et dont elle ne fasse partie : mais il s’y trouve une différence singulière, savoir, que les vérités in-
ternes sont immanquables et évidentes , au lieu que les vérités externes sont incertaines et fautives. Nous ne pouvons pas toujours nous assurer que nos connaissances externes soient conformes à leurs objets , parce que ces objets sont hors de nos connaissances mêmes et de notre esprit ; au lieu que nous pouvons discerner distinctement si une idée ou connaissance est conforme à une autre idée ou connaissance ; puisque ces connaissances sont elles-mêmes l’action de notre esprit , par laquelle il juge intimement de lui-même et do ses opérations intimes. C’est ce qui arrive dans les mathématiques , «pii ne sont qu’un tissu de vérités internes ; où , sans examiner si une vérité externe est conforme à un objet existant hors de notre esprit , on se contente de tirer «l’une supposition qu’on s'est mise dans l’esprit , des conséquences «jui sont autant de démonstrations. Ainsi l’on démontre que le globe de la terre étant une fois dans l’étjuilibre pourrait être soutenu sur un point mille et mille fois plus petit <]ue la pointe d’une aiguille; mais sans examiner si cet équilibre existe ou n’existe pas réellement et hors de notre esprit.
La vérité de conséquence étant donc la seule qui appartienne à la logique, nous cesserons d’être surpris comment tant de logiciens ou de géomètres habiles se trouvent quelquefois si peu judicieux ; et comment des volumes immenses sont en même temps un tissu et de la meilleure logique et des plus grandes erreurs. C’t*.st que la vérité logique et interne subsiste très-bien sans la vérité objective et externe (N. 8!) ) ; et qu’il est beaucoup plus commun de réussir dans l’une que de s’assurer de l’autre. Nous en allons donner des exemples.
Exemples remarquables de vérités logiques qui , ne renfermant point de vérité externe, peuvent être autant d’erreurs.
Qu’il soit vrai une fois que la matière n’est autre chose que l’ étendue, telle que se la ligure Dcsearles ; tout ce qui sera étendue sera matière ; et dès que m’imaginerai de l’étendue , il faut nécessairement que j’imagine de la matière. D'ailleurs ne pouvant m’abstenir quand j’y pense , d 'imaginer de l'étendue au-delà même des bornes «lu monde , il faudra que j’imagine de la matière au-delà de ces bornes ; ou , pour parler plus nettement, je ne pourrai imaginer des bornes
au monde. N’y pouvant imaginer des bornes, je ne pourrai penser qu’il soit ou puisse dire li ni , et que Dieu ait pu le créer lini.
De plus , comme j’imagine encore sans pouvoir in’en abstenir quand j’y pense , qu’avant même la création du monde il y avait de l’étendue , il faudra nécessairement que j’imagine qu’il y avait de la matière avant la création du monde, et je ne pourrai imaginer qu’il n’y ail pas eu toujours de la matière. Ne pouvant imaginer qu'il n’y ait pas eu toujours de l’étendue , je ne pourrai imaginer non plus que la matière ait jamais commencé d'exister, et que Dieu l’ait créée.
Je ne vois point de traité de géométrie qui contienne plus de vérités logiques que toute celte suite de conséquences , à laquelle il ne manque qu’une vérité- objective ou de principe pour être essenbellement la vérité même.
Autre exemple d’évidentes vérités logiques : S’il est vrai qu'un esprit, en tant qu’ esprit, est incapable de produire aucune impression sur un corps , il ne pourra lui imprimer aucun mouvement. Ne lui pouvant imprimer aucun mouvement , mon âme , qui est un esprit, n’est point ce qui remue ni ma jambe ni mon bras. Mon âme ne les remuant point , quand ils sont remués , c'est par quelque autre principe ; cet autre principe ne saurait être que Dieu. Voilà autant de vérités internes qui s’amènent les unes les autres d’cllesmémes , comme elfes en peuvent encore amener plusieurs aussi naturellement, en supposant toujours le même principe. Car l’esprit, en tant qu’ esprit, étant incapable de remuer les corps, plus un esprit sera esprit , plus il sera incapable de remuer les corps : de même que la sagesse, en tant que sagesse , étant ineapable de tomber dans l’extravagance , plus elle est sagesse et plus elle est incapable de tomber dans l’extravagance. Ainsi donc un esprit infini sera infiniment incapable de remuer les corps. Dieu étant un esprit inlini , il sera dans une incapacité infinie de remuer mon corps ; comme mon âme, qui est un esprit infini , Sera dans cette incapacité finie. Dieu et mon âme étant dans l’incapacité de donner du mouvement à mon corps , ni mon bras ni ma jambe ne peuvent absolument être remués , puisqu’il n’y a que Dieu et mon âme à qui ce mouvement puisse s’attribuer. Tout ceci est nécessairement tiré de son principe par un tissu de vérités internes. Avec cela néanmoins
mon bras et ma jambe sont remués ; comment donc cela se fait-il ? C’est un point de physique qui ne nous regarde pas maintenant; c'est assez pour nous d’avoir exposé nettement une suite de vérités logiques, auxquelles il pourrait bien manquer une vérité de principe. Car enfin supposé le principe d'où elles sont tirées , il sera très-vrai que le mouvement qui se fait dans mon bras ne saurait se faire, bien qu'il soit très-évident qu’il se fait.
