‹ Œuvres philosophiques du Père BuffierChapitre 20 sur 174 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. VII · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. VII

deux derniers caractères attachés essentiellement aux premières vérités; car elle a été si universellement reçue jKirmi les hommes dans tous les temps et dans tous les pays du monde, et par toutes sortes d’esprits, que ceux qui attaqueraient la certitude évidente de l’existence des corps ne se trouveraient pas un contre mille , et même contre cent mille : car tous les hommes (ainsi que nous le disons) étant tous philosophes à l'égard des premières, vérités de sentiment , sur cent mille philosophes il ne s’en trouvera assurément pas un qui juge sérieusement qu'il n’est /mis évidemment certain s'il ij a des corps en ce monde, et si tous les objets qu’il a devant les yétix ne sont point des spectres ou de purs fantômes de l’imagination.

57. Il s’en trouvera encore moins qui, dans la pratique, n'agissent pas comme étant évidemment certains de la chose qu'on siipposerait pouvoir révoquer en doute. Ainsi quand , malgré ces trois caractères de premières vérités, un contemplatif prétendra qu’à force de réflexions il a découvert que nous n’avons aucune certitude évidente des corps, il prouvera seulement qu’à force de réflexions il a ]>erdu le sens commun ; méconnaissant une première vérité dictée par le sentiment de la nature , et qui se trouve justifiée par les trois caractères que j’ai marqués.

58. Celle qui regarde la liberté de l’homme a encore ces trois caractères. En effet, 1°. Jamais opinion n’a été si universelle dans le genre humain. N’est-ce pas là également, disait saint Augustin, ce que les plus habiles docteurs enseignent dans les chaires, ce que les plus simples bergers publient dans les campagnes , ce qui se répète et se suppose dans toutes les conjonctures de la \ ie? 2°. Le petit nombre de ceux qui, par affectation de singularité ou par des réflexions outrées, ont voulu dire ou imaginer le contraire, ne montrent-ils pas eux-mêmes , par leur conduite , la fausseté de leurs discours , puisqu’ils ne peuvent avoir pour la perfidie la même estime que pour la fidélité? Néanmoins ceâ qualité» ne seraient au

fond ni estimables ni méprisables, si elles ne partaient pas d’une volonté libre, mais d’un principe nécessaire. Nous leurrions aimer la vertu et la probité comme nous étant commodes ; jamais nous ne pourrions les juger dignes de récompense et d’estime. C’est ainsi que nous aimons, à cause de sa commodité, une montre, qui nous marque régulièrement les heures; et nous ne pouvons sérieusement la juger digne d’estime et de récompense , comme nous en jugeons digne un homme qui dans un danger pressant est demeuré fidèle à son devoir.

59. D’ailleurs, par quelle proposition plus claire et plus certaine que celle-ci : L’homme est véritablement libre, pourra-t-on attaquer cette vérité ? Sera-ce par cette autre : On pourrait n'étre pas libre , et choisir volontairement tantôt un parti et tantôt un autre, sans que l’on s’en aperçût soi-méme, et sam éprouver aucune disposition différente de celle où nous mus trouvons actuellement? Cette proposition, dis-je, n’est pus certainement plus claire que celle-ci : Je sens que je suis libre; car, par voie de raisonnement, l’une ne saurait être détruite par l’autre; n’ayant aucun principe commun qui serve à détruire l’une et à établir l’autre; au lieu que, par voie de sentiment, tous les hommes sensés et de bonne foi, loin d’étre arrêtés par les subtilités d’un sophiste sur pe point, plus ils y penseront, et plus ils riront de ces subtilités.

D’ailleurs opposera-t-on à cette vérité : Je suis libre , une proposition plus claire par la force du raisonnement suivant que quelques-uns font valoir : L’homme portant toujours nécessairement sa volonté à ce qu’il juge dé meilleur, il ne peut la porter à ce qu'il juge de moins bon? Mais cette seconde pro* position , bien loin d’être aussi claire et aussi certaine que la première, est un fonds inépuisable de discussions entre les plus subtils esprits.

Tous d’abord seront obligés de convenir que du moins quelquefois la volonté se porte à un objet plutôt qu’à un autre , sans que l’un soit meilleur que l’autre ; comme quand

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