‹ Œuvres philosophiques du Père BuffierChapitre 158 sur 174 · IV0 ENTRETIEN · texte numérisé non relu

IV0 ENTRETIEN

Eugène ayant rejoint Téandre, commença par lui avouer qu’il avait reconnu l’importance de ne jamais prendre une abstraction pour une réalité , mais de s’en tenir toujours à la vérité la plus exacte et la plus précise. A propos de la irrite, ajouta-t-il, je crains d’avoir moi-mémo éprouvé l’inconvénient ou l’abus des abstractions, quand j’ai voulu me mettre à demèler nettement ce que c’est que la vérité : souffrez donc que pour m’éclaircir je vous renouvelle ici la question fameuse qui fut proposée autrefois : Qu est-ce que la vérité? car il me semble qu’on est encore à y répondre.

Les philosophes y ont toujours répondu, dit Téandre, quand ils ont défini la vérité, une conformité de notre pensée avec son objet. J’avoue, dit Eugène , que je ne me rappelais pas cette définition ; mais j’avoue aussi que je ne me trouve pas beaucoup plus content pour me l’èlre rappelée; car si la vérité est une conformité de ma pensée , elle est donc une particularité ou circonstance de ma pensée* elle en sera donc

dépendante, elle ne subsistera donc point par elle-même, et ne sera point éternelle : ce qui me parait contraire à ce qu’ont enseigné de plus beau , touchant la nature de la vérité , des philosophes d'une grande autorité : n’y aurait-il point par hasard des abstractions prises encore pour des réalités dans ce qu’ils avancent sur le chapitre de la vérité?

Votre soupçon , répondit Téandre, est pour le moins aussi bien fondé que leur autorité, et il est certain que la vérité n’étant autre chose qu’une particularité, circonstance ou qualité de nos connaissances et de nos pensées, elle en dépend do telle sorte, que, s'il n’y avait point de pensées et de connaissances au monde , il n’v aurait plus de vérité. D’ailleurs, comme Dieu est un esprit qui subsiste nécessairement et qui connaît de toute éternité , c’est aussi en lui que la vérité subsiste essentiellement , éternellement et nécessairement; mais par là elle ne se trouve pas indépendante de la pensée; puisqu’elle est la pensée de Dieu même, laquelle est toujours conforme à la réalité des jehoses.

J’ai encore de la difficulté, reprit Eugène , à concevoir quo la vérité réellement ne soit autre chose qu’un être qui pense; car enfin la réflexion de nos. philosophes. nouveaux n’estelle pas plausible, que quand je détruirais dahs ma pensée toutes les intelligences du monde, je pourrais toujours imaginer la vérité?

Ce que vous imagineriez alors , dit Téandre, est justement une abstraction et non une réalité. Vous pouvez par abstraction penser à la vérité, sans penser à aucune intelligence; mais réellement il ne peut y avoir do vérité sans pensée, ni de pensée sans intelligence, ni d’intelligence sans un être qui pense et qui soit une substance spirituelle. Voilà donc ce qui fait prendre le change à divers philosophes.

A force de penser par abstraction à la vérité qui est une particularité de la pensée, comme la pensée est une particularité ou modification de notre esprit , ils se sont aecoutu-

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niés à regarder la vérité comme quelque chose d’indépendant de la pensée et de l'esprit; à peu près comme les enfants trouvent dans un miroir la représentation d'un objet, indépendante des rayons do la lumière, dont néanmoins elle n’est réellement qu’une modification.

Pour tâcher de mieux comprendre, dit Eugène, que la vérité ne subsiste réellement que dans la sulistanee de l’esprit, en tant que la pehsée de l’esprit est conforme à son . objet, trouvez bon que je vous demande ce qu’on entend ici par objet de notre esprit. Je serais embarrassé , répliqua Téandre, à vous dire en général ce qu’on entend par ce terme : chacun l'entend à sa manière , et la manière de plusieurs est de l'entendre avec peu de clarté; mais si vous me demandez ce que j'entends, moi en particulier, et ce que je croirais qu'on doit entendre, je pourrai peut-être vous satisfaire.