Le livre de l'illustre M. Huyghens sur la pluralité des mondes , est encore un chef-d’œuvre de vérités internes. Quoiqu’il ne donne pas son système dans le genre d’évidence , mais seulement de vraisemblance, c'est au moins, selon lui , la plus grande des vraisemblances; et il est certain que dans cet ouvrage les vérités logiques conservent toute la force et la portée de leur principe. Ainsi, dès qu’il est vraisemblable que la matière «lu corps de la lune et des autres planètes est d’une même nature que celle d’ici-bas , il est vraisemblable que la terre produisant de l’herbe ici-bas , il Sc trouve aussi de l’herbe dans la lune. D’ailleurs il est encore assez vraisemblable que là où il se trouve de l’herbe il sc trouve aussi des animaux pour la manger; là où sont des animaux , vraisemblablement il sc trouve aussi des hommes ; les hommes ne sont point sans société , sans commerce ; et là où il sc fait du commerce , il est encore vraisemblable qu’il s’y trouve des foires ; ce sont là autant de vérités internes et logiques dans le genre de vraisemblance , à quoi l’on peut ajouter, par une logique aussi judicieuse dans le même genre de vraisemblance, qu’une foire ne tient point qu’on y vende des almanacs ; d'où l’on peut conclure , par l’excellente logique de M. Huyghens, que vraisemblablement il sc fait au royaume de la lune un assez bon commerce d’almanacs.
Quelque étranges que puissent paraître les conséquences de ccs auteurs , cependant on ne peut trouver des vérités internes mieux soutenues , chacune dans son genre ; et celles dont nous venons de rapporter des exemples peuvent faire toucher au doigt toute la différence qui se trouve entre la vérité interne ou de conséquence , et la vérité citerne ou de principe. Elles peuvent aussi nous faire connaître comment la logique dans son exercice s’étend à l'infini , servant à toutes les sciences pour tirer des conséquences de leurs principes : au lieu que la logique , dans les règles qu’elle prescrit et qui
la constituent un art particulier, est en elle-même très-bornée. En effet, elle n’aboutit qu’à tirer une connaissance d’une autre connaissance , par la liaison d’une idée avec une autre idée.
La En de la logique n’étant donc que la vérité de conséquence , et sa fonction sc bornant à mettre et à découvrir Celte' sorte de vérité dans tous les sujets où elle s’applique, il s’ensuit que la logique, tout organe qu’elle est de la- vérité , sert quelquefois à établir les plus grandes erreurs Car les vérités de conséquence ayant souvent une erreur pour principe , elles sont elles-mêmes autant d’erreurs , et elles ne sont appelées vérités que parce qu’elles tiennent véritablement à leur principe.
NOTE ( B) , page 40.
Que toutes les sciences sont susceptibles de démonstrations aussi évidentes que celles de la géométrie.
Nous avons observé que la géométrie et les mathématiques , en ce qu’elles ont d’évident et de démontré, n’étaient qu’un tissu de vérités logiques. Je ne connais aucune science au monde où Ton ne puisse rencontrer un tissu de pareilles vérités.
Les vérités logiques ne sont qu’internes , c’est-à-dire ne sont que les idées mêmes de notre esprit , en tant que liées entre elles , sans égard à ce qui se passe au dehors , dont l’esprit fai tune abstraction.
Toutes les vérités géométriques et mathématiques sont de cette nature. Elles sc rencontrent bien avec des vérités externes; mats ce n’est point de là qu’elies tirent -leur vertu démonstrative; leurs démonstrations subsistant quelquefois sans vérité externe.
