VI” ENTRETIEN
Vous m’avez si fort mis en goût de métaphysique, dit Eugène à Téandre dans un nouvel entretien qu'ils eurent ensemble , que, à force de considérer les choses de près et par toutes leurs différentes faces, je commence à m’en repentir. Pourquoi donc? dit Téandre. C’est, répondit Eugène, que, trouvant bien des gens dans un goût tout opposé, je suis tenté quelquefois, voyant le peu de discernement qu’ils font des choses, de ne les pas trouver trop raisonnables, ce qui ne convient pas; et même de le leur faire remarquer, ce qui convient encore moins.
Je vous avoue, dit Téandre, que c’est une peine que j’ai souvent éprouvée de mon côté , d’avoir à essuyer le raisonnement d’un grand nombre de personnes qui paraissent assez raisonnables dans la société civile, et qui d’ailleurs ne raisonnent qu’à demi dans les matières qui demandent de. la justesse et de la précision d’esprit; parce que, faute d’attention et de métaphysique, ils ne conçoivent point assez les choses dont ils parlent : en sorte même qu’ils n’ont pas le discernement nécessaire pour apercevoir qu’ils n’entendent pas ce qu’ils disent. Mais notre métaphysique , qui d’un côté nous expose à cct inconvénient , nous découvre d’un autre côté que les hommes étant faits de la sorte indépendamment
de nous, et malgré tous nos soins, le nôtre doit être de ne nous en pas inquiéter, et de les laisser pour ce qu'ils sont; quitte à no'nous point engager avec eux en des discussions dont ils seraient incapables, et où ils s’imagineraient avoir raison en dépit de la raison môme. Pour nous dédommager, ajouta Téandre , tâchons l’un et l’autre à nous préserver de la confusion qui règne ordinairement dans leurs discours et dans leurs idées ; et, par le secours d’une juste métaphysique, essayons aujourd’hui de connaître exactement la nature du sens commun qui est si souvent méconnue.
Je n’en suis pas surpris, dit Eugène, puisque son nom même le fait méconnaître, et semble contrarier sa nature; car, à dire vrai, le sens commun n'est guère commun. En effet, la diversité parmi les sentiments des hommes étant à peu près aussi grande que parmi leurs visages et leurs tempéraments , à peine se trouvera-t-il deux hommes qui aient, sur le même sujet, tout à fait le même sentiment; dans une variété si générale, où se trouvera le sens commun?
La comparaison, dit Téandre, qui rend votre objection plausible, rendra la réponse que j’y dois faire également palpable. Au même temps que tous les visages des hommes diffèrent en quelque chose, ils ont néanmoins quelque chose de semblable : tous ont une bouche, des yeux, un front et le visage d'une certaine étendue ; en sorte que ceux qui n’auraient pas à peu près cette conformation, passeraient pour des monstres, et le seraient en effet. Tous les tempéraments ont ainsi quelque chose de commun ; par exemple de désirer le bonheur, de n’aimer point à être trompés, d'avoir besoin de se nourrir, etc.; voilà, dis-je, ce qui est commun ou semblable en tous, malgré leur diversité. Il n’est pas essentiel à l'homme d’avoir le visage d’une manière qui convienne à un homme particulier; plutôt qu’à un autre particulier; mais la conformité de visage ou do tempérament (pii est dans tous les hommes leur est essentielle. Il en est ainsi de leurs sentiments : en sorte
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qu'un homme qui, dans ses sentiments et ses pensées n’aurait rien de semblable aux autres hommes, passerait pour un véritable monstre, et il le serait effectivement"
Nos philosophes, dit Eugène, ne demanderont-ils pas s’il est ainsi quelques sentiments communs à tous les hommes? Du moins, repartit Téandre, ils seront obligés d’avouer que, s’il en est de la sorte , ce sont autant de premières vérités , sans quoi il n’y aurait plus (ainsi que nous l’avons déjà remarqué) aucune vérité dont les hommes pussent jamais convenir. Ils ne conviennent que par voie de raisonnement ou de principe. Le raisonnement suppose toujours un principe; et comme il ne resterait plus de principe commun, le genre humain ne serait qu’un amas de visionnaires qui, chacun de leur côté , regarderaient les autres hommes comme autant de fanatiques. Trouvez-vous le raisonnement plausible? ajouta Téandre. Si plausible, répondit Eugène, et j’en suis si content, que je no vois pas comment on y peut répondre.
