ADOLPHE DELAHAYS, LIBRAIRE
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INTRODUCTION
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.'Voltaire a dit du P. Buffier * : « Il y a dans ses Traités do métaphysique des morceaux que Lctcke n’aurait pas désavoués, et c'est le seul jésuite qui ait mis une philosophie raisonnable dans ses ouvrages. » •* .
. Reid a dit* du Truite des vérités premières que nous publions : « J'ai trouvé plus de choses originales dans cl* Traité
que dans la plupart des livres métaphysiques que j’ai lus.*
Les observations de BufKer me paraissent en général d’une
parfaite justesse,. et, quant au petit nombre de celles que je • « * ne saurais tout à fait approuver, elles sont au moins fort ingénieuses. » .
Lu fin M. Destult de Tracy a dit du mériie philosophe. 5 :
« Je regrette beaucoup que Condillac, dans ses profondes et sagaces méditations sur l’intelligence humaine, n’ait pas fait plus d’attention aux idées du P. Bulfier... Il est certain que, pour ma part, je .suis fort fâché do ne connaître que depuis très-peu de- temps certaines opinions du P. Buffier;
si je les avais vues plus tôt énoncées quelque part, elles m’au-
raient épargné beaucoup de peine et d'hésitations. » (
11 semble que de tels témoignages si peu suspects de partialité en faveur de la philosophie d’un père jésuite auraient dil éveiller l’attention du public sur lcs.ouvrages du P. Buffier.
Il n’en a rien été cependant , et ces deux lignes de Voltaire,.
■ 1 CaUiloyue des Écrivains d.i siècle de Louis .MW ‘UKivres de lient, irait, du M. Joufl'roy, 5e vol., p. i"S.
‘ Éléments d'idéologie, 3* pari. — Logique. — l)îseours préliminaire.
INTRODUCTION
ij
cette citation de Reid et de M. Destutt de Tracy sont encore peut-être aujourd’hui les seules trace§ que le P. Buffier ait laissées dans l’histoire de la philosophie française. Le Traité des vérités premières a bien été publié en 1822, à Avignon, sous le titre de Doctrine du sens commun, accompagné de cette explication : « Ouvrage qui contient le développement primitif du principe de l'autorité générale - adopté' par M. l’abbé de Lamennais comme*, l’unique fondement dé la certitude, pour servir d’appendice au tome 11 de V Essai sur l'indifférence en matière de religion. » -Mais cette nouvelle édition, publiée eji province, tirée à un petit nombre d’exem- *plaires, inspirée par l’idée tout à fait fausse d’une prétendue analogie entre le sens commun du Traité des vérités premières et. le sens commun de V Essai sur V indifférence • , n'a pas fait sortir de son obscurité la philosophie du P. Buffier, Cependant l’auteur du "'Traité des vérités premières ne mérite
assurément pas l’injuste oubli dans lequel il esf tombé, et nous
voudrions lui restituer la place qui lui appartient dans l’his- . toire do la philosophie mpderne et de la philosophie française.
A prendre ainsi en main la réhabilitation de la philosophie d’un père jésuite, nous n’avons pas le mérite d’une certaine magnanimité, car cette philosophie dérive de la double influence de Descartes , censuré par la congrégation * du Saint-Office, et du protestant Locke,' car son esprit et sa méthode n'ont rien qui répugne à notre esprit et à notre méthode , car ses principes sont presque entièrement conformes à nos principes.
On va peut-être se récrier, se scandaliser. Quoi , même la
philosophie d’un prêtre jésuite ne serait pas une philosophie
catholique ! Non assurément. Sans doute elle est catholique > * • • en ce sens quelle n’est pas contraire. aux dogmes du catho-
. ■ ■ ÎNTimmC.TTON. iij
licisme; niais elle ne l est pas, en ce sens qu’elle se déduise des dogme' et des textes sacrés. Or, c'est là précisément ce que veulent ceux qui aujourd'hui , avec plus ou moins de naïveté et de bonne foi, réclament à grands cris une philosophie catholique. On- parle beaucoup de cette philosophie catholique, maison ne la trouve nulle part; et cependant sans
cesse on nous oppose cette insaisissable chimère. Qu’on de-
mande unephilosophie fondée sur lesdogmes mêmes du catholicisme et sur les textes sacrés, car c’est là ce que veulent cetix qui s'intitulent Les partisans d’une philosophie calholimie, voilà ce qu’il nous est impossible de comprendre. Si une telle philosophie pouvait exister, elle serait assurément dans les œuvres des hommes dé l’Église, des prêtres éminents qui n’ont pas été moins remarquables comme philosophes que comme théologiens; cependant on ne l’v trouve pas. Lorsque les hommes de génie que l’Église a comptés dans ses rangs se sont mis à faire de la philosopliie, ils l’ont faite comme nous, c’est-àdire avec .les mêmes procédés et la même méthode, c’est-àdire avec la raison. Non seulement ils'ont.fuit, comme nous, la philosophie avec la raison,. mais presque tous ont suivi les traces do quelques-uns de ces grands philosophes que nous reconnaissons comme nos maîtres. Les uns se sont inspirés de Platon, lès autres d’Aristote, les autres de Descartes. Quelle est la. philosophie de saint Thomas? Ce n’est pas la philosophie catholique, mais la philosophie péripatéticienne. Quelle est la philosophie de Malebranche, de Bossuet, d’Arnauld, de Fénelon? Ce n’est pas la philosophie catholique, mais la -philosophie cartésienne. Comment en serait-il autrement? comment concevoir une philosophie catholique, puisque le catholicisme déclare se fonder uniquement sur la révélation et sur la foi , tandis que la philo-
iv INTRODUCTIO-N.. . ' •
sophie déclare se fonder uniquement sur-la raison? Une philosophie catholique serait une philosophie qui non serait pas une; ces deux mots, en ce sens, ne peuvent s’allier ensemble, il y a contradiction dans les termes.
11 n'y a donc pas lieu de s’étonner de ne pas trouver dans le P. Bufiier une philosophie catholique , mais on peut s’étonner davantage d’y trouver le cartésianisme. Un jésuite à demi cartésien , et néanmoins approuvé par son ordre dans les premières années du xvin0 siècle, est vraiment un phénomène piquant et étrange pour quiconque connaît un peu l’histoire de la philosophie de Descartes et des luttes qu’elle eut à soutenir avant de triompher. Quç n’avaient pas fait , . que n’avaient pas écrit les jésuites de la fin du xvu* siècle
contre la philosophie de Descartes? Ils avaient organisé
contre elle une véritable persécution ils l’avaient fait censurer par la cour de' Rome; ils s’étaient efforcés d’arracher du parlement un édit de proscription , et ce qu’ils n’avaient pu obtenir du parlement, ils l’avaient obtenu du.conscil du roi. Possesseurs d’un arrêt qui proscrivait dans toutes les universités dû' royaume- P enseignement do la philosophie . cartésienne., ils en avaient poussé vivement la complète exécution. Par eux, la fui philosophique à Deseartès eut scs confesseurs, peut-être aurait-elle eu ses martyrs, si déjà elle n’eût pas jeté des. racines trop profondes, et si la persécution religieuse contre le jansénisme n’eût fait une diversion heureuse à la persécution philosophique contre" le cartésianisme.