Ainsi la géométrie démontre-t-elle qu’un globe mille fois plus grand que la terre peut se soutenir sur un essieu moins gros mille fois cpi’une aiguille ; mais un globe et une aiguille tels que la géométrie se les ligure ici , ne subsistent point dans la réalité. Ce sont de pures abstractions que notre esprit sc forme sur des objets qui ne sont pas au dehors et réellement tels qu’il les forme par son abstraction.
Admirons ici la réflexion de quelques-uns de nos grands esprits : Ils n’est de seience , disent-ils, que dans la géométrie et les mâché-
malignes. C’est «lire nettement : Wn'est de science que celle qui peut très-bien subsister sans la réalité des choses, mais par la seule liaison qui se trouve entre îles idées abstraites que l'esprit se forme à son gré. On trouvera à son gré de pareilles démonstrations dans toutes les sciences.
La physique démontrera , par exemple , le secret de rendre Vhonnne immortel. 11 ne meurt que par les accidents du dehors , ou par l’épuisement du dedans. Il ne faut donc qu’éviter les accidents du dehors , et réparer au dedans ce qui s’épuise de nolpe substanre par une nourriture qui convienne parfaitement avec notre tempérament et nos dispositions actuelles. Dans celte abstraction , voilà l’homme immortel démonstrativement et mathématiquement ; mais c’est le globe de la terre sur une. aiguille.
La morale démontrera , de son côté , le moyen de conserver dans une paix inaltérable tous les Liais du monde. La démonstration ne se tirera pas de loin. Tous les hommes se conduisent par leur intérêt; l’intérêt des souverains est de se conserver mutuellement dans rintclligcncc ; cet intérêt est manifeste par la multiplication qui se fait pendant la paix , et des sujets du souverain cl des richesses d’un Étal. Le moyen d’entretenir cette intelligence est également démontré. 11 ne faut qu’assembler tous les députés des souverains dans une ville commune où l’on conviendra d’en passer à la pluralité des suffrages , cl où l’on prendra des moyens propres à contraindre le moindre nombre de s’accorder au plus grand nombre, cest le globe sur l'aiguille.
La grammaire , ou la science de l’orthographe selon les principes de M. l’abbé de Dangcau , aura aussi ses démonstrations. L’orthographe est l’image des sons de la parole ; le nombre des caractères doit donc être égal ai! nombre des sons de la parole ; il ne faut donc pas marquer sur le papier les lettres que la voix ne prononce point, il faut donc supprimer dans l’orthographe les lettres doubles de la langue française qui ne s’y font point entendre. Prenez toutes ces vérités par leur abstraction, et sans les circonstances dont elles sont accompagnées dans la réalité des choses , ce sont là autant de démonstrations équivalentes aux géométriques.
Mais les unes et les autres , pour exister dans la pratique , supposent certains faits. Si donc l’expcricnce s’accorde avec nos idées,
el la vérité externe avec la vérité interne , les démonstrations nous guideront aussi sûrement dans toutes les sciences , par rapport à leur objet particulier , que les démonstrations de géométrie , par rapport aux démonstrations sur l’étendue.
Il n’est point de globe parfait qui se soutienne sur la pointe d’une aiguille , et la vérité géométrique ne subsiste point au dehors, comme elle est dans la précision que forme notre esprit à ce sujet. Cette précision ne laisse pas d’être d’usage même au dehors , en montrant que pour faire soutenir un globe sur un axe le plus menu , il faut travailler à faire le globe le plus rond , le plus égal de toutes parts, et le plus parfait qui puisse être fabriqué par l’industrie humaine.
11 n’est point aussi , dans la nature, aucune sorte de nourriture si conforme à notre tempérament et à nos dispositions actuelles , qu'elle répare exactement tout ce qui dépérit de notre substance ; mais {dus la nourriture dont nous usons approche de ce caractère , plus aussi { toutes choses demeurant égales d’ailleurs ) , plus, dis-je, notre vie se prolonge.
En un mot , qu’on me garantisse des faits , et je garantis , dans toutes les sciences , des démonstrations géométriques , ou équivalentes en évidence aux géométriques; pourquoi ? parce que toutes les sciences ont leur objet, et tous les objets fournissent matière à des idées abstraites qui peuvent se lier les unes avec les autres; c’est ce qui fait la nature des vérités logiques et le seul caractère des démonstrations géométriques.
NOTE (C), page 105.
Du système de Spinosa et de l’abus des abstractions.
