‹ Œuvres philosophiques du Père BuffierChapitre 166 sur 174 · UU · texte numérisé non relu

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sur la plupart. des hommes; car à peine s’en trouvera-t-il un seul que de bons connaisseurs ne découvrent être un original.

C’est dommage, interrompit Timagène, que nous ne soyons bons connaisseurs; il serait rare que tous trois nous nous trouvassions mutuellement des originaux. On se prit à rire de la réflexion de Timagène; sur quoi Téandre lui répliqua en riant de son côté : EU, qui sait ce qui en est? Nous disons, nous, toujours librement tout ce que nous pensons. Mais, ajouta-t-il, un si grand détail ne sert à rien pour la thèse générale; elle semble assez se vérifier par ce que nous disons nous-mêmes tous les jours : La moitié du monde se moque de l'autre. En effet, croyez- vous que toutes deux n’aient pas raison? On no rit guère do ce qui n’est point ridicule; il est vrai qu'on ne rit pas toujours de ce qui l’est, mais c’est qu’on n’est pas toujours en humeur, et qu’on a autre chose à faire; d’ailleurs, on est bien aise d’épargner le caractère original des autres de peur de les autoriser à n’épargner pas le nôtre à leur tour.

Vous supposez toujours, dit Timagène, qu'il ne tient qu’à nous de découvrir dans chacun des hommes un endroit ridicule; mais peut-on faire une pareille découverte dans la personne de Critandre, qui est, comme vous savez, si réservé, si prudent, et néanmoins si spirituel et si aimable? Il est tout cela, répondit Téandre, et quelque choso de plus parfait encore si vous voulez ; mais croyez-vous qu’il fût impossible de trouver dans lui ce que nous disons? Ce seul soupçon est insupportable, interrompit Timagène, le gentilhomme dont nous parlons est la sagesse même; plus on le connaît, plus on le révère. On a raison de le révérer, répliqua Téandre ; prétends-je dire qu’il ne faut plus honorer les gens aussitôt qu’ils ont quelque chose d’original? Je ne suis pas un ennemi du repos public, qui se plaise à troubler la société humaine; au contraire, je suis persuadé qu’il ne faut pas même faire attention à l’endroit ridicule des gens, surtout quand ils sont aussi accomplis que la personne dont nous

EXAMEN

parlons; mais quand nous n’y pensons point, il n'en est pas moins réel. En effet, qu’est un homme avec toute sa sagesse et toutes ses autres excellentes qualités, qui craint toujours il'en dire trop ou trop peu , et de ne pas garder assez de circonspection? qui, pour prévenir cet inconvénient, vous fait une confidence en des termes vagues, où vous ne concevez rien, sur quoi pourtant il vous répète diverses fois ; Vous m’entende z; vous voyez assez où cela va, mais, t le grâce, que la chose demeure entre nous; il est important de ne la pas étwiler. De sorte qu’un jour, au milieu de l’envie de rire que me causa une pareille ouverture, je lui répondis d’un grand sérieux , qu’ assurément on no saurait pas l’affaire dans le monde sur ce que j’en dirais, et que, pour cette fois, il n’avait pas à craindre de s’étre trop avancé : il m’entendit ; mais autant que je pus apercevoir, il me reprochait tout bas mon imprudence de ce que je trouvais qu’il fût circonspect; de sorte qu’il demeura toujours fort éloigné de soupçonner rien de son caractère original , qui le rend à l’excès et ridiculement circonspect. C’est donc ici, ajouta Téandre, que se vérifie le proverbe : rien de trop en quelque matière que ce soit; trop de prudence et de circonspection peuvent faire un caractère original , aussi bien que trop de précipitation et do légèroté.

Du moins, dit Léonce en riant, on a de quoi se consoler quand on est original de la première espèce que vous me marquez ; et l’on doit être content de soi quand on se trouve un sage original. C’est insulter à la sagesse et à la prudence que de parler ainsi , interrompit Timagène avec autant d’activité que si la chose eût été sérieuse ; peut-on jamais avoir trop de sagesse? ou peut-on, par la voie de la prudence, tomber dans le caractère ridicule? Pourquoi non , repartit Téandre : en suivant un chemin qui mène à un terme, ne peut-on pas aisément passer le terme? Pour peu qu’on soit au delà du point où consiste la sagesse, on touche le ridicule, et même on y est déjà arrivé. N'est-il pas vrai qu’un homme

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est grave par principe de sagesse , mais que le môme principe, le conduisant trop loin, fait d’un homme grave un Scaramouche ? et que telle femme est réservée par principe do sagesse, mais que ce principe, pour n’ètre pas contenu en de justes bornes, fait quelquefois une précieuse ? C’est par là qu’il est si difficile et d’éviter le ridicule et de s’assurer soi-même qu’on l’évite. Un honnête homme peut se répondre qu’il a de la sagesse , mais qu’il n’en a pas un peu plus qu’il ne faut; qu’il n’est pas, par exemple, trop retenu , trop composé , trop exact , trop grave ; c’est ce qu’on no saurait presque jamais distinguer nettement ; de manière qu’à peine trouverez-vous un homme extrêmement sage qui ne soit un peu original à force de sagesse.

Heureusement, reprit Philinte , ce n’est pas cet excès qui fait le plus d’originaux , et les hommes n’ont guère à se reprocher île ce côté-là. Do quelque côté que ce soit , repartit Téandre, je ne crois pas qu’ils aient rien à se reprocher sur le caractère original ; et je suis fort persuadé que c’est de la meilleure foi du monde qu’ils s’en trouvent revêtus. Du reste, je ne sais si le ridicule qui naît d’une perfection telle que la sagesse n’est pas encore tant soit peu plus ridicule que celui qui viendrait d’une imperfection telle que serait l’étourderie. Le contraste, du moins, le fait paraître dans un plus grand jour. C’est une espèce d’assemblage du beau ctdu laid, qui est plus extraordinaire, plus surprenant et, par conséquent, plus propre à faire rire. 11 en est comme de certaines gens de province qu’on rencontre par hasard , qui ont de la bonne mine et de l’agrément dans leur air, mais qui, venant à parler, parleraient normand ou picard : ce jargon donnerait à leur personne un ridicule d’autant plus grand qu’on l’attendrait moins là où il se trouverait. Tel est, poursuivit Téandre , l’effet du caractère dont nous parlons quand il se trouve dans un homme sage où l’on ne s’attend point à le rencontrer; car il me semble, à moi, que c’est le sublime en fait de ridicule.