Vous jugez bien, dit Eugène, que c'est là uniquement ce que j'attends de vous. Peut-être , sans vous en apercevoir, dit Téandre , attendriez-vous encore autre chose; car, sans y faire réflexion , on voudrait quelquefois ajuster les notions les plus claires avec les notions dont on a été d’ailleurs prévenu , mais sans égard à celles qui ont pu venir à l’esprit des autres gur le sujet en question : il me semble qu’en disant que la vérité est la conformité de la pensée avec son objet; on doit absolument- distinguer deux sortes d'objets qui font deux sortes de vérités. Beaucoup de philosophes les ont confondues; c’est de là aussi qu’est venue la plus étrange confusion dans leurs principes. Pour faire entendre le mien sur un article si important, observons, je vous prie, que la vérité , dans la juste signification de ce terme, ne convient qu'à un jugement que nous formons : en sorte que la vérité est la conformité du jugement que nous portons avec l’objet de ce- même jugement ( Pr. du Rais.). En effet, s’il n’y avait point de jugement, on ne jugerait ni vrai ni faux; et par conséquent il ne se trouverait plus de vérité ni de fausseté au sens

que je l’entends ici. 11 s’agit présentement de bien distinguer quel est l'objet de ce jugement; par exemple, dans ces pro- ■positions : le soleil est lumière, ou un cercle est rond, quel est l’objet qui doit être conforme au jugement que vous portez pour que cette conformité fasse une vérité?

L’objet du jugement que je porte, dit Eugène, est ici que le soleil est effectivement lumière , et qu’un cercle, est effectivement rond, et voilà ce me semble ce qui rend ces deux propositions vraies.

Le seraient-elles, continua Téandrc, si Dieu, par sa toutepuissance, venait à anéantir le soleil et tous les cercles qui sont au monde? Je crains que vous ne me dressiez ici un piège, répondit Eugène, et de m’y trouver bientôt embarrassé. Cependant je crois pouvoir répondre que la nature de tout cercle étant d’ètrc rond, et la nature du soleil d’ètre lumière , quand le soleil et tous les cercles seraient anéantis, il serait toujours vrai de dire : le soleil est lumière et un cercle est rond.

Mais, reprit Téandre en souriant, pour être lumière ou pour être rond il faut être : or, le soleil ni aucun cercle ne seraient plus, puisque nous supposons qu’ils seraient anéantis. 11 ne serait donc pas vrai alors de dire : le soleil est lumière et un cercle est rond. Fais-je entendre ma pensée? Trop bien pour mon honneur , répondit Eugène, en souriant de son côté; et me voici dans l’embarras que j’avais craint et dans le piège que vous m’avez dressé. Après tout, ajouta-t-il, il faut dire ici que le soleil est lumière en cas qu'il existe, et qu’un cercle est rond en ras qu'il existe quelque cercle.

Ne vous plaignez plus, dit Téandre, d’un piège et d’un

embarras dont vous sortez si bien; mais pour en tirer tout

l’avantage que j'ai en vue, souffrez que je vous demande

encore si ces vérités : le soleil est lumière et un cercle est

rond, renferment absolument la vérité de l’existence du so—

leil et do l’existence d’aucun cercle. Elles n’ont garde de la

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renfermer, dit Eugène, puisque , dans la supposition que vous avez faite de l’anéantissement du soleil et de tous les cercles, ni le soleil ni aucun cercle n’existerait : il serait pourtant vrai de dire que.le soleil par sa nature est lumière, et qu’un cercle par sa nature est rond.

Je ne suis en peine que d’une chose, dit Téandre, c'est d’apprendre où serait alors la nature du soleil et la nature d’un cercle; puisque ni l'un ni l'autre n'existerait? Je ne vois pas trop que vous répondre, dit Eugène, si ce n’est que le soleil et le cercle, aussi bien que leur nature, ne seraient que dans notre pensée.

Vous louchez le point, dit Téandre. Il faut bien distinguer la pensée que nous avons de la nature de la chose ( pensée indépendante de leur existence) d’avec la nature effective des choses, qui n'est autre que leur existence; et voilà ce qui doit nous rendre sensibles les deux sortes de vérités que certains philosophes n'ont point distinguées : Iu. une vérité interne, dont l'objet est purement dans notre esprit; 2°. une vérité externe, dont l'objet est non-seulement dans notre esprit, mais encore existe effectivement et réellement hors de notre esprit , et tel que notre esprit le conçoit. Ainsi toute vérité externe est au même temps interne (puisqu’elle ne serait pas vérité si elle n’était dans l’esprit); mais une vérité n’est pas toujours externe : or, tant qu’une vérité demeure simplement interne, nous ne jugeons et ne pouvons rien juger de l’existence de l’objet qui est hors de notre pensée; au lieu que, par la vérité externe, nous jugeons que l’objet qui est dans notre pensée a encore hors de notre pensée une existence effective et réelle.

