PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. VII
visibles nous sont donc connues avant un Dieu invisible : or, les choses visibles sont des corps, donc la connaissance que nous avons des corps est présente à notre esprit, même avant la connaissance de Dieu.
11 est vrai que certains philosophes s'en tiennent à une preuve de l’existence de Dieu . laquelle ne suppose point des objets visibles. J’ai naturellement l'idée de Dieu, disent-ils, donc Dieu existe ; niais à qui feront-ils croire que cette proposition : J’ai naturelle nie ni l’idée de Dieu , ou cette autre : Si j'ai naturellement l'idée de Dieu, Dieu existe; à qui, disje, feront-ils croire que l’une ou l’autre de ces deux propositions soit plus claire et (dus certaine , plus immédiate à mon esprit , que celle-ci : Il ij a îles curjts ou des êtres étendus en longueur , largeur et profondeur ?
55. D’un autre cOté , quelle imposition peut-on imaginer pour attaquer cette proposition : Il y a des corps, qui soit plus certaine et plus claire? Sera-ce celle-ci : Abus ne sommes évidemment certains que du sentiment intime de notre propre perception '? Nous avons vu que cette pro|iosition conduirait au fanatisme , puisqu'on l’admettant dans toute son étendue, chacun de nous pourrait douter raisonnablement s'il n’est point l'être unique qui existe. Sera-ce donc cette autre proposition : Je pourrais absolument éprouver tout ce que j’éprouve sans qu'il y eût des corps ? 11 s’en faut bien que celte proposition ne soit plus certaine et plus claire; car je n’ai ni clarté ni certitude de ce que je pourrais ou ne pourrais pas, dans une disposition de chose toute contraire à celle que j’éprouve actuellement. Cette prétendue possibilité que je me ligure n’est doue point un sentiment naturel , mais la pensée de certains esprits spéculatifs qui poussent leur spéculation au delà des bornes. Si une pareille jmsibilité était fondée dans le sens commun , on pourrait juger sensément que tout ce qu’ actuellement nous éprouvons ne suppose point des corps; et, par conséquent, douter sensément s’il en existe , et agir sensément en conformant à ce doute la con-
duitc de notre vie. Or, je demande si c’est un titre de sens commun que de pouvoir être arrêté dans la conduite do là vie par l’incertitude s’il va des corps? Cotte incertitude étant une folie manifeste, la certitude contraire est donc une sagesse jointe à la vérité. Voilà où il s’en faut tenir pour ne pas confondre les idées les plus fixes de l'esprit humain , et |K)ur ne pas substituer de \ains raffinements à la vraie philosophie.
Mais dans le sommeil et dans le délire n’éprouve-t-on pas à peu prés les mêmes impressions que nous éprouvons ordinairement par le moyen des corps? Peut-être sont-elles à peu près les mêmes , mais très-certainement elles ne sont pas les mêmes ; et si quelqu'un, pendant la veille, ne se trouvait pas tout autrement affecté que quand il rêve, il ne mériterait pas plus que l’on s’amusât à raisonner avec lui , que s’il était actuellement dans le délire ou dans le sommeil : outre que dans ces deux états , si on ressent des impressions approchantes de celles que font sur nous ordinairement les corps , c’est parce qu’on a reçu auparavant des corps mêmes des impressions qui se renouvellent alors par l’agitation des esprits. Ces deux états supposent donc nécessairement des corps; et ils en montrent l’existence, bien loin de montrer que je pourrais éprouver fout ce que j’éprouve sans qu’il y eût des corps; car, s’il n'v avait point de corps, qu’éprouverais-je et que pourrais-je éprouver? Je n'en sais rien et n’en puis rien savoir, n’en ayant point l’expérience : or, ne pouvant indépendamment d’elle pénétrer dans la nature des esprits, ceux qui croiraient pénétrer plus avant ne pénétreraient que dans des chimères. Aucune proposition contraire n’est donc plus certaine ni plus claire que celle-ci : Il y a des corps ; elle est donc une première vérité, dictée à notre esprit par la nature et par le sens conunum, puisque, pour la prouver ou pour la détruire , on ne peut marquer une proposition plus claire ni plus évidente.