EXAMEN

Concluoz au moins, interrompit Timagène, que le sublime étant rare en quelque genre que ce soit , le sublime du ridicule n'est pas ordinaire aux gens sages , et qu'ils ne doivent pas l'appréhender comme les autres hommes. Ne conclurais-je pas aussi juste, répliqua Téandre, que certains hommes très-sages étant fort susceptibles de ce genre de sublime, il n’en est point qui puisse s’assurer lui-mème de n’en être pas plus ou moins atteint? Quoi , reprit Timagène avec aetix ift* , un homme sage ne jtourra pas se flatter de n’ètre pas d’un caractère à faire rire le monde à ses dépens? Pour s’en flatter, il le peut sans doute, répondit Téandre, et il le peut si bien qu’il le fait toujours. Ce n’est pas ce que je veux dire, reprit Timagène, je demande s’il ne le peut, ets’ilne le doit pas? Il le peut, repartit encore Téandre, puisqu’il est le maître de ses jugements; et il le doit, parce qu’il est à propos de pourvoir à son repos et à sa satisfaction. Laissons les plaisanteries, dit Timagène, et donnez-moi ici , je vous supplie, une de ces réponses précises qui sont d’ordinaire si fort de votre goût, et qui tiennent de cette méthode philosopiiique que vous faites tant valoir.

Il faut vous satisfaire, dit Téandre; mais puisque vous voulez de la méthode , avouez qu’afin que chacun de nous porte ce jugement avec sûreté, il doit avoir une règle infaillible. Mais quelle sera cette règle sûre et infaillible? Ce sera, reprit Timagène, l’esprit droit, le sens commun, le jugement d’un homme sage. Par malheur, interrompit Téandre, la première et la plus sûre de toutes les règles, c’est que l’homme le ‘plus sage est suspect dans sa propre cause. La règle est juste, dit Timagène, quand il a intérêt de se tromper; mais s’il y va de bonne foi comme nous , ajouta-t-il d’un air plus gai, ne lui enviez pas la consolation de se dire confidemmcnt à lui-mème , et en se parlant avec toute sorte de cordialité : Après tout, j’y ai bien pensé, je ne suis point un homme ridicule et origina'.

•h u envie la consolation de personne, dit Téandre en riant

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do son côté, jo ne suis pas si cruel; mais je suis un peu équitable , et je veux qu’elle soit fondée sur la justice. Or, pour accorder que, dans le genre humain, on pût équitablement se faire une confidence pareille à celle que vous venez de marquer : Apres tout, je ne suis point un original, il faudrait que , dans le genre humain , on eût aussi l’exemple d’une confidence tout opposée que l’on se ferait , en se disant à soi-méme avec cordialité et avec franchise : Après tout , et après y avoir bien pensé , je suis fort ridicule et un franc original. Il n’est pas nécessaire que je le dise ailleurs pour me décrier, mais il ne sert à rien de me le déguiser ici pour m'en faire accroire mal à propos.

Cette idée fit rire ceux qui écoutaient Téandre ; ce qui l’obligea quelques moments à cesser de parler; après quoi il ajouta : Un aveu de cette nature vous parait extraordinaire, je m’v attendais bien ; l’envie de rire qu’il vous a causée est la meilleure sorte de preuve que je puisse vous apporter, et la marque la plus sûre que vous êtes persuadés. Vous nous croyez trop dociles, reprit Timagène ; car enfin, bien qu’on ne se fasse jamais un aveu pareil à celui que vous venez de citer, en conclurez-vous qu’un homme sage ne voit pas évidemment qu’il est sage? Je ne puis pas trop vous répondre de ce qu’il voit, répondit Téandre ; mais tel homme sage dans la vie ne laisse pas d’être ridicule par certains endroits , et ne s’en aperçoit point, et ne s’en doute seulement pas. Pourquoi ce qui arrive à l’un ne pourrait-il pas arriver à tout autre? Et comment s’assurer qu’il n’arrive pas en effet? On s’en assurera, repartit Timagène, en s’étudiant soi-même , et en considérant le ridicule des autres ; alors on fait des réflexions mille fois plus qu’il ne faut pour l’éviter et pour s on garantir. On fait, dit Téandre, toutes les réflexions du inonde hormis la seule qu’il faudrait faire, et dont il ne vient seulement pas la première idée.

Certain homme des plus ridicules que l’on rencontre ne voit rien , dit-il, de plus aimable que d’être naturel; aussi

l'est-il plus qu’aucun autre, à ce qu'il so l'imagine; il s’en applaudit continuellement en lui-même, il en prend le monde à témoin , et de l’aveu de tous ceux qui le pratiquent t il n’est naturel en rien que dans son impertinence ; toute sa personne est un vrai tissu de grimaces, de petites façons bizarres, et de fausses délicatesses. Un autre à force do réflexions dans lesquelles il s’épuise , se reconnaît des défauts, et en grand nombre ; il se retranche sur une seule bonne qualité dont il se fait honneur, qui est la sincérité; c’est son fort ; on ne peut lui reprocher quoi que ce soit sur ce chapitre; c’est justement par sa sincérité même qu’il est ridicule. Mlle lui fait dire des grossièretés lorsqu’il croit dire les choses du monde les plus justes; et lui fait faire des brusqueries les plus étonnantes , quand il croit faire des merveilles. Mais s’il est brusque, il est serviable, jamais homme ne le fuL tant; c’est encore une bonne qualité qu’il cultivo avec autant de soin et avec autant de succès que sa sincérité : il ne laisse pas échapper la moindre petite occasion de vous rendre des services qui vous importunent, il se le reprocherait toute sa vie: c’est pourquoi il s’étudie à vous prévenir; c’est le caractère d’un bon cœur, il serait au désespoir d’y manquer : il a déjà pris vos intérêts , il s’est déclaré pour vous , il a fait votre éloge sans attendre que vous lui en parlassiez , il est vrai qu’il aurait attendu toute sa vie , car au fond le plus grand service qu’un homme de sa sorte pùt vous rendre, serait d’être en ce monde par rapport à vous comme s'il n’y avait jamais été; vous le lui avez insinué mille fois ; vous lui faites des remcrcirnents aussi forts qu’ils puissent être : et dans l’instant même, si vous l’en croyez, il vous enverra du café dont vous n’usez point, et du tabac dont vous avez aversion. Par où voulez-Vous que ces gens-là s’y prennent à reconnaître leur, caractère ridicule? c’est leur endroit favori : c’est à leur égard le plus sùr et le plus irréprochable d’eux-mêmes. Ils corrigeraient tout dans leur personne, ils la refondraient tout entière qu’ils ne vou-

riraient pas toucher à ce seul endroit ; tant ils sont convaincus que c’est ce qui fait leur véritable mérite.