Pour mieux distinguer encore ces deux sortes de vérités, ajoutons que la vérité interne est la conformité d’une de nos idées avec ifnc autre idée que notre esprit se propose pour objet; et la vérité externe est la conformité de coS' deux idées réunies et liées ensemble avec un objet existant hors de notre esprit , et que nous voulons actuellement nous repré-

senter : ou bien , si vous voulez, la vérité interne n'est qu’nn jugement sur la convenance et la liaison de deux idées actuellement présentes à notre pensée; au lieu que la vérité externe, est non-seulement un jugement sur la convenance de ces deux idées, mais encore un jugement sur la convenance de ces deux idées réunies ensemble avec un objet qui existe hors de notre pensée. Cette proposition , par exemple : L'existence de deux louis d’or de 20 livres chaque dans ma bourse, est l'existence de 40 francs dans ma bourse ; cette proposition, dis-je, se peut considérer selon la vérité interne, ou selon la vérité externe. Selon la vérité interne, elle est vraie essentiellement, au lieu qu’elle n’est nullement vraie selon la vérité externe : en elfet, comme je n'ai pas actuellement deux louis dans ma bourse, l'existence do 40 fr. dans ma bourse est une existence qui ne subsiste que dans ma pensée et non dans la réalité. Si j’avais actuellement et réellement deux louis d’or de 20 francs pièce dans ma bourse , la vérité do la proposition ne serait plus seulement interne , mais elle serait externe , parce qu'elle aurait un objet existant hors de ma pensée, conforme au jugement que j'en porterais dans ma pensée.

Il serait mal aisé, dit Eugène de ne pas comprendre la chose, de la manière dont vous l'exposez; mais je voudrais comprendre également quel pourrait être l’usage d'une réflexion si naturelle et si certaine. II est immense, dit Téandre , et il doit servir tellement de base h toute la métaphysique, que celle île plusieurs philosophes nouveaux , faute do cetto réflexion, n’a eu que des fondements ruineux. Ils ont mis pour principe universel de vérité: Tout ce que je trouve clairement enfermé dans l’idée d’une chose est vrai et peut s’affirmer de cette chose : le principe est évident et incontestable pour les vérités internes, et ne l'est nullement pour les vérités externes. En effet, si 1 idée claire que j'ai d’une chose n’est pas conforme à tout ce qu'est en soi la nature effective de celle chose, la vérité même subsistera alors sans la vérité externe.

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Or, c'est op qui nous arrive à l’égard de tous les êtres hors de nous; car n’ayant d’idée claire que de ce qui nous parait de ces êtres, sans que leur nature intime et effective nous soit connue ( puisqu’elle ne l’est que de Dieu seul), l’idée claire que j'en forme n’est pas conforme à tout ce qu’est en soi la nature effective de cet être; et par conséquent cette idée claire que j’en ai ne fait qu’une vérité interne et non une vérité externe. Par là, des esprits sublimes d’ailleurs ont pris le change, appliquant indifféremment à toutes les vérités internes ou externes, ce qui ne convenait qu'aux seules internes. Par là encore, et par la simple idée de Dieu, ils ont cru prouver l'existence de Dieu, parce que l’existence de Dieu est essentiellement renfermée dans l'idée de Dieu; mais ils ne prouvaient ainsi que l'existence de Dieu en idée, c'est-à-dire, ils prouvaient seulement que l’on ne saurait se former l’idée de Dieu sans y renfermer l’idée d’existence; mais tout cela ne fait qu’une vérité interne, laquelle ne prouve rien à l’égard de ce qui est hors de notre idée et de notre esprit. Ils ne prouvaient donc pas que l’existence de Dieu fût hors de notre esprit et dans la réalité, telle qu’elle est dans notre esprit et dans notre idée; et c’est néanmoins ce qu'il s’agit uniquement de prouver, quand on est en peine de démontrer l'existence de Dieu aux athées. Certains philosophes confondent" ainsi mille autres vérités internes avec autant de vérités externes, ne faisant des unes et des autres qu’une sorte de vérités. Cependant on les entend s'écrier quelquefois : J'ai une idée claire de celte chose! Im vérité est dans tout son jour! Qui peut méconnaître ici la vérité? Mais quelle vérité? une vérité purement interne et vérité d'idée, laquelle, si l'on n’y prend garde, conduit souvent à l'illusion et à l’erreur, en nous faisant prendre imperceptiblement des idées pour des réalités, des abstractions pour des existences de choses, et des systèmes pour des effets.

