‹ Œuvres philosophiques du Père BuffierChapitre 167 sur 174 · TSS · texte numérisé non relu

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juste de tout notre entretien, et je suis ravi qu elle soit favorable à ma bibliothèque, dont j’ai à cœur de conserver tous les livres. Polémon et Cléonte voulaient en exterminer la plus grande partie : la protection de Téandre leur assure aujourd’hui un droit de stabilité dans mon cabinet et même un droit de bourgeoisie au Parnasse comme les mauvaises tulipes ont droit de croître à la faveur et dans l’espérance des belles tulipes. Il est vrai , reprit Philinte , que la comparaison des tulipes achève de me convertir; et pour ne pas faire une conversion infructueuse , je vais exciter les libraires à se charger au hasard de toutes les copies qui leur pourront tomber entre les mains. Courage ! leur dirai-je , à force d’imprimer de mauvais ouvrages , vous en imprimerez d’excellents; et les choses, à force de mal aller, prendront le meilleur train du monde. Il n’y a , dit Téandre , qu’à laisser le monde comme il est ; il se gouverne de lui-mème ; trop de sens commun lui pourrait nuire. Soyons contents de voir paraître toutes sortes de livres, mais réservons-nous le droit de ne lire que les bons.

Analyse.

1 . Multitude des mauvais livres convenable à la multitude des gens de mauvais goût. 2. Ils ont droit de satisfaire le leur qu’ils prétendent aussi bon qu’un goût opposé. 3. Les goûts étant ordinairement arbitraires, ils se trouvent opposés dans les plus honnêtes gens. 4. Les livres que l’on traite quelquefois de mauvais, étant souvent les plus vendus par les libraires, ils ne peuvent légitimement être supprimés sans intéresser le plus grand nombre auquel il faut déférer. 5. Il faut d’ailleurs souffrir de mauvais livres pour en obtenir de bons : de même que pour avoir quelques tulipes d’une exquise beauté, on en sème et on en souffre beaucoup do médiocres ou de viles , au milieu desquelles croissent les excellentes. 6. Les plus célèbres auteurs , comme le grand Corneille et Racine, ne parviennent souvent à faire des

chefs-d'œuvre qu’après avoir fait des ouvrages médiocres ou môme au-dessous du médiocre. 7. S’il ne leur était permis que de faire des chefs-d’œuvre, ils ne pourraient ni s’essayer, ni s’exercer, ni profiter des défauts qu’on remarque en eux pour devenir plus parfaits. 8. Enfin, quel que soit un livre , ceux à qui il ne plaît pas n’ont qu’à ne le point lire; ils n’en seront point incommodés, tandis que ceux à qui il plaît y trouveront leur satisfaction : personne donc n’a le droit de s’en plaindre.

Usage.

Être réservé à condamner les livres que nous trouvons mauvais , puisqu’ils sont goûtés par d’autres , et que notre goût n’est pas la règle du genre humain. Au lieu de décider, comme on fait souvent , qu’il faut supprimer les ouvrages que nous improuvons, cherchons l’endroit par lequel ils sont approuvés par d’autres ; nous les jugerons moins blâmables et souvent d’un meilleur usage que nous ne croyions. Il n’est guère de si mauvais livre où il n’y ait à profiter, du moins pour quelques-uns. Si le raisonnement n’en est pas si juste , il s’y trouve un ramas de faits utiles ; s’il est dénué de faits, les raisons en seront judicieuses; s’il n’est pas solide, il est amusant; s’il est rebutant pour le style, il sera intéressant pour les choses, etc.

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