Mais, interrompit Léonce, si un homme sage n’a aucun de ces endroits ridicules , n’est-il pas sur. qu’il ne les voit pas en lui? Il est vrai, ditTéandre, mais il n’est pas sur qu’il ne les a point. Car il doit toujours se dire à lui-même : quand je les aurais effectivement, je ne m’en apercevrais pas et je n’en soupçonnerais rien; je serais entièrement dans la même disposition où je suis; je n’ai pas présentement plus de sûreté que j’en aurais alors. Or, je n’en aurais pas alors, ou ce serait une fausse sûreté; je n’en ai donc pas présentement , et je ne puis m’assurer moi-même que je ne suis pas ridicule.

Voilà, dit Léonce, une démonstration dans les formes, et c’est à nous d’y trouver une contre-batterie ou de prendre avec docilité le parti de craindre le caractère qui est peutêtre déjà le nôtre, sans que nous en ayons le moindre soupçon.

Heureusement, .ajouta Léonce en plaisantant, celui qui nous fait craindre nous rassure aussi ; car il ne voudrait pas que son raisonnement fit plus d’impression sur nous que sur lui-même, et je ne vois pas qu’il soit encore en de grandes frayeurs sur ce qui le touche, par rapport au caractère dont il a parlé. Dites, répliqua Timagène, qu’il est au contraire fort tranquille, et qu’il en est de sa démonstration comme de celle qui a été imaginée par certains nouveaux philosophes sur la plus importante de toutes les vérités. On propose la démonstration, on la met dans tout son jour, on crie qu’il n’y a point de réponse , et peut-être effectivement eston quelquefois embarrassé à la trouver; mais ceux qui n’y peuvent répondre, non plus que ceux qui la proposent, n'en demeurent pas plus convaincus; pour moi, je suis bien sûr qu’avec foute la preuve de Téandre, s’il y avait à gager sur ce point , il serait comme les autres hommes et gagerait en sa faveur.

!l ne s’agit pas, reprit Téandre, de ce que je ferais, mais ■ de ce que je devrais faire. Au reste, je ne suis peut-être pas si hardi que vous me supposez; et ma démonstration a fait sur moi depuis longtemps plus d’impression que tous ne croiriez bien. Quoi ! reprit Philintc, vous soupçonnez sérieusement de \ous-mème ce que vous disiez? Encore une fois , repartit Téandre , si je ne le soupçonne , j’ai un droit incontestable de le soupçonner. A parler franchement, je ne crois point cependant être trop ridicule; et si l'on me passe mes idées de paradoxes qu’on me reproche quelquefois, et. dont j’entrevois assez que certaines gens jugent à propos de plaisanter, je n’aperçois point d’endroit par où je doive être un original; avec tout cela, comme je n’ai nulle assurance, je ne m’en donne aussi aucune; et s’il venait à m’être révélé, contre mon opinion, que je le suis en effet, je n’en serais , je pense , que médiocrement surpris , et je prendrais patience plus qu’un autre.

Voilà, dit Léonce, une résignation des plus particulières dont j’aie jamais ouï parler, et l’exemple est si beau qu’il mérite d’être suivi. Pour moi , reprit Timagène, je le trouve si héroïque que je ne m’en sens pas capable : et je laisse à Téandre l’heureuse disposition de craindre avec tant de prudence ce qu’il croit devoir appréhender; il a sur ce point des lumières que d’autres n’ont pas. La disposition où je suis, interrompit Téandre, n’est pas si malheureuse que le persuaderait le ton dont vous parlez; et si c’est un mal d’être original, il me semble qu’il est diminué de moitié quand on reconnaît franchement qu’on y pourrait être sujet. Quelque édifiante, dit Léonce, que soit en vous la crainte que vous voulez inspirer aux autres, nous voulons vous en délivrer en vous déclarant qu’il n’y a rien à craindre pour vous; et si ce n’est pas assez, nous vous en ferons, s’il est besoin, une protestation authentique.' Il parait effectivement assez raisonnable que personne, sur son propre témoignage, n’ait l’assurance de se rien répondre à lui-même dans le

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point dont il s’agit; chacun est trop intéressé en ce qui le touche pour former sur cela un jugement qui n’ait rien du tout de suspect. Mais il faut qu’il ait droit de juger en sa faveur quand il aura pour lui des preuves aussi juridiques que celles dont nous parlons.

Vous verrez , dit Timagène , que Téandre ne s’accommodera pas encore de ce parti, et qu’il craindra ici les faux témoins. Vous me prévenez , reprit brusquement Téandre , et je ne désavouerai pas que c’est là ma pensée , pour l’avoir exprimée avec le tour railleur que vous y donnez : des faux témoins! puisqu’il me faut servir de votre expression; et en quelle matière sont-ils plus à craindre qu’en celle-ci? Je ne m’attendais pas, dit Léonce à Téandre, que pour me récompenser de l’accommodement que je proposais vous nous fissiez le déshonneur de récuser notre témoignage. Vous jugez bien, répliqua Téandre, que si je reconnais deux hommes au monde à qui l’on doive s’en rapporter, c’est à vous deux; mais, fussiez-vous sujets au malheur commun de no pouvoir porter ici qu’un témoignage suspect, vous n’y perdez rien de votre réputation : les bonnes qualités font sur ce point à peu près le même etfet que les mauvaises. Une inclination obligeante, une ancienne liaison et beaucoup d’amitié peuvent causer en ceci les mêmes préjugés dont serait susceptible un esprit injuste ou malfaisant. Des hommes du caractère le plus ridicule ne laissent pas d’avoir des amis d’un mérite distingué. Us en sont estimés et applaudis, souvent même par l’endroit qui lui attire les railleries du public. A considérer donc les choses sous ce jour, il faut délibérément faire franchir le pas à notre vanité , et l’obliger à reconnaître de bonne grâce cette vérité ; c’est-à-dire que ni l’esprit, ni la sagesse, ni la probité, ni l’étude de soimême, ni le témoignage des amis ne peuvent donner nulle assurance à l’homme du monde , le plus acc impli d’ailleurs, contre le malheur d’être ridicule par quel pie endroit , ni lui

ôter le juste soupçon que nous devons tous avoir, que nous le sommes peut-être en effet.