Les inconvénients que vous marquez, dit Eugène en riant,

no sont peut-être pas si considérables , et quand ces philosophes n'auraient bâti des systèmes de métaphysique que sur d’ingénieuses illusions, ne vaudraient-elles pas bien d’ennuyeuses réalités? D’ailleurs, à parler sérieusement, les vérités qu’ils ont établies n'en forment pas moins une science solide, et vous me permettrez d’en croire des personnes dont l’équité et l’habileté n’ont rien de suspect. Ils m’ont assuré plus d’une fois que les vérités établies par ces illustres auteurs ne cèdent en rien aux démonstrations mêmes de la géométrie , et qu’y a-t-il de plus certain que les vérités de la géométrie? Rien ne l’est davantage, répondit Téandre , et je vous avoue que c’est l'évidence la plus forte et la plus vive dont l’esprit humain soit susceptible. Je tomberai même d’accord avec vous, que la suite de certaines vérités cartésiennes sont des vérités aussi évidentes que les géométriques; mais il faut que vous tombiez aussi d’accord avec moi , que les vérités mêmes de la géométrie ne sont très-souvent que des vérités internes. Il est démontré en géométrie , par exemple, qu’un globe parfait, fùt-il immense comme celui de l’univers, tiendra sur un corps aussi menu que la pointe d’une aiguille; mais les démonstrations les plus claires qui prouvent cette vérité ont-elles jamais fait tenir , depuis (pie le monde est monde, un globe de la sorte? La métaphysique do nos philosophes est ainsi un globe qui tient sur la pointe d’une aiguille*: ce sont des démonstrations de. géométrie et non pas des choses effectives, des spéculations et non des réalités , des vérités internes et non des vérités externes.

Mais, reprit Eugène, si les spéculations ne s’accordaient pas avec les réalités, les démonstrations géométriques ri’auraient pas contribué autant qu’elles ont fait à perfectionner la mécanique et les arts, qui sont des pratiques effectives de pures réalités. Il ne tient pas à vous, reprit Téandre, que je ne me trouve à mon tour embarrassé; le plus habile sophiste ne s’v prendrait pas mieux à me le faire craindre. Vous

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supposez une incompatibilité entre la spéculation et la pratique, et ce n’est point ce que j’ai voulu dire. Au contraire, toute connaissance de réalité et de pratique suppose la spéculation et s’y accorde très-bien ; mais toute connaissance de spéculation ne suppose pas la pratique, et la réalité. Le globe sur l’aiguille en est une preuve. Dans les principes de métaphysique, il faut s’attacher d’abord à distinguer les vérités purement internes d’avec les vérités externes, qui -supposent toujours les internes. D’ailleurs, comme les vrais métaphysiciens n'ont jamais de difficulté sur les vérités internes, je voudrais qu’on s’attachât principalement à établir les vérités externes, afin de rechercher celles que nous devons admettre pour incontestables sur les choses qui existent hors de notre pensée et hors de nous.

On n’aurait jamais fait, reprit Eugène, s’il fallait examiner la réalité de tout ce qui existe hors de nous, puisque l’univers entier s’v trouve compris*. Il est vrai, répondit Téandrc ; aussi ne faut-il s’attacher d’abord qu’à ce qu’on peut appeler les premières vérités , qui sont la source et le princij»e de toutes les vérités que l’on peut établir sur l’existence réelle des objets hors de nous ; en sorte que toute vérité qui ne serait pas une conséquence nécessaire de ces premières vérités serait déclarée, par là même, une vérité pure- * ment interne et de spéculation.

Le dessein que vous proposez, dit Eugène, me parait utile; maison vous attachant aux premières vérités externes, je ne voudrais pas que vous traitassiez les vérités internes avec tant d’indifférence que vous ne daignassiez pas en parler.

Si je les méprisais, dit Téandre, je n’aurais pas eu à cœur d’en faire l’analyse avec tout le soin dont j’ai été capable : si jamais vous vouliez bien jeter Mes yeux sur le livre intitulé :

Les principes du raisonnement , vous trouveriez que la seconde partie n’est qu’une exposition de la nature des vérités internes et de ce qui leur sert de principe ; c’est en ce pointlà seul que consiste essentiellement tout ce qui s’appelle lo-

i ijique : en sorte qu’une vérité logique n’est qu'une vérité interne; mais tout ce que la logique enseigne ne saurait jamais parvenir, sans quelques autres secours , à nous faire découvrir ou reconnaître une seule des vérités extérieures ; donc , quand il vous plaira , nous en rechercherons les fondements.

Eugène et Téandre convinrent d’un jour pour ce nouvel entretien; Eugène, prenant le chemin de son logis, fit rencontre d’un 'autre philosophe à qui il en parla ; ce dernier, ayant depuis longtemps pensé à ces matières, communiqua à Eugène plusieurs réflexions pour les proposer à Téandre. On les reconnaîtra. aisément dans l’entretien qui suit.