Il y eut des professeurs chassés de' collège en collège, puis réduits au silence, comme le P. Lamy de; la congrégation de l’Oratoire; il y en eut d’autres mis à la Bastille, comme l’ingénieux et spirituel auteur du Traité sur le beau , le P. André-, qui cependant était un jésuite. La congrégation enseignante
introduction;
de l'Oratoire inclinait vers la philosophie nouvelle, elle fut obligée "d'abjurer ses sentiments philosophiques et de subir le concordat qui lui fut imposé par les jésuites, en f 678 ,
sous peine d'être anéantie. Ce concordat était une sorte de
formulaire, philosophique, a II y eut un temps, dit Bayle,.
dans la préfacé de son Recueil des pièces curieuses concer-
nant la philosophie de Descartes, où chacun craignait de se • .• *
voir exposé à la signature d’un formulaire et d’étre excommunié comme un hérétique. » Voici quels étaient les principaux articles de ce formulaire que les jésuites de cette époque prétendirent imposer à tous les professeurs de philosophie : On doit enseigner que l’extension actuelle et extérieure n’est pas de l’essence de la matière; qu’en chaque corps naturel il y a une forme substantielle réellement distinguée de la matière; que la pensée et la connaissance n’est pas de l’essence de l’Ame raisonnable: que le vide n’est pas impossible, etc. 1 . •
Pendant ce temps, les écrivains de la société ne cessaient de rompre des lances pour la vieille philosophie des écoles contre la philosophie nouvelle, et dans des ouvrages, daiis des pamphlets tantôt plaisants tantôt sérieux, ils s’efforcaient de démontrer en mille manières qu’elle renversait tous les fondements de la religion et de la morale, qu’elle était infectée d’impiété et d’athéisme. Néanmoins, toutes ces tentatives de persécutions, toutes ces tracasseries, toutes ces fausses accusations répétées n’ont pas empêché le cartésianisme de triompher én Franco et d’y régner paisiblement pendant un demi-sièelp. Non seulement le cartésianisme a néanmoins trioülphé, mais ceux qui pendant longtemps
‘ Voir le Recueil des pièces curieuses concernant la philosophie de ncscarics, p. 12. ’ .
INTRODUCTION
l’avaient si ardemment persécuté finirent par en adopter les principes fondamentaux. Les successeurs de ceux qui avaient ‘ fait mettre le P. André à la Bastille approuvèrent les ouvrages métaphysiques du P. Bu (lier.
Je ne puis m’empêcher de comparer cette lutte impuissante des jésuites contre la philosophie de Descartes à ce qui se passe de nos jours à l’égard de la philosophie éclectique.
Contre cette philosophie, les jésuites d’aujourd’hui renouvellent avec acharnement des efforts et des at taques de même nature que ceux contre lesquels lé cartésianisme eut à lutter. Nous . aussi , on nous accuse d Impiété, de matérialisme, d’athéîsme, de panthéisme, et . ce n'est pas assurément la faute de nos adversaires, si nous n’avons pas vu encore venir les arrêts du conseil du roi et des lettrés de cachet. Quand jamais école fut-elle attaquée avec plus de violence, calomniée avec plus d’audace? Quand jamais y répondit-elle par pins de réserve et de modération? Les mandements, les sermons, les pamphlets, .les journaux religieux, armes.anciennes et nouvelles, tout est tourné contre elle. Espérons que le résul- . * tat dé cette lutte sera le même que le résultat de la lutte contre le cartésianisme; espérons que la philosophie et la li- * berté de la pensée n’auront rien à y perdre.
Mais revenons au P. Buffier. Sa vie appartient à la fin ’’ du xvii0 siècle et au commencement du xvm*. Il était né en . '* Pologne de parents français, mais, encore enfant, il fut ramené en Franco. Ses parents fixèrent leur séjour en Normandie et l’y firent naturaliser français. Aussi disait-il en plai-' santant qu’il lui en avait cofité cinq cents livres pour se fyiro Normand.. Il acheva ses études au’collége de Rouen et entra, à Page de dix-neuf ans, dans la Compagnie des jésuitos.Quelque temps après; il publia une brochure dans laquelle il critiquait
INTBODÜCTION.
des. sujets de conférence proposés par l'archcvéque de Rouen. Cette; brochure fut censurée par l'archevêque; le P. Buf-. fier fut invité à se rétracter; il s'y refusa, soutenu sans doute par son ordre dans cette résistance. A la suite de cette discussion, il quitta Rouen et s’en alla à Rome, où il demeura quelque tenjps. Cet événement est le seul qui ail agité la vie calme et paisible du P. Buflier. De Rome, il revint à Paris, où il travailla, dans la maison du collège des jésuites, à la rédaction du journal de Trévoux, et se livra ù l’enseignement. « Une longue habitude de l’enseignement, comme le dit M. Destutt de Tracv, lui fit acquérir une grande clarté dans le style, et sinon le talent de beaucoup approfondir un sujet, du moins celui d’exposer très-nettement les idées qu’il, s'en était faites. Ces qualités l’avaient conduit à concevoir beaucoup do dégoût pour les obscurités et les subtilités de la phi- Içsophie do l’école. » Dans le courstl’une vie longue et laborieuse, il composa un grand nombre d’ouvrages sur les sujets les plus divers. En outre de ses Traités sur la philosophie, il .a publié beaucoup d’ouvrages élémentaires de géographie, d'histoire, de grammajré, destinés à l'éducation '. La plu*
1 Voici la liste complète îles ouvrages du P. PufTier, qui se trouve à la suite de son éloge dans les Mémoires d>s Trévoux ;
i". Grammuire française, sur un plan nouveau , augmentée d'un Traité s.ir la poésie française; 2°. Principes de raisonnement, avec l'examen de la logique de Port-Royal et d'autres de ce temps ; 3". Histoire abrégée des maisons souveraines, avec huit tables généalogiques, gravées ou imprimées ; 4°. Xouveaiix éléments d histoire et de géographie ; s". Traité de la sphère, d'une méthode simple et nouvelle ; 6". Jeu de l'histoire unixerselle; 7°. Géographie universelle, avec le secours des vers artificiels; s”. Pratique de la mémoire artificielle, pour apprendre la chronologie et l'histoire universelle, 2. vol.; 9°. Traité des premières vérités et de la source de nos jugements ; io\ Eléments plausibles de métaphysique ; it°. Examen des préjugés vulgaires; 12". Traité de la société civile; 13°. Traités philosophiques ei pratiques d’éloquence et de poésie; U’.Ex-
viij . . INTRODUCTION.
j>arl do cps ouvrages, d’après une méthode alors à la mode, .étaient en vers, afin de faciliter la mémoire par la rime. Pendant très-longtemps, ils sont demeurés des ouvrages classiques dans la plupart des maisons d’éducation, et le P. Bufiîer leur dut une réputation qu’il aurait beaucoup mieux méritée et que cependant il n'obtint pas comme philosophe.