Nous prendrons notre parti plus aisément, reprit Léonce, puisque vous nous montrez qu’il y a assez de gens do mérite avec qui l’on peut se consoler de cette disgrâce. Il me semble au contraire, reprit Timagène, que voilà do tous les malheurs de la vie celui duquel on trouvera le moins à se consoler avec les autres : on ne se console d’ordinaire de ses maux qu’en les communiquant à ses amis auprès de qui l’on en décharge son cœur ; mais quand sera-ce qu’un honnètehoinme ira trouver un autre honnête homme pour lui tenir bonnement ce langage? écoutez, je suis ridicule, vous l’êtes aussi; consolons-nous ensemble de notre disgrâce, et prenons patience A frais communs. Vous rendez, interrompitTéandre, la chose trop difficile. Pour moi, voici comme je conçois qu’on peut en user sur ce point avec un ami : peut-être sommes-nous ridicules, n’y pensons pas davantage; cependant soyons toujours contents de nous-mêmes. Pour être un peu ridicule sans le savoir, on n’en est pas moins heureux; et il n’y a que ce qui intéresse notre bonheur qui doive faire impression sur nous.

Analyse.

Il n’est point d’homme si sage qui n’ait des traits do vanité communs au genre humain. 2. Ces traits communs sc particularisant en chaque particulier, y font par cet endroit un caractère original et ridicule. 3. On manque à les découvrir à cause que les hommes no sont pas entièrement connus. 4. La découverte s’en fait selon les occasions. 5. On en a divers exemples. 6. Ceux on qui elle se fait ont d’ailleurs du mérite. 7. L’usage par lequel la moitié du monde se moque de l’autre se trouve ainsi avoir du fondement. 8. Les personnes les plus sages , outrant leur sagesse , deviennent risibles. 9. Ceux qui ont ce caractère no s’en aperçoivent pas avec toutes leurs lumières, et il peut se trouver en chacun

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de nous sans que nous l’apercevions. 10. Tous ainsi peuvent craindre d'ètre atteints, mais ils ne doivent pas s’en inquiéter.

Usage.

L'usage le plus naturel et le plus utile de cette vérité est d’entretenir clans les hommes la modestie à l’égard do leur personne, et l’indulgence à l’égard des autres. Ceux qui se piquent le plus de mérite , qui se trouvent les plus respectables, çt qui sont peut-être les plus respectés , verraient qu’ils sont quelquefois le sujet de la plaisanterie des autres, s’ils étaient instruits de tous les discours qu’on tient d’eux; et d’ailleurs, s’ils étaient juges équitables, ils ne trouveraient pas la plaisanterie mal fondée. Apprenons de là à user à l’égard des autres de ménagement et de condescendance dans ce qu’ils pourraient avoir de défectueux et de ridicule , puisque nous-mêmes nous ne pouvons raisonnablement juger que nous en soyons tout à fait exempts.

XIIe PROPOSITION.

Qu'on a tort de se plaindre de ta multiiude des mauvais livres.

Philinte , dont nous avons parlé ailleurs , avait une jolie bibliothèque , et prenait soin d’v mettre tous les livres qui se font de nouveau. Ayant changé depuis peu d’appartement, il les avait fait confusément transporter, et il voulait les arranger sur des tablettes neuves dans l’ordre le plus naturel. Il avait invité pour cela deux ou trois de ses amis à venir lui donner leurs avis : c’étaient Polémon , Cléonte et Téandre. Les deux premiers étant arrivés, commencèrent de faire avec Philinte ce qu’il souhaitait d’eux.

Chaque titre de livre leur servait d’amusement et fournissait de sujet à leur entretien. Ils se réjouirent beaucoup de

EXAMEN

quelques-uns où il n'était parlé que île politesse , de belles conversations, de Y art (le plaire, et d’autres sortes d'ouvrages fort recherchés de certaines bourgeoises qui se donnent pour les beaux esprits de leurs provinces.

Quand tous ces livres seraient jetés dans le feu , dit à cette occasion Cléonte à Philinte, ou quand ils n’auraient jamais vu le jour , croyez-vous que votre bibliothèque en valût moins?

Je ne les estime pas beaucoup plus que vous, dit Philinte; mais avec cela , je ne serais pas trop d’avis de les brûler, et je suis persuadé que ma bibliothèque y perdrait.

J’entends, reprit Cléonte; une bibliothèque est jolie, nonseulement par la qualité des livres , mais encore par leur nombre et par leur reliure. Comme une grande quantité de ceux-ci sont très-proprement reliés, s’ils n’y étaient pas, la bibliothèque y perdrait, mais la littérature ne perdrait rien à la bibliothèque. Cependant, repartit Philinte, parmi les livres que vous méprisez, en voilà plusieurs dont le libraire sc loue extrêmement, et dont il a fait quatre à cinq éditions en moins de deux ans. C’est ce qui me déplaît, répondit Cléonte , que de pareils écrits soient si répandus.

On en était sur ce point lorsque Téandrc arriva ; et à peine l’cut-on salué, que Polémon lui dit : Vous venez le plus à propos du monde : vous servirez ici plus que vous n’auriez imaginé; on vous avait invité comme nous à venir arranger des livres, mais leur arrangement nous a conduits à juger de leur utilité ; Philinte en a ici un assez bon nombre de mauvais ; il trouve à propos de s’en faire le protecteur. C’est un excès d’humanité, dit Cléonte en riant : ses livres sont ses hôtes, il veut en user obligeamment avec eux ; et quoiqu'ils méritent peu d’estime, il est disposé assez à se déclarer en leur faveur.

On veut vous prévenir contre moi, dit Philinte à Téandre; mais pour avoir avancé que de mauvais livres pourraient avoir leur utilité , je ne crois pas que vous me trouviez si

condamnable. Je n’ai garde, repartit Téandre, je condamnerais un sentiment trop judicieux.

