‹ Œuvres philosophiques du Père BuffierChapitre 17 sur 174 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Si l'existence de Dieu est une première vérité.

43. Observons d’abord qu’on peut naturellement connaître l’existence de Dieu , sans que ce soit une première vérité. Tout ce que nous connaissons par voie de raisonnement , en conséquence de quelqu'une des premières vérités , nous le connaissons naturellement et avec autant de certitude que ces mêmes premières vérités. Nous savons naturellement que le soleil est incomparablement plus grand que la terre; bien qu'il y ait une vérité plus simple , plus immédiate à l’esprit, et qui lui est plus aisée à concevoir.

44. Si donc quelques-uns avaient assez de pénétration pour apercevoir aussi promptement certaines conséquences, que les premières vérités d’où elles se tirent , il se pourrait alors trouver des esprits à qui la connaissance de Dieu tiendrait lieu d’une première vérité.

45. A l’égard des autres et même du commun des hommes, il semble qu’il est des vérités plus immédiates à l’esprit , et qui s’y présentent encore plus promptement et plus aisément, que celle de la connaissance de l’existence de Dieu. Il paraît même hors de doute que les enfants ont un grand nombre de connaissances sur des objets sensibles et corporels , avant celle-là ; ou plutôt la connaissance des objets sensibles sont des degrés nécessaires , communément parlant , pour y parvenir. C’est ce que nous insinue l’apôtre saint Paul, dans ces paroles remarquables : Nous parvenons à ta connaissance de l’être invisible de Dieu , par les choses de ce monde qui ont été créées et formées : elles nous font connaître aussi l'éternité de sa puissance ei de sa divinité. Or, si les choses de ce monde nous font connaître Dieu, leur connaissance précède donc la connaissance de Dieu ; puisque le moyen qui conduit à une fin , est avant cette fin.

46. Ceci peut résoudre une difficulté qu’ont proposée quelques-uns, sur ce qu’on a rapporté de certains sauvages, bien qu’en petit nombre, en qui on n’apercevait aucune connaissance de Dieu. Cette expérience , si elle est vraie , montre très-bien que l'idée de Dieu n’est pas innée, ni que ce soit une première vérité ; mais elle ne prouve nullement que ce ne soit pas une connaissance très-naturelle et très-aisée. Si des sauvages n'ont pas déployé leurs idées, ni exercé loinesprit, plus que ne font parmi nous communément des enfants, il ne faut pas s’étonner qu’ils n’aient pas acquis une connaissance la plus facile à acquérir. Quelque peu intelligents qu'ils soient, aussitôt qu’on leur a proposé les preuves de l'existence de Dieu, ils en ont été susceptibles.

47. Mais quelles vérités sont antérieures à la connaissance de l’existence de Dieu i Celles-ci , par exemple : Je ne suis pas de moi-même ce que je suis ; Il ij a d'autres êtres que moi ; Il y a îles corps; La subordination qui y règne ne saurait être que l'effet d’une intelligence.

La vérité de l'existence de Dieu , supposant d’autres connaissances, et n’étant évidente que par voie de raisonnement , ne peut donc pas se mettre au rang des prerîiièrés vérités.

48. Nous pouvons ici aider quelques philosophes à se tirer de l’embarras où ils se jettent eux-mèmes pour trouver, sur l’existence de Dieu , une preuve ou démonstration métaphysique. Il faut seulement qu’ils conviennent de ce qu’il leur plaît d’appeler évidence métaphysique. Ils la font ordinairement consister dans la perception de ce que nous éprouvons intimement en nous-mêmes de nos pensées, idées, ou sentiments, et dans les conséquences que nous en tirons; lesquelles conséquences sont encore la perception de nos propres pensées, comme nous l’avons observé ( n° 41 ). Par cet endroit les démonstrations de la géométrie sont dites avoir une évidence métaphysique; parce qu’elles me sont que la perception de nos idées et de la convenance ou liaison qu’elles ont entre elles. Or. l’existence d’un être réellement antre que

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nous, tel quo Dieu, étant autre chose que la perception intime de nos propres pensées ou idées , ne saurait être prouvée d’une évidence métaphysique prise en ce sens-là : ou bien il faudrait que nos propres perceptions, qui ne sont que nousmêmes, fussent au même temps autre chose que nous-mêmes : ce qui est incompréhensible.

Quelques géomètres se méprennent visiblement , en se figurant que les choses démontrées par la géométrie , existent, hors de leur pensée, telles qu’elles sont dans leur esprit, par la démonstration qu'ils en forment. Pour toucher au doigt leur méprise, ils n’ont qu’à se rappeler le globe parfait, dont les propriétés se démontrent, quoiqu’il n’existe nullement.

49. La géométrie ne prouve rien du tout de l’existence des choses: mais seulement ce qu'elles sont, supposé qu'elles existent réellement telles que l'esprit les conçoit. Aussi toutes lés choses existantes créées fussent-elles anéanties , la géométrie n’y perdrait pas un seul point de ses démonstrations; et le globe n'en serait pas moins une figure ronde, dont tous les points de la circonférence seraient parfaitement éloignés du centrer

50. Il demeure donc constant que, par l’évidence métaphysique, prise au sens que nous venons de dire, on ne peut rien démontrer que ce qui nous est intime à nous-mêmes, et rien de l’existence de ce qui en est différent. C’est pourquoi , à moins que de supposer que Dieu et nous-mêmes nous sommes un même être, il sera impossible de trouver une démonstration métaphysique (au sens que nous disons) de l’existence de Dieu; et, par conséquent, il sera inutile de la chercher : puisque toute vérité sur un objet différent de nos idées et de notre perception intime, n’est point susceptible de cette sorte d’évidence *.

1 Voyez lu noie (A), à lu (in de lu V 1 punie.

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