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Eugène ne manqua pas de joindre Téandre dans un jardin où ils étaient convenus de se rendre. Afin de se mieux préparer à l’entretien, non-seulement il avait roulé dans sa tète les réflexions que lui avait inspirées le philosophe qu’il avait rencontré, mais encore il avait lu avec attention la seconde partie du livre dos Principes du raisonnement. Il commença par remercier Téandre de lui avoir indiqué un ouvrage si proportionné, disait-il, à son impatience naturelle, laquelle ne lui avait jamais permis de lire un livre eu trop long ou trop difficile à comprendre. Si je suis bien aise, ajouta-t-il , de vous en répéter ici le précis , c’est moins pour \ous en demander aucun éclaircissement sur les vérités que vous appelez logiques ou internes, que pour nous conduire avec plus de facilité à l’examen des vérités externes.

Une vérité interne n’est donc que la liaison d’une idée avec une autre idée, toutes deux présentes à notre esprit, qui en aperçoit le rapport et la liaison, mais sans qu’il soit besoin qu’il existe hors de nous rien qui soit réellement tel que ce que nous avons présent actuellement à la pensée. Ces vérités

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sont celles de la géométrie et de toutes les démonstrations des sciences; mais toutes ces démonstrations n’étant qu'une liaison d’idées, ne forment qu’une science idéale, à moins qu'il ne se trouve quelque objet réel qui, existant hors do nous, corresponde à ce que nous avons actuellement présent à l'esprit. Voilà ce que vous avez eu à cœur, ce me semble, de me faire entendre , et ce qu'il me semble aussi que j’entends clairement. Que prétendez-vous donc aujourd’hui me découvrir de plus? Je me proposais, dit Téandre, devons marquer les principes généraux, pour nous assurer que ce qui est présent à notre pensée existe effectivement hors de nous tel qu'il est présent dans notre esprit et à notre pensée, c’est-à-dire qu’il nous reste à examiner quelles sont les vérités qui servent de principes à tout ce que nous pouvons savoir de certain et d'évident touchant ce qui existe hors de nous.

Eugène, se rappelant alors ce que lui avait dit le philosophe qu’il avait rencontré, dit à Téandre: Ne seriez-\ ous point ici d’humeur à faire i n q vercepti blem e n t ce qu’ont fait sans façon d’illustres philosophes de notre temps, qui est de mettre pour principe le sujet même de la question , afin de me conduire ensuite avec méthode à un labyrinthe de conséquences où, à leur exemple, je pourrais m’applaudir dans une brillante suite de vérités internes, mais qui n’auraient qu’un fondement incertain ou ruineux? Vous voulez me montrer quelles sont les vérités do principe sur les objets qui existent hors de nous; mais si j’étais do caractère à douter qu’il y eut aucune de ces vérités, vous paraîtrais-je si étrange et si peu philosophe? Vous me paraîtriez, répondit Téandre en riant, un philosophe étrange; mais vous ne seriez pas le seul, et, pour peu que vous prissiez l'avis de quelques personnes qui se mêlent de philosopher à perte de vue, elles vous diraient que nous n’avons d’autre évidence que celle qu’elles appellent métaphysique : c’est celle qu’ils font uniquement consister dans la perception intime des

pensées ou sentiments que nous éprouvons actuellement en nous-mêmes, et dans les conséquences qui s’en peuvent tirer par voie de démonstration géométrique et par le moyen île ce que nous appelons des vérités internes.

Puisque je me trouve ainsi d’accord avec tant de personnes d’esprit, reprit Eugène, mon doute n'est donc pas si mal fondé, et je vous supplierais volontiers de commencer à le détruire. Je vous supplierais, de mon coté, dit Téandre, de commencer à examiner si ce doute est en vous? Si je vous dis que oui, et que je le suppose ainsi , répliqua Eugène, ne devez-vous pas m’en croire? Si je vous disais, repartit Téandre, et si je supposais que je doute de ma propre existence, m’en devriez-vous croire, ou le pourriez -vous?

Ce n’est pas, ce me semble, tout à fait de même, reprit Eugène ; notre propre existence nous est évidente , et tout le monde en convient ; mais tous ne conviennent pas que chacun ait l’évidence qu’il existe aucun autre être que soi. Tous n'en conviennent pas de bouche, dit Téandre, mais tous, au fond de Pâme, ont là-dessus le sentiment et la pensée que nous avons vous et moi. Or, je vous le demande, si , actuellement que vous y faites réflexion , il vous est jwssible de penser sérieusement qu’il n'y a nul être hors de vous, que je ne sois pas avec vous , que vous no voyez et n’entendiez pas actuellement quelque chose qui ne soit pas vous?