Polémon et Cléonte se prirent à rire , croyant que Téandre parlait lui-même en riant. Je ne sais comment il vous plaît d’en juger, continua Téandre; mais en parlant pour Philinte, j’ai cru parler pour la vérité, et j’ai roulé souvent dans ma tète une pensée qui revient fort à la sienne , savoir : qu’on a tort de se plaindre de la multitude des mauvais livres. Cette plainte , je l’avoue , est souvent faite par des personnes qui d’ailleurs ont de l’esprit et du mérite ; -mais avec du mérite et de l’esprit , on n’examine pas toujours les choses de si près.

Vous tenez un langage qui me surprend, dit Polémon à Téandre; mais' quoi que vous disiez, on vous estime trop pour croire que vous parliez sérieusemeut , et que vous prétendiez enchérir sur l’idée étrange qui est venue à Philinte ; voudriez-vous la soutenir par l’endroit qui est le moins soutenable? Pourquoi Téandre ne le ferait-il pas? interrompit Cléonte. Rien ne convient davantage, avec la réputation qu’il s’est faite, de défendre des contre-vérités; en voici une occasion favorable , il ne faut pas qu’il la laisse échapper: plus une opinion est extraordinaire , plus elle est digne de lui.

Il y a longtemps, reprit Téandre, que je m’entends faire ce reproche , j’y suis devenu assez peu sensible ; en tout cas, ce n’est point aujourd’hui ma pensée que je défends, c’est celle de Philinte; et ne fût-ce que pour la bienséance, je devrais me ranger de son côté; nous sommes chez lui , il ne faut pas que le maître de la maison soit abandonné : outre qu’il est juste que la partie soit égale, afin que les deux opinions puissent également se faire valoir.

Je vous suis fort obligé, lui dit Philinte, et je reconnais combien j’ai eu tort de m’être d’autres fois élevé contre vos sentiments , qui me sont aujourd’hui d’un si grand secours. Vous me tirez, ajouta-t-il en riant, d’une vraie oppression : rien n’est plus désolant que de se laisser accabler quand on

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croit avoir droit d'être soutenu ; cependant , je ne pouvais manquer de succomber, ayant affaire à ces deux messieurs qui ne voulaient pas souffrir seulement que j’osasse défendre ma bibliothèque et mes livres.

Du moins, interrompit Cléonte, prenez d’autres moyens de défense à la faveur du secours qui vous est survenu ; et au lieu de justifier le grand nombre de mauvais livres par lo débit qui s’en fait, souvenez-vous du mot d'un de nos poêles :

Ainsi qu’en $ots auteurs ,

Noire siècle est fertile en sots admirateurs ,

ou si vous voulez, en sots acheteurs. Ainsi, justifier de mauvais livres par le nombre de ceux qui les achètent, c’est, si je l'ose dire, justifier une sottise par un grand nombre de sots.

La conduite des sots n’est pas toujours une sottise, repartit Téandre : si , contre toutes les règles de la bonne chère, un homme trouvait du dégoût dans un mets mal apprêté , à votre avis serait-il fort sot d’en manger?

Chacun a son goût , repartit Cléonte , et use des mets apprêtés à sa mode. Chacun, reprit Téandre, a son goût pour les livres comme pour les mets; les uns sont la nourriture de l’esprit , comme les autres sont la nourriture du corps : il faut que les tables du Parnasse soient servies de manière que chacun y trouve do quoi so satisfaire par la multitude et la diversité des choses qu’on y fait paraître.

On ne parle pas, dit Polémon , contre la multitude des choses , mais contre la multitude des mauvaises; et si l’on doit exclure de la table des rois les mets d’un méchant goût, à plus forte raison faudra-t-il éloigner de la table d’Apollon la multitude des mauvais livres.

On ne dispute point des goûts, reprit Philintc, c’est un , oracle dans la société humaine , on n’en appelle point non plus <jue d’un arrêt. Eh bien , dit Polémon en riant, si l’appel est défendu , ne pouvons-nous pas toujours en venir à une interprétation d’oracle , comme on en vient tous les jours en

France à une interprétation d’arrôt? Parce qu’on ne dispute point des goûts , est-ce à dire qu’il n’y en a pas un bon et un mauvais? Ne voyons-nous pas, au contraire, qu’on méprise lé mauvais et que l’on estime le bon ? Si donc on ne dispute point des goûts , c’est qu’on y perdrait le temps ; car si un homme n'a pas le goût bon, vous aurez beau raisonner, vous ne le lui donnerez jamais; d’ailleurs, l’usagé de ne point disputer des goûts regarde les facultés du corps plutôt que celles de l’esprit. A l’égard des choses matérielles , le goût est indépendant du jugement et de la raison ; au lieu que dans les spirituelles , il se trouve un rapport nécessaire entre le bon sens et lo bon goût.

Grande discussion à faire, interrompit Téandre, de savoir si le goût est ou n’est pas purement arbitraire , ou s’il l’est plus au regard des ouvrages ingénieux qu’au regard des objets des sens ; ce sont là , dis-je , autant de sujets de dissertation, mais qui ne font rien à la nôtre. Qu’il y ait donc dans les choses de littérature un mauvais goût, j'en conviens; que ce mauvais goût se trouve dans les mauvais livres, cela est très-vrai ; qu’il n’y ait que les sots qui s’accommodent de ces mauvais livres , je pourrais vous le passer encore. Mais qu’en voulez-vous conclure ? qu’il ne faut point avoir égard aux gens de mauvais goût? La conséquence est naturelle, dit Cléonte , et c’est précisément la mienne.

La conséquence est pernicieuse, reprit Téandre, et la plus opposée au bon ordre de la vie civile. Le premier principe de la société n’est-il pas qu’on ait égard au nombre qui est visiblement le plus grand? Que s’il ne fallait faire des livres que pour ceux qui ont le goût bon , où en seraient une infinité de personnes considérables qui ne l’ont point? Ne se trouveraient-elles pas malheureusement privées d’un avantage où tout le monde a droit, qui est de pouvoir lire des choses qui leur plaisent et qui les amusent? Certainement, ajouta-t-il en riant, la politesse ne permet pas de so brouiller de la sorte avec tant d’ honnêtes gens.