Je ne le voyais pas non plus que vous, dit Téandre; mais un jour, le proposant à un philosophe, je fus surpris de le lui entendre improuver par l’endroit même qui vous le fait approuver : cette preuve, disait-il, n'est que plausible; elle n'atteint pas jusqu’à la sagacité philosophique ; cependant , comme le plausible n’est au fond que ce qui touche la raison humaine par voie de sentiment , je conclus que lui et ses semblables admettaient pour sagacité philosophique des pensées opposées au sentiment de la raison humaine. Et lorsqu’ils se regardaient par là comme les héros de la métaphysique, je fus persuadé qu’ils en étaient plutôt le jouet ; puisqu’elle n’est elle-même que la perfection de la raison, répandue dans tous les hommes et dans les premiers sentiments communs à tous les hommes. Ainsi, ne pas convenir de co point, c’est, ce me semble, ne pas trop entendre ce qu’on dit , ni ce qu’on veut dire : c’est étourdir les autres en s’étourdissant soi-même.
Je suis ravi, dit Eugène, que vous rendiez celte sagacité philosophique aussi ridicule que je l’aurais crue redoutable. Les raisonnements forcés n'ont jamais été de mon goût , et vous m’avez permis de regarder pour tels les subtilités qui, avec toute l’attention de l’esprit humain, ne peuvent jamais lui devenir plausibles. C’est là , reprit Téandre , une maxime qu’on ne peut trop suivre dans les connaissances les plus essentielles à l’homme. Car enfin il est des connaissances de sentiments très-certaines et très-évidentes, auxquelles on peut opposer des subtilités épineuses et des spéculations outrées dont on ne doit faire aucun cas. Ne vous souvient-il point, continua-t-il, de cet ancien sophiste qui voulait prouver par la divisibilité à l’infini des parties de la matière, qu’il fallait un temps infini pour parcourir l'espace d'un pouce? Que fit alors un philosophe sensé, qui était d’abord embarrassé à lui répondre par voie de raisonnement? Il lui répondit par voie d’expérience; et, marchant au moment même, il dit au sophiste : Raisonnez à l'infini, je viens de faire mon pas en un instant.
Y pensez-vous assez, interrompit Eugène? Savez-vous que le raisonnement du sophiste que vous méprisez est adopté par un des métaphysiciens du monde que je vous ai vu estimer davantage , et qui est peut-être le plus estimable de nos jours ? N’en faisons point à deux fois , poursuivit Eugène, c’est l’illustre M. Bayle. Il dit nettement, d’après le raisonnement que vous avez cité , qu’il est douteux si l'on peut juger le mouvement possible; et c’est ce qu'on m’a fait voir, si je 11e me trompe , dans son Dictionnaire critique.