De plus amples .détails nous manquent sur la vie du P. Bufïier. En vain avons-nous consulté les biographes des jésuites, nous n’y avons point trouvé de notice détaillée sur sa personne, sa vie et ses ouvrages. Les uns se bornent à citer son nom, les autres n’en font pas même mention. Nous n’avons trouvé qu’ü'n éloge fort court dans les Mémoires de Trévoux, éloge qui contient des généralités sur son caractère et fort peu de détails biographiques.
La lecture de la plupart des ouvrages du P. Bufïier nous révèle parfaitement la nature de son esprit et de son carac- . tèro. Ony.reconnait une grande facilité d’esprit, un caractère aimable, une humeur douce et enjouée. C’est, ainsi que nous le représente l’auteur de l’Éloge des Mémoires de Trévoux '.
« Il était né philosophe, et, ce qni est très-rare, philosophe aussi agréable que sensé, aussi solide que spirituel,
position des preuves les plus sensibles de la vraie religion; 15°. Cours des sciences sur des principes nouveaux ei simples, pour former le langage, l'esprit et le cœur dans l’usage ordinaire de la vie-, in-folio. Cet in-folio renferme les ouvrages déjà cités , à la réserve de ceux qu’on voit sous les numéros 3, A , 5, G. 7 et 8 , qui roulent sur la géographie et l’histoire à l'usage des enfants. En outre, il contient : i\ Éclaircissements • sur des difficultés proposées sur des Traités précédents ; 2". Discours sur l'étude et la méthode des sciences ; 3°. sept Dissertations sur la nature du goût. Pour compléter celle longue liste des ouvrages du P- fiuffier, il faut' y ajouter un Traité sur le blason, dont il a laissé le manuscrit ', cl un assez hon nombre d’ouvrages de piété.
1 Mémoires de Trévo i r, année 1737, mois d'août , p. 1504-
INTRODUCTION
et par conséquent aimé, malgré une négligence extérieure qu’on lui passait aisément en faveur de ses talents naturels ou acquis. Celui qui le caractérisait le plus consistait à répandre sans y penser sur ses entretiens, sur scs écrits et sur ses manières toujours ouvertes un air de décence et de gaîté, d’enjouement et de vérité qui l’a fait chérir jusqu'à la
mort dans le monde poli et savant. » « Un esprit naïf,
aisé,* vif et propre à dégager les sciences de ce qu'elles ont de dégoûtant, lui fit tourner ses vues surdifférents ohjets de littérature, pouf les rendre plus utiles, depuis l'art pénible des mots et du style, jusqu’aux connaissances les plus sublimes. Sa Grammaire universellement estimée, et tous ses autres écrits sur quantité de matièjes diverses portent le caractère général du goût (pii lui était particulier. Ce goût ressemble assez à celui du sage Socrate, qui consistait à instruire en amusant', et à insinuer la raison par un détour agréable et de fins raisonnements qui mènent à convenir qu’on aurait eu tort à penser autrement que lui. » .
Le P. Buflier . mourut, à l’âge de soixante-dix-sept ans, d’une défaillance naturelle et d’une légère apoplexie , le 17 mai 1787. 11 avilit passé cinquante-huit ans dans la Compagnie des jésuites.
Dans l’auteur de tant d’ouvrages divers sur les sciences’, sur.l’éducation, sur la religion, nous ne voulons considérer que le philosophe. Quelle est cette philosophie dç laquelle Voltaire, Retd et M. Destutt deTracv se sont accordés à faire
l’éloge? La philosôphie du P. Buflier, comme nous l’avons dit, tient à la fois de la philosophie de Descartes et de la philosophie de Locke. Mais, retenu par la vieille inimitié de son ordre contre la philosophie cartésienne , le P. Buflier n’avoue pas toujours tout ce qu’il emprunte à Descartes,
X INTRODUCTION
et semble vouloir quelquefois, s’excuser des concessions et des emprunts qu’il lui fait, par des attaques et des critiques qui toutes ne sont pas également méritées. Ainsi , dans son Examen des préjugés , il y a un chapitre intitulé : « Que les philosophes nouveaux sont retombés dans des inconvénients qu’ils reprochaient aux anciens, » dans lequel il relève avec beaucoup de verve et d’esprit quelques travers de la philosc- . phie de Descartes et de ses disciples. Ainsi, dans les premières pages du Traité des vérités premières, il proteste contre l’autorité de Descàrtcs : «"Je n’ai pas cru, dit-il, que les grands noms de Descartes et de Malebranche dussent faire plus de. peur que ceux de Platon et d’Aristote, et j’avoue que j’aurais eu boute de m’alarmer des u'ns plus que des autres, ou de balancer de prendre un sentiment contraire au lour, quand la raison y conduit. » Mais cette protestation èlle.-méme contre l’autorité des grands noms en philosophie, y compris ceux d’Aristote et dePlaton ne respire-t-elle pasl’esprit du cartésianisme? D’ailleurs, le P. Buffier ajoute immédiatement : « On est redevable à Descartes d’une manière du philosopher méthodique, dont l’usage s’est établi à son occasion ou à son exemple , et on lui est encore plus redevable que- ne le pensent quelques-uns de ses partisans,, puisque sa mé- * thode sert quelquefois à le "combattre lui-mème*.
Le P. Buflier loue encore Descartes d’avoir mis les esprits en goût d’examiner dç plus près les opinions qu’on leur pro- • pose, et de leur avoir inspiré de se tenir en garde contre tous les préjugés. « Aussi, dit-il, depuis lui on a commencé àphi-
1 D’Alembert, dans la Préface de f Encyclopédie, fait le même éloge de la méthode de Descarlcs : « T.es armes dont nous nous servons pour le combattre ne'lui appartiennent pas moins, parce (pic nous les tournons contre lui. ».
INTRODUCTION. Xj
losopher avec plus de circonspection , et par divers endroits’ avec plus de succès '. II lui attribue encore d'avoir mieux que personne avant lui marqué la différence clés deux substances de l’âme et du corps qu'il est si important de bien connaître *. •
. Lo P. Buffier relève donc de Desoartcs, et pour la manière générale de procéder dans la recberChe de la vérité philosopliique , et pour la manière particulière de procéder dans l’étude de l’esprit humain , c’est-à-dire par le critérium de la ‘certitude et. par la méthode psycliotogique.il en relève encore par un des résultats les plus importants de celte méthode, par la distinction cL’idées acquises par l’observation, et d’idées ou de principes innés, car il entend les vérités. premières au même sens où Descartes entendait les idées innées. Mais ce qui ne se trouve pas dans la 'métaplrvsique du P. Bufiier 'marque 'peut-être tout autant que ce qui s'y trouve, l'influence du cartésianismé. Les questions et les formes de prédilection de l’ancienne philosophie .scolastique, pour lesquelles les jésuites avaient lo plus vivement coinbattu contre la philosophie nouvelle, en soiil entièrement exclues. Où trouver dans le Traite des vérités premières ces formes substantielles dont, quelques années auparavant, les jésuites imposaient l’enseignement par un concordat à la congrégation de l'Oraloije? Où trouver les qualités occultes? Où trouver les accidents absolus dont on avait fait si grand . bruit 'dans la polémique contre Descartes et scs disciples, ces accidents absolus auxquels, .selon les jésuites, tout philosophe était tenu de croire, sous peine d’impiété? Ainsi, vers
1 Voir les hemarquet sur les principes (le ta métaphysique de Descaries. - *
• ’ idem.