EXAMEN

Nous voulons los ménager pour le moins autant que vous , reprit Polémon; mais nous prétendons que les livres qui leur plaisent et qui les amusent , ne soient que de bons livres, et que ees honnêtes gens soient gens de bon goût ; ils seront contents, (le la sorte, et nous aussi.

Vous prétendez, interrompit Téandre, faire des honnêtes gens qui soient à votre gré et non pas au leur; selon votre idée et non pas selon l’idée de la nature, quand vous en serez venu à bout, alors on pourra se plaindre de la multitude des mauvais livres ; mais si on le faisait dans l’état présent des choses, ce serait aussi peu équitablement que si l’on se plaignait qu’il y eût au monde des médecins. Supposé des maladies dans la nature, il faut des gens qui se mêlent de les guérir; et supposez dans la littérature un mauvais goût, il faut des auteurs pour le contenter.

Vous ne nous persuaderez pas cette fois, dit Cléonte, que vous parlez sérieusement ; mais puisque vous voulez en faire semblant , je veux bien , pour votre satisfaction , faire semblant aussi d’y être trompé en répondant à votre comparaison. II faut avoir égard aux malades qui sont malheureux par nécessité , mais non pas aux gens de mauvais goût qui sont ridicules par leur faute. S’il ne tenait qu’à eux, reprit Téandre, d’avoir le goût bon, pourquoi, je vous prie, ne l’ auraient-ils pas? Ils sont tous si jaloux d’exceller et de se distinguer de ce côté-là ; bien davantage, ils prétendent tous l'avoir, ils s’en font honneur et ils s’en vantent. Est-il un lecteur content d’un mauvais livre qui ne le regarde pas comme un ouvrage propre à contenter les gens qui jugent bien? Le goût dépend du tempérament; c’est une égale nécessité qu’il y ait et de mauvais tempéraments et de mauvais goûts: laissons les hommes tels qu’ils sont, et quels qu’ils puissent être, n’envions pas à un si grand nombre d’entre eux le plaisir qu’ils ont à lire de mauvais livres. De sorte qu'à vous entendre, reprit Cléonte, plus le mauvais goût et los mauvais livres sont un mal répandu, moins on doit s'en plaindre.

Si c'est là lin mal, répliqua Téandre, il est d’un caractère assez traitable; il n’incommode personne, ni ceux qui ont le goût bon ni ceux qui l’ont méchant ; car il est naturel de dire aux premiers :

l’n ouvrage est mauvais , qui vous force à le lire?

Il n’en est pas d’un livre comme d'un sermon, où, quand on est une fois dans l’auditoire, il faut l'entendre jusqu’à la fin ; mais si un livre vous ennuie, laissez-Ie pour ce qu’il est , il cesse de vous ennuyer; voilà donc vos intérêts à couvert. A l’égard de ceux qui , avec un mauvais goût, trouvent le livre agréable et bon, ne sont-ils pas aussi contents et peutêtre encore plus que si l’ouvrage était excellent? Ainsi, ajouta Téandre, les uns et les autres auraient tort de se plaindre, et personne n’a droit de le faire.

Vous voudrez bien en excepter, reprit Cléonte, ceux qui l’achètent pour un bon livre et qui le trouvent mauvais , tel qu’il est en effet; c’est bien la moindre chose qu’ils aient droit de se plaindre d’avoir été trompés et d’avoir perdu leur argent. Je ne leur passerais pas même cette plainte, interrompit Philinte ; car enfin qu’est-ce qui leur a fait acheter le livre? Leur curiosité et l’envie de savoir ce que c’était: ils ont vu que ce n’était rien de bon ; les voilà éclaircis pour leur argent. S’ils prétendaient avoir un livre qui leur convint, ils devaient l’acheter comme on achète un melon dont on veut être sûr, et le prendre à l’essai.

Par malheur, dit Polémon, les libraires, qui devraient entendre sur ce point beaucoup plus raison que les marchands do melons, l’entendent beaucoup moins, et je n’en connais pas qui voulussent vendre leurs livres à l’essai. C’est, reprit Cléonte , qu’eux-mêmes ils n’en sont pas chargés à une condition si commode, et qu’ils y sont les premiers trompés.

En effet, beau titre, beau dessin, bel’e préface, et quelquefois avec tout cela mauvais livre; n’y eùt-il que cet abus de tromper au même temps le libraire et le public, n’est-ce

EXAMEN

pas un trop juste sujet de se plaindre des mauvais ouvrages qui s'impriment, ou pour le moins de ceux qui les font?

Ce serait une injustice manifeste, dit Téandre, que de vouloir rien reprocher à un auteur par ces endroits-là; il en use avec toute la droiture possible: il dit ce qu’il peut pour faire estimer son ouvrage, très-persuadé qu’il mérite de l'être. Il pécherait contre la sincérité, do parler autrement; d’ailleurs il fait sou métier, il suit l’usage. Comment! interrompit Polémon avec un air de dépit, induire le public en erreur est-ce donc un usage ou un désordre? Oui, reprit Téandre en riant, c’est un vrai désordre , et qui tient fort de celui contre lequel M. Caritidès voulait présenter un placet au sujet des mauvaises orthographes qui se lisent aux inscriptions et aux enseignes de Paris , ou plutôt c’est lo désordre sur lequel un autre héros de cette espèce voulait intenter procès dans une petite ville de province. Il avait demandé des almanachs nouveaux à acheter; il en prit de cinq ou six auteurs différents , qui s'appelaient tous almanachs nouveaux, mais qu’il n’avait pas remarqué avoir été faits pour les années précédentes; il voulait des dépens; on l’avait trompé, disait-il, par de faux litres; celui d' almanach nouveau, dans les règles de la police, aurait dû, selon lui , être effacé de tous les almanachs qui n’étaient pas pour l’année courante; n’cst-ce pas la même plainte que l’on voudrait faire contre les livres dont le titre nous trompe? Réduisons cet abus à sa juste mesure : c’est le discours d’un marchand cpii appelle son éloire la plus belle dont on puisse être habillé ; on entend ce langage ; le marchand veut débiter sa marchandise, et l’auteur répandre son livre; permis d’ailleurs à chacun de n’en pas juger sans connaissance de cause, ou de s’en prendre à lui seul, s’il juge mal.