Vous ne vous trompez point, répondit Téandre , et c’est ce qui me rappelle une pensée que j’ai lue dans les Principes du raisonn ., 1 leg., 3e lettre : qu’/ï ne faut pas toujours s'en rapporter à l’autorité d’un seul homme, fût-il le plus judicieux et le plus habile; car en est-il un au monde si sensé à qui il ne puisse échapper une sottise ? Quelque grand génie que fût M. Bayle, il
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serait heureux d'en être quille pour une; c*l, dans un besoin, je joindrais à celle que vous venez de rapporter de lui celle qu'il débite ailleurs: «que par rapport aux conséquences et à la conduite de la vie, la créance d'une dix inité et le système de l’athéisme sont indifférents.» Il avait jugé à propos do vouloir rendre tout problématique et de trouver partout du pour et du contre. C’est à quoi ne pensent pas une foule d’esprits médiocres qui lisent si familièrement les écrits de cet auteur sans être capables d'en apercevoir ni le danger ni les bévues. Le soin de les relever occuperait avec succès et avec utilité la plume d’un homme qui penserait avec moins de licence , mais avec plus de justesse et de solidité ; car enfin , a\ ec l’estime que je fais de la beauté et de la pénétration d’esprit de M. Bayle, je le donnerais \olon tiers, par .divers endroits de ses écrits , pour exemple d’un de ces raisonneurs qui s'amusent à chercher au delà de la raison ce qu’ils imaginent , au lieu de se renfermer dans son enceinte pour y trouver ce qu’ils doivent.
Sortirais-je de cette enceinte de la raison, reprit Eugène , de nous faire une question particulière? car je n’insiste plus sur l’article de M. Bayle, que vous traitez trop sérieusement pour le temps où nous sommes , et qui nous mènerait trop loin. Dites-moi donc, je vous prie, comment on peut s'assurer qu’un sentiment est dans tous les hommes quand on ne les a pas vus tous et qu'on n’en connaît, comme vouset moi, que la plus petite partie?
Je vous le demande à vous-même, répliqua Téandre, comment sommes-nous assurés que tous les hommes dans l’état naturel ont besoin de nourriture pour vivre , quoique ni vous ni moi n'ayons pas vu tous les hommes qui sont au monde ?
Quand on ne peut former que des doutes bizarres , dont la proposition seule excite la risée ou l’indignation , la difficulté porte avec elle-même sa réponse. Il est des impressions de la nature en chacun de nous qu’il ne nous est pas possible de démentir; et qui se trouvent confirmées par tout ce que nous
avons pu acquérir d’expérience , sans que nous les ayons vues contredites , et sans avoir pu soupçonner qu’on les puisse sérieusement contredire.
Quelles que soient, reprit Eugène, ces impressions de la nature et de l’expérience, vous me permettrez néanmoins d’avouer qu’elles no sont pointoncorc aussi fortesdansmoi que celle qui s’y fait quand je pense que deux cl deux font quatre : elles n’ont donc pas encore toute l’évidence dont la vérité est susceptible. Vous me permettrez aussi , répliqua Téandre, de vous dire que vous semble/, oublier de quelle vérité nous parlons ici ; c’est des vérités externes. Nous avons établi d’autres fois qu’elles n’avaient pas la même vivacité d’évidence que les vérités internes; mais qu’elles n’en étaient pas moins réellement et véritablement évidentes.
J’ai mérité le reproche que vous me faites, dit Eugène, et, pour m’en punir, je vous en fais l’aveu. Je ne suis pas néanmoins fâché tout à fait de me l’ètre attiré; je me remets par là au point où vous pouvez souhaiter pour m’instruire sur le sujet des premières vérités externes; cependant" me tromperais-je déjuger que nous trouverez bien peu de ces vérités qui soient des sentiments communs à tous les hommes?
Quelque petit qu’en soit le nombre , reprit Téandre, il en est toujours quelques-uns ; et ce que nous pouvons faire en faveur de ceux qui exigeraient ici le plus de circonspection , c’est de n’admettre d’abord que les vérités qui seront le plus incontestables. Marquez-m’en , je vous prie , auxquelles vous jugez qu’on se puisse tenir, dit Eugène, et, comme la bonne foi ne me permettra pas de les rejeter, elle vous engagera aussi à écouter les difficultés qui pourraient me survenir. Vous en surviendra-t-il, demanda Téandre , sur les propositions suivantes?
I. Il est quelque chose qui existe hors de moi, et ce qui existe hors de moi est autre que moi.