xij ‘ INTRODUCTION,
le conuncucement du xvme siècle, le cartésianisme avait produit une révolution complète même dans la philosophie des jésuites. *
Mais si la philosophie du P. Buflier tient de la philosophie de Descartes, elle tient aussi de la philosophie de Locke. Les ouvrages de Locke venaient d’être traduits et commençaient à être connus en France. Le P. Buffier manifeste pour le génie du philosophe anglais une admiration que les antécédents de son ordre ne l’obligeaient en rien à* réprimer ou à contenir. Dans les premières pages du Traité sur les premières vérités, après avoir jugé Descartes, ainsi que nous l'avons rapporté, voici lè jugement qu’il porte sur Locke: «La métaphysique de M. Locke a fait revenir une grande partie de l’Europe de systèmes dont le fondement particulier est qu’on ne voit pas clair dans les principes communs," tandis qu’on voit encore moins clair dans ceux qu’on y prétend substituer. »
Il en fait un éloge plus grand encore dans les remarques sur sa métaphysique. * . *
« Il est le premier de ce tetnps-ci qui ait entrepris de démêler les opérations de l’esprit humain, immédiatement d’après la nature, sans se laisser conduire à des opinions appuyées plutôt sur des' systèmes que sur des réalités, en quoi la philosophie semble être par rapport à céHe-de Descartes et de Malcbranche ce qu’est l’histoire par rapport aux romans. Il examine d’ordinaire chaque sujet par la seule méthode de philosopher solidement; qui est de commencer par les idées les plus simples, les plus distinctes et les plus universellement reçues dans, l’esprit des hommes, pour en tirer ensuite peu à peu la lumière qui développé des vérités .intéressantes pour l’usage des sciences. »
, INTRODUCTION. xiij
II est facile de reconnaître les traces de l'influence de Locke sur la philosophiedu P. Buffier. A l'exemple dp Locke, il a laissé do côté tous les problèmes ontologi(jues qu’avait agités le cartésianisme, pour s’en tenir exclusivement à -la science de l’esprit humain. De même que Locke, il a rejeté bien loin toutes les hypothèses plus ou moins hardies par Jesquellesle cartésianisme avait tenté de les résoudre. C’est dans Locke qu’il a*pris les arguments à l’aide desquels il • soutient, contre la philosophie de' Descartes, que l’âme, ne pçpse pas toujours, et que par conséquent il est au moins fort téméraire d'aflirmer quelle a pour essertee la pensée. Il est impossible encore de méconnaître l'influence de Locke dans la manière dont il traite l’idée de l’infini, et les preuves de T existence de Dieu. Il confond l’idée de l’infini avec l’idée d’un nombre auquel on peut toujours ajouter, c’est-à-dire
avec d’idée de l’indéfini.
Il repousse toutes les preuves ontologiques de l’existence de Dieu, et, entre autres, la preuve par l’infini de Descartes; irsoutient que l’idée de Dieu n’est pas une idée innée, et • qu’elle ne peut s’acquérir que par la considération de l’ordre du monde.
Tels sont les principaux points par lesquels, à ce qu’il me semble, la philosophie du P. Buffier se rattache à la philoso-* ’ phié dé Locke; mais, par d’autres points, elle en diffère profondément. Selon Locke, il n’y a point de vérité naturelle et par conséquent universelle, il n’y a point de vérité qui ne soit le fruit de l’ observation et de l’expérience. Selon lo P. Buffier, au contraire, il y à des vérités premières qui no proviennent ni de l'observation ni de l’expérience, qui sont antérieures à toute démonstration, et qui ont pour caractère l' universalité* L’ensemble de ces vérités constitue ce .qu’il
xiv - introduction.
appelle le sens commun, dont l'autorité doit prévaloir contre t.outeà les spéculations philosophiques.. Non-seulement sur la question des principes innés il s’écarte de Locke pour suivre Descartes, mais, en quelques lignes, il le réfute parfaitement *•
dans les remarques sur sa métaphysique. « Selon Locke* dit-il, la raison ne découvre aucun principe inné» » N’y a-t-il point là une simple équivoque sur les mots raison et principe inné1* Ne confond-il pas la raison avec le faculté' de tirer des conséquences avec le raisonnement, tandis que la raison est • la faculté d’apercevoir ce que dicte le .sens commun aux hommes, indépendamment des conséquences qu’ils en peuvent tirer. De même, si par principe inné il. entend une pensée de notre esprit, laquelle se fait sans cesse apercevoir à notre âme, il est ridicule d’admettré des principes innés, car l’expérience nous apprend qu’il n'y a point de pensée qui de tout temps ait été présente à la conscience. Mais, si l’on appelle principe inné ce que j’appelle première vérité, *il est
insensé de n’en pas admettre. Or, léP. Buffier donne des vé-
• # . * ' rites premières et du sens commun précisément la définition
•que donne Descartes des idées innées. « C‘est, dit-il, une disposition naturelle à penser telle chose (Juns. telle occasion *. » Lui-même n’ignore pas cette conformité,’ car il
. - «* • ajoute : « Peut-être, au fond,. n’est-ce là que ce qu’ont voulu
dire ceux qui se sont déclarés si fortement pour les idées in- ’ nées.» Ici, à la place d’un doute, le P. BulTier aurait pu mettre une affirmation, car c’est un point sur lequel Descartes, dans sa polémique, s’est plus d’une fois clairement expliqué.
Si le P. Buffier réfute Locke sur la question générale des
principes innés, il le réfute également sur là question des
1 'Praitfn des viriles cliap. v.' - . *
INTRODUCTION
principes do la morale. -Où trouver, demande Locke, une vérité pratique qui soit universellement reçue parmi les hommes? Le P. Bqffier répond* : « En voici une, ce me semble :.No faites rien qui soit blâmable aux yeux de la plupart dés hommes de tous les temps et de tôus les pays du monde.
M. Locke avance donc une maxime peii vraie, quand if dit que tous les hommes ne regardent pas le devoir de fidélité et de justice comme principe de pratique. Tous, à la vérité, ne conviennent pas que certains points appartiennent à la fidélité et à* là justice, mais fous mettent pour principe qu’il faut être fidèle et équitable; etril est des points, en général, que, tous conviennent appartenir à la fidélité et à Injustice : par exemple, qu’il faut rendre, quand on le peut, un dépôt dont on s’est chargé librement, ou qu'il ne faut point refuser le salaire promis à un homme qui nous « servi sans nous donner sujet de mécontentement... Les exemples que rapporte l'auteur, de plusieurs actions énormes commises sans remords, ne sont pas fort avérés, et quand ils léseraient, ils prouveraient seylèmènt que dans le genre humain il y a de fort méchants hommes, ce qui est évident.»