A parler franchement, répondit Eugène, je suis accoutumé depuis si longtemps à juger qu’il y a quelque chose hors de moi, que l’habitude l'emporte, et que je ne puis guère actuellement la contredire. Mais, reprit Téandre, vous figurez-vous qu’il vous ait jamais été possible de contrarier" de bonne foi cotte habitude, ou que quelque homme au monde que ce soit ait eu jamais sur ce ce point plus de force que vous?

Je croirais assez, dit Eugène, que si quelqu'un a eu cette force, c’est en lui un peu d’extravagance. Vous l'en quittez à bon marché, reprit Téamho; je suis bien assuré qu'actue!-

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lcment encore il vous serait impossible de rencontrer un homme qui doutât sérieusement s’il n'est. pas le seul qui existe dans l'univers, sans juger qu'il a tout à fait perdu l’esprit, tant il est évident à chacun de nous qu’il existe d’autres êtres que lui.

Cependant, dit Eugène, à parler aussi sérieusement que vous le pouvez souhaiter, je vous dirai qu’il ne me parait pas que j’aie la même évidence de l’existence d’un autre que j’en ai de ma propre existence, et je trouve que celle-ci me touche encore beaucoup plus vivement et plus intimement. Lorsque je regarde un objet en plein midi et par un grand soleil, dit Téandre, je le vois avec une clarté plus grande et plus lumineuse que quand le soleil ne fait que de s’élever, mais je n'en \ois pas plus véritablement cet objet ; de sorte qu’il m’est impossible, de côté ou d’autre, de juger que je ne le vois pas. 11 en est a peu près de même à l’égard de l’évidence sur mon existence propre et sur l’existence d'autrui: l’une, comme vous avez dit, me frappe plus vivement, niais l'autre ne me frappe pas moins certainement. Que ce ne soit pas, si \ous voulez , la même sorte ou espèce particulière d’évidence , c’est toujours une évidence incontestable, à moins que nous ne voulions disputer sur le mot d’iWdence; mais, afin de prévenir une dispute do nom si frivole, j’appelle pour moi évidence ce qui est tellement imprimé dans l'esprit de tous les hommes qu'il leur est impossible de juger autrement, et telle est la vérité par laquelle nous jugeons nécessairement qu'il existe quelque chose hors de nous.

J’avoue, reprit Eugène, que par voie de sentiment vous m’avez amené au vôtre ; mais les philosophes n’en demeurent pas là : ils veulent être conduits par voie de raisonnement , et c'est une démonstration que je vous prie de me fournir contre eux pour les réduire à votre opinion. Vous me demandez pour eux , répondit Téandre , ce que vous n’obtiendrez pas, et ce que j’avoue qu’il m’est impossible de leur fournir.

de métaphysique. 201

Avouez donc, interrompit Eugène avec vivacité, qu’ils n’onl pas si grand tort, ou plutôt qu’ils se montrent véritables philosophes de ne se point laisser convaincre là où il ne se trouve point de preuve démonstrative.

Il ne se peut trouver ici de démonstration , reprit Téandre, et c’est par là qu'ils doivent être plus convaincus du point en question. Attendent-ils une démonstration pour être convaincus de leur propre existence, ou est-il possible de leur en faire là-dessus ? Nullement ; en voici la raison : je vous supplie de la bien prendre, pour être en état d'arrêter tout à coup une infinité de mauvais raisonneurs et de plus mauvais raisonnements.

Une démonstration n’est autre chose qu’une suite ou enchaînement de propositions, en vertu desquelles on oblige son adversaire d’avouer la conséquence d’un principe ou d’une vérité qu’il a admise : il faut donc qu’il ait admis un principe ou une vérité pour qu’il soit possible de lui faire une démonstration. Or, dans le point dont il s’agit, il ne peut pas avoir admis aucune première vérité , puisque la proposition dont il s’agit, il existe d'autres êtres que moi , est elle-même une première vérité.

Mais, répliqua Eugène, c’est là aussi de quoi ils ne conviendront pas, que ce soit une première vérité, qu’il existe quelque chose hors de nous. Avouez du moins, reprit Téandre, que si je la propose comme une première vérité, il sera entièrement déraisonnable d’exiger que je la prouve , puisqu’un premier principe ne se prouve point; car je définis une première vérité , celle qui est si claire quelle ne saurait être prouvée, ni attaquée par aucune proposition qui soit plus claire et plus immédiate à la lumière naturelle de l’esprit : ainsi entreprendre de prouver une première vérité, c’est entreprendre d’éclaircir ce qui est plus clair que ce qu’on voudrait éclaircir.