Vous vous réjouissez, dit Polémon, avec la requête de Caritidès et avec lo procès sur les almanachs nouveaux; je ne vous envie point ce plaisir, pourvu que vous me fassiez celui d’achever la comparaison que vous avez commencée

du marchand. Comme il ne peut exposer des marchandises de contrebande sans qu’elles soient déclarées par la police sujettes à confiscation, ne faudrait-il pas qu’il en fût de même des livres exposés au public, pour n’en point laisser où le libraire ne pût du moins trouver son compte?

Est-ce une raison , demanda Philinte , pour attaquer les mauvais livres, que de les voir exposés à n’être pas débités, tandis que vous leur en vouliez d’abord à cause qu’ils se débitaient trop? Mais, sur ce point, il en est des mauvais livres à peu près comme des bons ; de l’une et de l’autre sorte, il s’en débite et il en demeure à peu près une égale quantité.

Vous pourriez bien , dit Polémon , ne pas vous accorder ici avec la nation des libraires, qui sont pourtant sur cet article des juges compétents; je leur ai demandé souvent quels étaient leurs bons livres, et ils m’ont toujours marqué pour tels ceux qu’ils vendaient le plus, comme ils m’ont toujours appelé méchants livres ceux qu’ils ne vendaient point.

La nation des libraires, reprit Téandre, est au service do deux divinités-, d’Apollon et de Mercure; ils estiment l’une et ils aiment l’autre; ils ont un peu parlé selon leur affection en officiers de Mercure, qui mesurent la bonté par le gain ; mais si nous les regardons comme officiers d’Apollon, qui savent du moins par les bruits du Parnasse ce qu’on y devrait estimer, ils tiendront un autre langage. Demandezleur si les livres qui, avant l’impression, étaient le plus approuvés des connaisseurs ont toujours été le mieux débités, ils répondront : Habent sua fata libelli, les livres aussi bien que les hommes ont leur destinée ; ce n’est point précisément le mérite qui fait leur fortune. Du reste, quel que puisse être un livre, dès là qu’il s'achète et qu’il est recherché, il faut le supposer estimable; car enfin combien seraiton embarrassé à faire un discernement infaillible du médiocre et de l’excellent, du mauvais et du bon?

Quelle serait donc la cause d’un si grand embarras, dit

EXAMEN

Polémon? N'y a-t-il plus au monde de gens do bon goût et de bon esprit , des censeurs et des critiques équitables , tels que nous avons vu les Chrisanles les Aristarques , les ....?

Il est vrai , reprit Téandre , qu’on n’en peut imaginer de plus propres à remplir la fonction de critiques, et c’est ce qui montre la dfficulté de la bien remplir. Tout grand génie qu’était Aristarque, ne répudiait-il pas hautement un genre de poésie qui est des plus délicats en notre langue? Il n'a pas tenu à lui qu’un auteur qui a excellé parmi nous dans ces sortes d’ouvrages ne renonçât à écrire.

Je m’en serais consolé , repartit Polémon; j’aime beaucoup mieux manquer de quelques bons ouvrages que d'en avoir une infinité de mauvais; un bien dont on me prive ne m’incommode pas tant que les maux qu’on me fait. Encore de quels biens me prive-t-on ? Les ouvrages dont vous parlez n’ont-ils pas beaucoup de défauts?

Comptez-vous , reprit Téandre , pour des maux qu’on fait , les mauvais livrés qui paraissent , comme si vous étiez condamné à les lire? ou ne comptez-vous plus pour un bien des ouvrages ingénieux, parce qu’il s’v trouve des défauts, comme s’il ne s’en trouvait pas dans ce qu’on peut faire de plus excellent? Voyez, ajouta-t-il, si un raisonnement tout contraire au vôtre ne serait pas plus équitable ; comme il n’y a point d’ouvrage si parfait qui n’ait ses défauts , il n’est point d’ouvrage si méchant qui ne soit bon par quelque endroit. Si d’ailleurs nous nous souvenons de la différence des goûts et des esprits, et combien quelquefois on convient peu de ce qui doit absolument s’appeler un bon ou un mauvais livre, vous serez obligé d’avouer qu’il ne faut pas prétendre arrêter les mauvais, de peur d’arrêter ceux qui paraîtraient utiles et agréables à d’autres qu’à vous; car, enfin , comme il est peu d’ouvrages qui ne déplaisent à quelques-uns, il en est peu aussi qui ne plaisent à quelques autres , tandis que le.- uns et les autres prétendront chacun de leur côté avoir le bon goût: or. dans cette opposition , à quel goût s’en tenir?

Au goù l du public, répondit Cléonte; vous ne pouvez pas le récuser pour juge. Le moyen, répondit Téandre, de récuser un juge qu’on ne sait où attraper? C’est un Protéeque le public ; il parait et disparait quand on y pense le moins : vous le tenez aujourd’hui, et demain il vous échappe; il est au même temps unique et multiplié; le public de la province, à votre avis, est-il toujours le public de la cour? Le public qui admira Ronsard, est-il le public qui le siffle aujourd’hui? Par là. le public ne se trouve-t-il pas différent de lui-même? et pour se faire à lui-même justice, ne se diviset-il pas souvent en diverses parties qui se méprisent ou se raillent également?

Je ne m’étais jamais figuré, dit Cléonte, le public aussi ridicule que vous nous le dépeignez, ni aussi étrange que le font d’ordinaire les particuliers. Que dites-vous, interrompit Téandre, autant que les particuliers? 11 faut qu’il le soit bien davantage , car n'étant qu’un amas de particuliers , peut-il ne point participer à leur bizarrerie dont il est composé?

Vous nous faites ici , reprit Polémon , un public apocryphe et schismatique, et je veux parler d’un public légitime, constant . réuni à lui-même , et qui ne saurait être que raisonnable; c’est celui qui a toujours en général le bon goût et le bon sens. Si nous avions entrepris , dit Téandre, d’examiner la nature du public, quel qu’il puisse être, je doute fort qu’en le regardant de bien près nous le trouvassions aussi raisonnable que vous l’imaginez; mais passons-lui tout ce que vous lui accordez de raison; plus vous le supposez raisonnable, moins il se plaindra de la multitude des mauvais livres.