A cet{e réfutation de Locke,* ne ccoirait-ou pas déjà entendre Reid et l’école écossaise? Après avoir ainsi doter- * miné les rapports de la philosophie du P. Buflier avec la philosophie de Descartes et de Locke, il faut l’étudier en ellemême et l’exposer dans ses principes fondamentaux.
Déterminer la nature, les caractères, l’autorité de ces vérités premières dont il soutient l’existence contre Locke,- rechercher quelles sont ces premières vérités, soit par rapport aux êtres en général, soit par rapport aux êtres. spirituels,
1 Remarques sur les principes de la métaphysique de Locke.
xvj INTRODUCTION
soit par rapport aux êtres corporel?, tel -est 1 objet <\u'Tmilr
îles vérités premières et de la métaphysique du P. Buiïier.
Il commence par établir l’importance d’une pareille recherche. Cette importance est manifeste. En effet, d’où vient ce; vague qui jette la confusion et l’incertitude dans la plupart de nos connaissances? C’est que dans la suite de nos raisonnements il se rencontre des propositions qui arrêtent notre esprit, ou dont on ne convient pas avec nous. Ces propositions, nous tâchons de les prouver, et si les premières preuves que nous en .donnons ne suffisent pas, à l’appui de ces preuves nous en apportons de nouvelles. Maison remontant ainsi de propositions en propositions, de preuve en preuve, on arrive à la fin à des propositions dont l'évjdence se suffit à elle-même , dont foute preuve est impossible, mais aussi dont toute preuve est superflue. Or, il faut savoir reconnaître ces premières vérités et les distinguer de celles qtii ne doivent pas être reçues sans démonstration, sinon la vie’ entière *se passerait en de vains raisonnements qui tous manqueraient par les fondements. S’il n'y avait point; comme quelques philosophes l’ont prétendu, de ces vérités premières, c’està-dire de ces vérités dont l’évidence est supérieure à toute' démonstration, il en résulterait qu’il n’y a point au monde do vérité ; car, s’il n’en est plus de première il n’en est plus de seconde, plus de troisième, etc. Mais à quel caractère . peut-on reconnaître ces vérités premières qui sont le fondement sur lequel repose toute la science humaine? Le P. Buffier les définit ainsi: « Des propositions si claires qu’elles ne peuvent être prouvées ni combattues par des propositions qui le soient davantage.» La question est de savoir, si, en effet, il existe de pareilles véHlés.
Or, il en est une que tout d’abord nous rencontrons nu de-
INTRODUCTION. xvij
dans do nous-mêrnés, la vérité de noire propre existence. Le sentiment intime qir'a chacun de nous de sa propre existence et de tout ce qui sê passe on lui, est la prejnièro source de toute vérité et le fondement de toute science humaine. Vouloir prouver cette vérité, c'est vouloir trouver quelque chose • •
de plus clair que la lumière. "Nul ne peut sérieusement la mettre en doute, epr douter c'est penser, et penser c'est exister. Le cogilo ergo sum est donc le point de départ du P. Buflier comme de Descartes. Mais s’il loue Descartes d'avoir posé cette vérité, comme évidente par elle-même, comme la première, la plus irrésistible de toutes ; il luire-, proche avec raison de n’avoir pas admis d’autre évidence immédiate que celle du sens intime. En effet, de ce principe sortent des conséquences, telles que le doute do l’existence des corps, le doute de l’existence de toute réalité distincte de notre propre réalité, le doute si les impressions qui nous
semblent venir du dehors ne sont point de pures modifica-
tions de notre être. Dé telles conséquences sont assurément extravagantes, et, par conséquent, le principe d’où elles découlent est lui-méme extravagant. Des raisonnements de cette nature, où l’on conclut de l’absurdité des conséquences à l’absurdité et à la fausseté du principe, abondent dans lo P. Butïier comme dans les philosophes de l’école écossaise, et, pour réfuter ses adversaires, il no se met pas ordinairement en quête d’antres arguments. (
Si du principe qui concentre dans le sens intime toute évidence immédiate sortent des conséquences extravagantes, ce principe est faux, et, par conséquent, il doit y avoir une source de vérités premières autre que le sens intime , il doit y avoir de la certitude et de l’évidence à l’égard de ce qui est hors de nous comme à l’égard do ce qui est on nous.
VT,IJ INTRODUCTION
Cette source d'évidence et de vérité à l’égard des choses qui ne nous sont point attestées par le sentiment intime et actuel de notre âme, le P. Buffier lui donne le nom de-Senl
liment commun dè la nature ou de sens commun, suivant l’usage ordinaire.
Le sens commun introduit par un jésuite dans la philosophie comme un principe, comme une’aytorité suprême, c’est un fait 'd’une grande importance et d’une haute signification dans I histoire de la philosophie. Au temps du P. Bufiier, •cette invocation au sens commun était, d’une part, un'e pro- • testation contre la scolastique et l’autorité des anciens; de l’autre, une protestation contre les hypothèses 'téméraires dans lesquelles s’était trop souvent aventuré et. perdu le cartésianisme. Le P. Buffier signale lui-même comme un fait
entièrement nouveau cet avènement de l’autorité du sens commun dans la philosophie. En effet, soit que les philosophes n’aient pas coutume d’en faire le sujet de leurs réflexions, soit qu ils n’aient pas su distinguer sa naturo et ses prorogatives, soit qu’ils aient cru que le sens commun était quelque chose de trop vulgaire pour leurs sublimes spéculations, ils l’ont, jusqu’à présent, complètement laissé de côté Voici comment il définit le. sens commun : « La disposition que la nature a mise dans tous les hommes, ou manifoste- . ment dans la plupart d’entre eux , pour leur faire porter à * tons, quand ils pnt atteint l’âge et l’usage de raison , un jugement commun et uniforme sur des objets différents du sens intime de leur propre perception, jugement qui n’est point la conséquence d’aucun principe antérieur. » Le P. Buffier cite les vérités suivantes comme exemples de \ érités qui émanent du sens commun ;
1 °. Il y a d'autres êtres et d’autres hommes que moi au monde ;
INTRODUCTION. XÎK
2°. II y a dans eux quelque chose qui s’appelle vérité, sagesse, prudence, et c'est quelque chose qui n'est pas purement arbitraire ;
3°. U se trouve en moi quelque chose que j'appelle intelligence, et quelque chose qui n'est point céttc Intelligence et qu’on appelle corps, en sorte que l’un a des propriétés différentes‘de .l'autre ; . .
4°. Ce que disent *et pensent tous les hommes en tous les temps et en tous les lieux du monde est vrai ;
5°. Tous les hommes ne sont point d’accord à me tromper et à m’en faire accroire";
6°. Ce qui n’çst point intelligence ne saurait produire tous les effets dè l'intelligence, ni des parcelles de matières re-, muées au hasard former un ouvrage d’un ordre et d’un mouvement régulier, tel, par exemple, qu’une horloge.