Si la chose qu’on veut prouver, dit Eugène, n’est pas claire à l'égard des autres, seront-ils obligés d’admettre

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pour première vt* ri té celle que vous admettez? Si une première vérité, répondit Téandre, n’est pas claire par rapport à moi, il faut nous dispenser de raisonner ensemble; car enfin tout raisonnement suppose un principe connu ; or, un principe, en tant que connu à tous les hommes, est ce que nous appelons première vérité. Il faut donc que celui qui refuse de l’admettre avoue qu’il est impossible au genre humain de raisonner jamais avec lui ; et , s’il admet quelque première vérité, qu’il dise quelle elle est, afin que nous puissions en former des démonstrations.

Il dira toujours, reprit Eugène , que la première et unique vérité qu’il admet est celle de sa propre existence , sans en admettre aucune autre; et un écrivain écossais* a publié, dit-on, un ouvrage pour prouver qu’il n’avait aucune évidence de l'existence d’aucun être que de lui , et encore de lui en tant qu 'esprit, mais non de lui en tant que corps , n'avant aucune démonstration véritable de l’existence d’aucun corps. Croyez-vous, dit Téandre, que l’écrivain écossais ait trouvé quelques sectateurs de bonne foi? Pourquoi non? dit Eugène en souriant. En effet, reprit Téandre en riant de son côté, pourquoi les hommes n’useraient-ils pas du droit incontestable qu’ils ont de dire ou d’imaginer autant d’extravagances qu’il leur plaît? Il ne faut pas se contraindre, rien n’est moins au goût de notre siècle. Cependant voici une alternative à laquelle j’aurais recours si l’écrivain écossais méritait qu’on le réfutât. Ou bien il y a quelque chose de vrai, ou bien il n’y a rien devrai touchant l’existence des choses hors de nous ; s’il n’y a rien de vrai , toutes les pensées et les raisonnements des hommes sur toutes les choses du monde se trouveront autant de faussetés et d’illusions, auquel cas on pourrait toujours demander comment ce principe illusoire est venu si universellement dans la tète de tous les hommes? D’ailleurs s’il y a quelque chose de vrai touchant

' Berkeley.

DE MÉTAP1IYSIQCF.

l’existence des êtres hors de nous, qu’on le dise; et ce qu’on dira alors se trouvera une première vérité sur laquelle il serait extravagant de demander une démonstration.

Quelques-uns, reprit Eugène, ne pourraient-ils pas dire que nous sommes assurés de l’existence des corps ou des êtres hors de nous par la foi, ou du moins par l’assurance où nous sommes que Dieu ne peut nous tromper? Mais, répondit Téandre, pour être instruit par la foi, laquelle suppose un Dieu, et pour être assuré que Dieu ne peut nous tromper, il faut auparavant être assuré qu'il existe quelque autre être que moi ; puisque Dieu et moi ne sommes pas la même substance, ou bien moi-même je serais substantiellement Dieu : ce qui est à peu près l’impie absurdité de Spinosa, qui par là tend à détruire nos premières idées les plus claires et les notions primitives les plus distinctes. Aussi l’apôtre saint Paul, qui s’v connaissait mieux que nos philosophes, loin de prouver l’existence des corps par celle de Dieu, prouve au contraire l’existence de Dieu par celle des corps; tant il-esl vrai que l’existence et l’ordre des choses visibles sont une première vérité, qui, selon l’apôtre saint Paul, précède même la vérité ou la connaissance de l’exis-, tence de Dieu.

Ce que vous venez de m’exposer, reprit Eugène, me fait naître une pensée sur laquelle je vous supplie de me dire la vôtre : si on demandait à un homme qui prétend qu’on ne lui saurait démontrer qu’il existe au monde d’autres êtres que lui, si, dis-je, on lui demandait d'où il a pris l’idée d’au/re, ne serait-il point embarrassé à répondre? Votre réflexion, répondit Téandre, me paraît non-seulement subtile, mais encore judicieuse ; car enfin cette idée d 'autre que de soi, qui est dans chacun de nous, est ou naturelle en nous, ou reçue et venue d’ailleurs. Si elle vient d’ailleurs que de nous, il existe donc quelque autre chose que nous; et si elle est naturelle en nous, c’est donc la nature qui nous porte a l'admettre : et à juger qu’elle est vraie sans quoi il est im-

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possible d’imaginer comment et pourquoi chacun de nous étant nécessairement le seul être, l’idée d’un autre être nous serait venue à l’esprit. Mais c’est employer à pure perte do la subtilité et de la solidité que de vouloir raisonner contre un homme qui ferait une objection aussi folle que celle dont nous parlons.