Quoi! répondit Polémon, ce public qui ne s’attache qu’aux chefs-d’œuvre et à ce qui est de plus exquis , se contentera de livres impertinents et mauvais? Il ne s’en contentera pas, repartit Téandre, mais il les souffrira pour obtenir les chefsd’œuvre que vous reconnaissez lui être si chers. Quelle

EXAMEN

énigme, dit Cléonte , et comment de méchantes choses peuvent-elles servir à obtenir les meilleures? L’énigme n’est, pas malaisée , répliqua Téandre ; vous la comprendrez sans peine , et peut-être l’approuverez- vous avec plaisir. N’avezvous point connu de gens amateurs de belles fleurs, et qui fassent leur plus grand soin de s’en procurer? Je no les ai que trop connus, reprit Cléonte, et à mes dépens. Feu mon père y dépensait une partie considérable de son bien , et je me souviendrai toujours que six tulipes lui sont revenues à près de quatre mille écus ; elles étaient des plus belles qu’on eût jamais vues ; mais je vous laisse à penser quelle beauté il faudrait en des tulipes pour me consoler de quatre mille écus que je devrais avoir. Je conçois, dit Téandre en riant, que des tulipes à ce prix , pour plaire aux yeux , n’en tiennent pas moins au cœur; néanmoins, trouvez bon que je n’y aie pas actuellement tant de regret, puisqu’elles doivent servir à vous faire entrer dans ma pensée; mais, auparavant, dites-moi , je vous prie , combien fallut-il semer de tulipes avant que d’obtenir les six dont vous vous souvenez particulièrement; combien auparavant en vit-on naître de communes, ou môme de vjles et de méprisables? Il est vrai, répondit Cléonte , que les six tulipes dont je parle vinrent parmi des milliers d’autres , sur lesquelles on ne daignait pas jeter les yeux. Voilà, interrompit Téandre, la question décidée sur la multitude des mauvais livres; laissez-cn paraître sans nombre pendant plusieurs années et même pendant plusieurs siècles, afin qu’il en paraisse cinq ou six aussi excellents que les six tulipes dont vous parlez, étaient exquises.

Pourquoi une profusion si grande? dit Polémon. Ne vautil pas mieux s’arrêter tout d’un coup à ne produire et à ne choisir que ce qu’il y a de meilleur? C’est, dit Téandre, qu’afin de pouvoir choisir les meilleurs ouvrages, il faut en laisser une infinité d’autres indifféremment. Qui dirait à un fleuriste, quand il sème les tulipes à milliers : A quoi bon cette

profusion? deux ou trois tulipes très-belles valent mieux que des milliers de tulipes communes. Que répondrait-il? c'est dans la quantité de ces productions que la nature fait ses chefs-d’œuvre ; il faut que la terre exerce toute sa fécondité pour former quelque chose d’excellent : si vous prétendez la * déterminer précisément à certaines productions plus rares et plus exquises, c’est vous exposer évidemment à n’avoir rien d’exquis.

Certainement, dit Cléonte en souriant , si le risque est si grand , il vaut mieux jouer au plus sûr, et ne pas nous exposer par une délicatesse trop grande à une disette manifeste. Je ne sais si vous raillez, dit Téandre, mais je suis persuadé que c’est une maxime pernicieuse à la littérature de n’y vouloir rien souffrir que de parfait; comment se formeraient les élèves si , du premier essai , ils étaient obligés de faire des coups de maître? Auraient-ils la témérité d’aspirer tout d’un coup à la perfection , ou le courage de rien entreprendre ? C’est à la liberté de produire au hasard ce qui peut venir à l’esprit qu’on doit et les plus beaux ouvrages et les plus excellents auteurs. Le grand Corneille en est une preuve : il no pensait à rien moins qu’à faire des tragédies. Il était dans une profession plus propre à dessécher le génie du Parnasse qu’à le former ; cependant une légère occasion , une petite aventure , une plaisante saillie lui donne l’idée do faire une pièco de théâtre; ce fut Mélite. Ce n’était pas un chef-d’œuvre, il s’en faut bien; mais parmi beaucoup de défauts on y trouva du goût , du tour, des caractères , des traits : c’en fut assez pour animer l’auteur à faire d’autres pièces. C’est, dis-je, à cette heureuse liberté de faire des ouvrages, qui n’étaient encore rien moins qu’excellents, qu’on doit le Cid, Rodogune et les autres miracles de poésie que produisit le plus grand poète tragique qui ait été. S’il ne lui eût pas été permis de faire d’abord une pièce mauvaise ou médiocre , jamais dans la suite il n’eût fait scs chefsd’œuvre.

EXAMEN

Ce que vous me dites, reprit Cléonte , commence à me faire entrer plus sérieusement dans votre pensée. En effet, l'inconvénient de quelques mauvais ouvrages ne doit point être mis en balance avec l’avantage qu’a eu notre siècle.

• d’avoir un Corneille.

Je vois, interrompit Polémon en s’adressant a Cléonte , que vous balancez à quitter le parti que nous avons tenu ; mais je voudrais du moins que ce fût avec plus de gloire, et que nous n’eussions pas pour nous défendre les retranchements qui nous restent encore. Car enfin, quand ce serait la destinée des ouvrages excellents de naître parmi les mauvais , du moins qu’on ne les imprime pas.

Y pensez-vous? dit Téandre ; un livre qui n’est pas public , est-il proprement un livre? et pour savoir ce qu il vaut ou de quoi l’auteur est capable , ne faut-il pas que le public en juge?

11 me vient à l’esprit , dit Polémon , un expédient pour accommoder tout : qu’il soit donc permis aux auteurs de publier un ou deux ouvrages médiocres ou mauvais pour essayer leur talent , mais qu’il leur soit défendu de continuer. Voilà , par ce moyen , un grand nombre de mauvais livres retranchés conformément à mon inclination , et un grand nombre de mauvais qui subsistent conformément à la vôtre. Les mauvais que vous retranchez, répondit Téandre, en retrancheraient encore un trop grand nombre de bons . les auteurs, ajouta-t-il, sont comme les terres; il faut souvent quelles portent des chardons, et à diverses reprises, avant que de porter de bons fruits : au contraire , elles portent quelquefois les meilleurs fruits pondant un certain nombre d’années, et viennent ensuite à dégénérer; ainsi, dans cette incertitude , abandonnons tous les esprits à leur fécondité naturelle , et loin de nous plaindre d une abondance qui ne saurait nuire, profitons des effets avantageux quelle peut avoir.

C’est la, ce me semble, dit Philinle, une conclusion assez

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