Sous le nom de premiers principes des vérités contingentes, Reid a également donné une liste des vérités premières qui présente de nombreuses analogies avec la liste du P. Buffkfr. Ces analogies sont si grandes qu’il est difficile de ne pas croire qu’il en a pris l’idée et l’exemple dans le Traité des Vérités premières. Dans l’une et l’autre liste il y a du vague et des répétitions : les vérités qui y sont contenues 'sont bien des vérités qu’on ne pont contester, mais toutes ne sont pas de même nature , toutes ne sont pas immédiates. Ainsi cette vérité, qu’il y a en moi une intelligence, vérité donnée immédiatement par la conscience, n’est assurément ni 'du même ordre ni de la même nature que cette autre vérité donnée par l’induction, qu'il y a aussi quelque chose dans les autres hommes qui s’appelle intelligence, sagesse, prudence, etc. En outre, cette vérité, qu'il y a en moi une intelligence , ne dérive-t-elle pas immédiatement de la source
XX INTRODUCTION
du sons intime, ne' se confond-elle pas avec la vérité de notre propre existence? Enfin cette proposition qu'il y a des hommes hors de moi ne se confond-elle pas avec cette autfp, qu'il y a hors de moi des êtres en qui réside une intelligence? Cette seconde proposition étant la suite nécessaire de la première, pourquoi les distinguer l’une et l’autre? Le P. Buffier a eu, le sentiment de la distînction’de deux ordres de vérités, les unes immédiates, antérieures et supérieures à tout raisonnement, à toute expérience, les autres résultat ultérieur du raisonnement et de l'expérience, voilà son mérite. Mais, et l’on peut faire le même reproche à Heid , il n’a pas su1,
' par une analyse sévère dcsjirincipes de la raison , déterminer exactement la nature et fixer le nombre de ces vérités. Souvent il lui arrive de mêler da*ns ce qu'il apj telle le sens commun des données de l’expérience aux données de la raison, et de leur attribuer, par suite de cette confusion, une autorité absolue qui n’appartient qu’aux notions pures de la raison. Toutefois le P. Buffier détermine assez bien les’ caraelères los plus importants des vérités premières , caractères qui suffisent à les' distinguer profondément de tout autre ordre de vérités. Elles sont universelles, elles régnent également dans toutes les intelligences humaines, et c’est grâce à leur universalité qu’il peut y avoir accord entre les honnnes sur les choses qui sont hors d’eux-mêmes, hors de leur sentiment intime. Non-seulement elles sont universelles, mais ■ encore elles déterminent nécessairement l’esprit. Notre e.« prit ne peut pas plus résister à leur évidence qu’il ne- petit résister à l’évidence du sens intime. Ainsi , de même qu'il nous est impossible de juger que nous ne pensons pas alors que nous pensons, de même il nous est impossible de juger qu'il n’y a pas d’autres êtres que nous dans le monde, et
INTRODUCTION
xxj
que tous les hommes ont conspiré à nous tromper dans tout ce qu’ils disent ,, qu’un ouvrage de l'industrie humaiiic qui
montre régulièrement les heures est le pur eiret du hasard.
Enfin un troisième caractère des vérités du sens commun , c’est qu’ antérieurement à elles il n’existe aucune proposition plus- simple, pluséx idente par laquelle elles puissent être démônffées. Par quelle vérité d'une évidence plus grande, par exemple, convaincre celui -qui s’obstinerait à nier la vérité de sa propre existence? Après avoir ainsi déterminé les réglés auxquelles on peut reconnaître les vérités premières du sens commun, le P. Buffier fait l'application de ces règles à
divers ordres de vérités, et d'abord à la question de la cer-
titude de l'existencp dos corps mise en doute par la philosophie cartésienne; la vérité de l’existence des corps est une vérité première du sens commun , car par quelle proposition plus certaine, plus évidente pourrait-elle être prouvée? Serait-ce par la vérité de l’existence do Dieu? Mais celle
* vérité, comment l’obtenons-nous? en partant précisément de l'existence des corps. Les choses visibles nous sont connues avant les choses invisibles, donc la vérité de l’existence
• de Dieu ne saurait précéder, la vérité de l’existence des corps. Pour comprendre ce raisonnement du P. Buffier, il faut se rappeler que, de même que Locke, il n’admet pas d’autres preuves de l’existence de Dieu que des preuves expérimentales. S’il n’y a point de vérité antérieure à celle de l’existence des corps, il n’en est pas non plus qui soit plus certaine'; car quiconque , dans la pratique de la vie, la mettrait un seul instant en doute, serait immédiatement convaincu de folie. Enfin elle nous détermine nécessairement dans la conduite de la vie, et elle est universelle, c’cst-à-
•dire également admise par tous les hommes dç tous les
XX ij INTRODUCTION,
- ( * • * temps et de tous les lieux, snuf quelques philosophes égarés
par de faux principcs.’La certitude de l’existence des corps
n donc tous les caractères d’une vérité première du sens >
commun.
Il reconnaît les mêmes caractères à l’existence de In liberté en nous. En effet, la croyance à* la liberté est universelle, elle ne saurait être combattue par aucune proposition qui emporte avec elle un plus grand caractère d’évidence et de clarté. En etref, toutes ces propositions que l’homme peut se croire parfaitement libre et ne l’être pas, que sa volonté se porte toujours à ce qui paraît le meilleur et que par conséquent elle est nécessitée, sont-elles plus claires’ et, plus évidentes que cette proposition : L’homme est véritablement' . libre. Mais il y a des philosophes qui ont nié la liberté, il y a des sceptiques qui J’ont mise en doute, leur témoignage ne détruit-il pas le caractère d’universalité attribué à la croyance en la liberté? 11 est vrai que d’une part il y a eu quelques philosophes fatalistes, idéalistes ou sceptiques qui ont nié ces deux vérités de l’existence de la matière et de la liberté, mais entre eux et le genre humain qui doit décider, sinon le sens commun? D’un côté vous interrogez les autres
hommes de divers âgés, de divers pays ; de divers tempéra-
ments, et je les vois également persuadés qu’il faut ne pas être raisonnable pour former do pareils doutes; de l’autre je vois ceux-là mêmes qui les forment, ne pas se laisser arrêter par eux dans la conduite de la vie , que dois-je en conclure, sinon qu’ils ne débitent pas sérieusement de pareils doutes, mais seulement pour le plaisir d’avancer de nouvelles subtilités et de donner un nouvel amusement aux esprits do leur siècle? Toutes ces 'subtilités, alors même que nous- ne' pouvons y trouver une réponse , ne prouvent bien .et*
- INTRODUCTION. XXÜj
n’ébranlent . en rien les .fondements de la foi il u genre humain. Mais on dira peut-être qu'ici l'autorité du génie doit balancer l’autorité. dû grand nombre, et qué l'opinion d’un •philosophe qui a passé sa vie à méditer sur ces problèmes doit l’emporter sur celle de la multitude, qui n'v a jamais pensé? A cette objection le P. BulTier répoftd'que, par rapport à quelques premiers principes , aux vérités premières du sens commun , tous tés hommes sont aussi croyables et aussi philosophes qu’ Aristote- et Platon. Car pour ces vérités premières il ne s'agit point de ‘raisonner, mais de se rendre témoignage à soi-mème d’un simple fait, savoir de la nécessité où l’on est naturellement de juger telle chose sur tel sujet. Dans les questions dont la solution suppose des connaissances acquises par des observations, des raisonnements, des réflexions particulières, un philosophe peut avoir en effet plus d’autorité qu’un homme du vulgaire, mais quanti ü s'agd d’un fait, d’une expérience manifeste, tous les hommes à son égard deviennent philosophes, ou du moins rendent à la vérité un témoignage tout aussi fondé • que' s’ils étaient philosophes. Alors la question n'est plus entre un philosophe d’une part et la multitude de l’autre , mais entre un philosophe et des milliers de philosophes. Le P. Buflier va encore plus loin : non-seulement, selon lui, en ces sortes de questions, le témoignage de l’homme du peuple . est égal à celui du philosophe, mais il lui est supérieur. En
effet, égarés par. une méthode vicieuse, par un faux système,
par de vaines subtilités , combien de fois les philosophes n’pnt-ils pas altéré, défiguré en eux les sentiments que la •nature inspire à tous les hommes, tandis que la multilulc, étrangère à tous ces systèmes, à toutes ces subtilités , les reconnaît et les manifeste dans toute leur sincérité ?