Le raisonnement , dit Eugène , ne serait peut-être pas si mal employé que vous le supposez, puisque l’objection se propose par des philosophes mêmes qui ont de l’esprit et de la réputation; et, pour vous l’avouer ingéuôment, c'est un d’eux qui m’a récemment donné quelque embarras à lui répondre sur ce point. Votre embarras, dit Téandre, est la chose du monde qui devait le moins vous inquiéter; au contraire , vous deviez plutôt vous en savoir gré à vous-même, car plus on a de sens, plus on doit être content de no pouvoir répondre à des choses (pii n’en ont point.

C’était néanmoins, dit Eugène, un philosophe de grand nom. Philosophe tant qu’il vous plaira, dit Téandre, j’en respecte le nom; mais, séparé de la chose qu’il signifia, je le méprise ou j’en ris. Au reste, il n’est pas rare de rencontrer des gens d’esprit qui sur certains articles sont excellents philosophes, mais qui sur d’autres articles sont des esprits frivoles, et qui parlent plutôt j>our intriguer la raison que pour l’éclairer. Philosophes qui rejettent de bouche (car ils ne le peuvent faire dans l’ôme) les notions et les principes les plus intimes à notre intelligence, pour se faire une intelligence à leur mode, qu’ils appellent métaphysique, et que le reste du genre humain appelle extravagance. La vraie métaphysique ne cherche point à détruire la nature des choses, mais à les considérer telles qu'elles sont par leurs différentes faces. Or, dans la nature des hommes , il est un principe qui se fait sentir malgré toutes les vaines subtilités , et qui répond à tous les faux raisonnements, ou plutôt qui est évidemment au-dessus de tous les raisonnements, savoir : que chacun de nous existe, de manière que d'autres

hommes et d'outrés êtres existent arec lui. Si quoiqu’un dit le contraire, c’est qu’il veut plaisanter; et alors on peut lui répondre des plaisanteries. Que s’il prétendait parler sérieusement, c’est qu’alors très-sérieusement il aurait perdu l'esprit; outre que si lui ou chacun do nous est le seul être au monde, il ne faut point penser à l’entretenir; car, pour un entretien, il faut être au moins deux en ce monde.

J’admire avec vous, dit Eugène, comment on heurte le sens commun, quand on se met en tète d’en passer les bornes; et, s’il était possible, je voudrais qu’il vint à la mode de contraindre tous les philosophes et ceux qui s’en donnent le relief à reconnaître juridiquement le sens commun pour premier et universel principe de philosophie. Vous embarrasseriez beaucoup certaines gens , ditTéandre, et à meilleur titre qu’ils ne vous ont embarrassé. Au reste je serais fort de votre avis; et que, avant que de se mêler de philosopher, l’on demandât d’abord : 1°. Y a-t-il du sens commun parmi les hommes ? 2°. Qu est-ce que le sens commun?

Je crois assez , dit Eugène, que nos philosophes voudraient bien convenir du premier point, mais conviendraient-ils du second? Ne pas convenir du second , reprit Téandre, ce serait anéantir le premier ; s’il est du sens commun , c’est quelque chose de réel; et tout ce qui a de la réalité peut se définir par des philosophes; mais plusieurs semblent craindre d’éclaircir la question, pour n’être pas amenés au point qu’ils ne veulent pas; et pour n’être pas contraints d’avouer que leurs réflexions profondes se terminent à dos idées creuses.

Cependant , dit Eugène en riant , comme au fond ils n’ont pas contre le sens commun des droits bien autorisés, ne pourriez-vous pas, à leur défaut, me donner une notion précise de ce quon peut appeler sens commun, par rapport aux premières vérités dont il s’agit principalement ici? Il me parait, dit Téandre, qu’on peut découvrir cette notion dans le terme même de sens commun; et je lu définirais volon-

ÉLÉMENTS

tiers : le sentiment qui est commun aux hommes de tous les temps et de tous les pays, quand ils ont atteint l'usage de la raison. Je suis persuadé qu’en appliquant avec quelque attention cette régie aux premières vérités, on trouvera celles qu’il faut établir, touchant l'existence des objets hors de nous : c’est ce que nous examinerons dans la suite. En parlant de la sorte, Téandre aperçut une compagnie qui, entrant dans le jardin où ils s’étaient retirés, vint les interrompre et les lit changer de discours.

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