Spinosa suppose une m&me substance dans tous les êtres , parce qu’ils ont quelque chose de commun, savoir d’exister. Mais en lui répondant que ce qu’il prend pour le mt’me et le commun , n’est que le semblable, et qu’il prend l’identité de ressemblance pour l’identité de substance , son système au même temps se trouve réduit en fumée. Au reste , j’ai peur que la facilité de prendre ainsi des abstractions pour des réalités , ne soit un abus familier même à
l'ancienne et à la nouvelle |>hi1uso|>hic. Les Aristotéliciens y avaient donné; Descartes s’en est moqué; n’y est-il point tombé de son côté avec ses sectateurs ? L’étendue est une particularité , circonstance ou modification du corps, qui n’en est séparable que par abstraction : il a plu à Descartes de prendre l’abstraction pour la réalité et l’étendue pour la substance même du corps étendu. Il ne tient pas à l’exemple qu'il nous donne, que nous ne prenions de même le mouvement pour substance , et l’impénétrabilité encore pour substance, et mille autres abstractions semblables pour autant de substances qui seront autant de chimères
NOTE (D), page 188.
* De quel principe vieul la clarté des idées.
M. Locke semble attribuer la claité de nos idées à leur simplicité. Mais pour vérifier cette opinion il faudrait examiner davantage ce qu’on entend et ce qu’on doit entendre par idée simple. M. Locke dit que c’est une idée destituée de toute composition , qui par conséquent ne produit dans l’âme qu'une conception entièrement uniforme, et qui ne saurait être distinguée en différentes idées. Or, supposé celte définition , les idées claires et distinctes ne seront pas toujours simples.
Les idées que nous avons de plaisir, de douleur, de désir, d 'intelligence, de volonté , ou bien de .la lumière, de la froideur, de la dureté, sont si claires , qu’il est impossible de s’y méprendre, car jamais l’esprit ne confondra le plaisir avec la douleur, le désir avec la crainte, l’espérance avec le désespoir. Ces idées, que M. Locke marque lui-même pour des idées simples , ne sont pas pour cela destituées de toute composition , et peuvent être distinguées en diilérentes idées. De savoir si elles ne produisent dans l’aine < pi' une conception entièrement uniforme , c’est sur quoi je n’ai rien à dire , ne concevant pas moi-môme assez distinctement ce qu'il entend par idée uniforme.
L’idée de crainte , par exemple , est des plus claires et des plus distinctes , comme tout le moinle en conviendra avec M. Locke ; tuais est-elle pour cela destituée de toute composition , et ne |>eut-
elle pas èlre distinguée en différentes idées Qu’est-ce que la crainte? c’est V aversion (Cnn mal qu'on est actuellement en danger de subir. Celte idée de crainte n’esl-elle pas composée des idées : 1 °. de mal , 2 d’aversion , 3°. de danger, et 4°. de dangèr actuel. Si je ne ine trompe , voilà l’idée de crainte , composée au moins de trois ou quatre idées, dans lesquelles on la peut distinguer.
De ménle encore l’idée d 'inclination ou d’aversion, qui sont les plus simples sentiments de l’âme , sont pourtant encore composées, l’une, des idées de mouvement de l'dme vers un bien présent , et l’autre , des idées de mouvement de l’dme vers un mal présent ou regardé comme présent. 11 n’est donc pas vrai que nos idées les plus claires et les plus distinctes soient destituées de toute composition, et qu’elles ne puissent être distinguées en différentes idées. Je ne trouve de celte dernière espèce que l’idée de Y être , ou l’idée de modification eu général ; puisque hormis celles-là il n’en est point qui ne soit composée d’autres idées.
Peut-être M. Locke a-t-il entendu par idées simples , celles qui sont si claires par elles-mêmes , que les autres dont elles sont composées ne sont pas plus claires. Alors , comme je ne prétends jamais faire la guerre auv mots , je conviendrai avec lui que toutes les idées claires sont simples , bien qu’elles puissent être composées d’autres idées; mais il faudra aussi qu’il convienne avec moi, qu’il a parlé un langage inconnu à tous les philosophes , sans qu’il en fût besoin ; et qu’il en aurait dû avertir les lecteurs , pour ne les pas surprendre.
Quoi qu’il en soit, je suis persuadé que la clarté de nos idées no vient pas précisément de leur simplicité, mais du sentiment intime que nous en avons. Telle est la nature de notre âme , que tous les mouvements et toutes les impressions qu’elle éprouve dans ellemême , sont des sentiments qu’clle distingue toujours très-bien et dont elle a une idée très-claire.