INTRODUCTION
Otte analyse suffit pour faire connaître les principes fon- ' damentauxdu Traité îles vérités premières et de toute la unir tapliysique du *P. Bufïier,' en même temps .que les habitudes et les formes d’argumentation qtli lui sont proprès.-Sa philo-.- - sophie est un continuel appel au sens commun ; c’est par le sens commun • qu’il a la prétention de résoudre également * toutes les questions les plus controversées de la* métaphv- ■ sique; c’est le sens commun que presque toujours il oppose purement et simplement à des objections, à des systèmes qui . souvent mériteraient les hoifneurs d’une discussion plus longue et plus approfondie. Trop facilement il se contente ainsi de simples protestations contre des erreurs qu’en effet le sens commun repousse, mais sans savoir pourquoi, maissansconuaître . la réponse aux arguments plus ou moins spécieux sur lesquels ’ elles s’appuient. La mission de la philosophie n’est pas seulement de recueillir et de constater les -croyances du sens commun, mais aussi de les expliquer et de les justifie^
Le’ sens commun repousse telle ou telle erreur; mais pour- . quoi la repousse-t-il, quelle en est l’origine, quelle route y conduit-, quel fait méconnu l’engendre, quel sophisme lui * donne les apparences de la vérité? voilà ce que le sens commun ignore et ce que la philosophie doit savoir. Ce que le sens. commun affirme instinctivement, elle doit en rendre
compte, elle doit le confirmer. et l’éclairer par la réflexion.
C’est pourquoi un esprit vraiment philosophique ne se oon-
tente pas de ces protestations qu’aucune preuve n’accom- • * » » • ^ pagne, qu’aucun raisonnement ne justifie, comme il s’en
rencontre si souvent dans le P. Buffier et dans les philosophes de l’école écossaise. I)e telles protestations sont excellentes, sans doute,' et légitimes, mais elles n’ont pas un* caractère suffisamment scientifique; elles sont bonnes pour
INTRODUCTION
la multitude, mais non pour le philosophe. Si la philosophie ire pouvait aller au delà, si elle devait se borner à répéter ainsi les affirmations et les répulsions instinctives du sens commun , nous serions presque tentes de demande!* , nous aussi ,• à quoi bon la philosophie, en quoi remporte-t-elle sur le sens commun, telqu il est dans la conscience de chacun de nous.
Si donc le P . Buffier a eu le mérite de protester hautement au •nom du sens commun contre l’idéalisme, le scepticisme et contre toutes les grandes erreurs que repousse en effet le sens commun , souvent aussi il a le tort de s’en tenir à*cette protestatioh, et de couper court en renvoyant scs adversaires, au nom du sens commun, aux Petites-Maisons.
. .Non-seulement la philosophie doit expliquer, mais elle doit dépasser les affirmations du sens commun. Interrogez le sens commun, et.il demeure muet sur toutes ces grandes questions, qui intéressent au plus haut degré l’ intelligence humaine et constituent le domaine de la haute métaphysique. Le sens commun nous informe bien sans' doute de l’existence du temps, de Pespaee, de la cause, de l’ordre, du bien, de la • beauté, mais il ne nous apprend rien au delà du fait même • de leur existence. Cependant nous aspirons à en savoir davantage. Il ne nous suffit pas de savoir que le temps, l’espace existent, nous voulons sav’oir eneore ce. quç c’est que lé * ■ temps en soi et l’espace en soi.* II ne nous suffit pas do-savoir qu’il y a une cause première et absolue, nous voulons savoir encore quelle est la nature de cette cause absolue, et' quels sont ses rapports avec les causes secondes. Il ne nous suffit pas de savoir qu’il y a de la beauté et de la justice, de l'ordre, nous voulons savoir encore quelle est l’essence do •
. la beauté, de la justice et de’ l’ordre. Or, là-dessus le sens commun ne nous dit rien. Donc, vouloir enfermer la phi-
INTRODUCTION
xxvj
losophie dan» les étroites limites des affirmations du sens commun , suivant l’exemple et le précepte du P. Buffier et des autres philosophes écossais, c’est en retrancher toute la haute métaphysique, c’est en retrancher tput ee qui, au plus juste titre, a dé tout tèmps excité et excitera toujours l’inquiète curiosité de l'intelligence humaine. La philosophie,- .sans nul doute, ne doit aller eh rien coutre le sens commun, mais', sans nul doute aussi, elle dôit l’expliquer et le dépasser pour embrasser toijtson objet, pour atteindre son véritable but.
D’ailleurs, lo P. Buffier tombe quelquefois, au sujet du sens commun, dans une confusion qui lui enlève en partie l’autorité qu’il lui attribue. Dans l’usage ordinaire et dans la langue de la littérature, on donne au sens commun ime acception plus large que dans la langue de la philosophie, et l’on y comprend en outre des éléments purs de la raison dos' éléments entièrement empiriques. Les données de la raison ne se développent en nous qu’à l’occasion des données do l’expérience, et simultanément avec elles, de là l’Origine d’une pareille confusion. On 'confond donc d’ordinaire les principes rationnels du sens commun avec les. applications les plus immédiates, les plus urgentes de ces mêmes principes. Ces applieatipns constituent une sorte de science grossière, commune et nécessaire à tous les hommes, qu’on décoro • ?
du nom de sens commun. Cette science commune, premier produit des observations et des inductions que chaque individu, même celui dont l’intelligence est le plus bornée, no peut pas ne pas faire, s’accroît bientôt encore des notions qu’il reçoit toutes faites de la société au milieu de laquelle il est placé. Car dans toute société, quel que soit le degré de son développement et de sa civilisation, circulent certaines idées communes, soit sur le monde physique, soit sur le monde
INTRODUCTION. xwij
moral, soit sur la nature et les attributs de Dieu, soit sur la nature et la destinée de l'homme. A leur origine, ces idées ont été les conceptions de quelques sages, de quelques esprits supérieurs; puis, peu à peu, elles se sont répandues, et elles ont fini par entrer dans le patrimoine intellectuel de la multitude.
Ainsi se forme un sens commun que j’appellerai empirique, et qui varie suivant les temps et suivant les lieux, par suite de deux causes qui tendent constamment à le modifier par l’addition d’idées nouvelles et le redressement de vieilles erreurs. C'est pourquoi le sens commun empirique d’une époque condamne souvent ce qu’a approuvé, et approuve souvent ce qu’a condamné le sens commun empirique d’une autre époque. Cette sorte de sens commun est profondément distincte, par *sa nature, scs caractères et son autorité*, du sens commun purement rationnel. Tout ce. qui est jugé et condamné au tribunal du sens commun rationnel, est jugé et condamné sans appel ; son autorité est irrésistible et absolue. ' Il n’en est pas de même du tribunal du sens commun empirique devant lequel toutes les spéculations, toutes les théories sont citées à comparaître , et presque toujours, à tort ou à raison , sévèrement condamnées. Aux arrêts de ce tribunal on peut à bon droit ne pas se soumettre ; on peut, Qn doit même en appeler de scs jugements à l’expérience et à la raison. A l’égard de la science' et de la philosophie, son autorité est absolument nulle. Comment, en effet, le sens commun empirique pourrait-il prévaloir contre la science, puis- ■ que lui-même n’est autre chose qu’un produit de la science, et le produit d’une science antérieure, qui d’ordinaire a été moins assurée dans ses procédés et ses méthodes que la science qui Ta suivie ? L'autorité du sens commun s’évanouit
XXViij INTRODUCTION,
donc tout entière pour- peu qu’on l’altère en y introduisant quelques éléments empiriques à côté des éléments rationnels, et quelques notions contingentes d’origine plus ou moins suspecte à côté des croyances naturelles et nécessaires du genre humain. Si donc toute protestation au nom du sens commun purement rationnel est de sa nature concluante et légitime, quoique insuffisante au point de vue scientifique, il n’en est pas de même de toute protestation au nom d’une opinion vulgaire et plus ou moins générale. Autre chose est ce consentement relativement universel qui résulte du sens commun empirique, autfe chose est ce consentement absolument universel qui résulte des croyances naturelles et nécessaires de l’humanité. Cependant, soit dans sa liste des ' • vérités premières du sens commun, soit dans quelques-unes de ses protestations au nom .du sens commun contre certaines théories métaphysiques, le P. Buffier semble quelquefois confondre ces deux choses, et prétendre conférer à
ce qui n’est qu’empirique la même autorité qu’à ce qui est *> ** * rationnel et absolu. Ainsi, au nombre des vérités qu’il pose
‘ comme vérités premières du sens commun , se trouve celle- . * ci : « Ce que disent et pensent les hommes en tous lès temps et en tous les lieux du monde est vrai ; » et cette autre de même nature : « Tous les hommes ne sont point d’accord à me tromper et à m’en faire accroire. » Or, ces vérités sont des vérités empiriques, résultats plus eu moins contestables de l’observation et de l’expérience , et non des vérités absolues émanant de la ra'ison. Le consentement universel , l’accord entre tous les hommes n’est pas un signe infaillible de la vérité. Ne se peut-il pas, en effet, que ce consentement universel soit précisément le résultat d’une de ces causes d’erreurs communes à toute l’espèce humaine, et que Bacon,
INTR0mJCTI0>\ XXÎX
dans son langage figuré, appelait kbfa tribus ? Le consentement universel ne vaut que ce que valent les fondements sur lesquels il repose, et la valeur de ces fondements no peut être éprouvée que par l’expérience et la raison , seuls critériums de la vérité et de l’erreur. Donc, le P. Buflier place à tort parmi les vérités premières du sens commun le consentement entre les hommes, lorsque ce consentement n’est pas d’ailleurs revêtu du caractère de la nécessité.
On peut encore lui reprocher de n’avoir pas approfondi et déterminé la nature do ce principe du sens commun auquel il rapporte l’origine des vérités premières ; souvent il liésite, souvent même il se contredit sur cette importante question. Tantôt le sens commun est pour lui une idée, tantôt une disposition, tantôt une faculté. Quelle est la source première d’où découlent en notre intelligence ces vérités premières marquées du double caractère de l’universalité et de la nécessité? il l’ignore; il s'en tient au fait même de leur existence, et ne va pas au delà. Que n'avait-il lu et médité davantage la philosophie de son illustre contemporain, le père Malebranche. II y aurait appris la nature et la source divine du principe de ces vérités, qui se rencontrent égalemèntdans toutes les intelligences humaines. Ces vérités universelles et nécessaires ne viennent pas de nous; elles ne sont pas le produit de la libre activité dè notre esprit, puisqu’elles se manifestent nécessairement en notre intelligence; elles ne nous appartiennent pas en propre, puisqu’elles existent également dans toutes les autres intelligences, donc elles supposent une source commune d’où elles découlent, un foyer commun d’où elles rayonnent. Comme en dehors do nos organes il y a un. soleil matériel qui éclaire également les yeux de tous, il y a en dehors de notre esprit un
XXX INTRODUCTION
soleil invisible, immatériel, dont la lumière se répand sur toutes les intelligences. Quel est ce soleil des intelligences? c’est l’intelligence infinie, c’est la raison de Dieu même. Comme toutes les intelligences .finies sont en une participation nécessaire avec l’intelligence infinie de Dieu , elles y voient l’infini, l’absolu ; elles y puisent ces vérités premières dont l’évidence immédiate et irrésistible est le fondement de toute connaissance. Ainsi, la raison- qui est en nous, ou le sens commun, comme l'appelle le P. Bufïier, est une émanation de la raison même de Dieu, de là son autorité, de là . sa légitimité; de là son absolue souveraineté. Elle est le lien qui unit les intelligences finies à l’intelligence finie , et en même temps la voie naturelle qui doit conduire la philosophie de l'homme à Dieu , de la psychologie à l’ontologie. Mais de telles spéculations poussées plus avant nons emporteraient bien loin de la timide métaphysique du Traité des vérités premières, et je n'ai voulu que signaler les vices et * les lacunes que présente la théorie du sens commun du P. Bufïier.
On a voulu voir, il y a quelques années, dans cette théorie du sens commun le germe et l’antécédent de la fameuse doctrine sur la certitude , développée par M. Lamennais dans son Essai sur l' indifférence , et telle est la pensée qu’a inspirée l’édition de 1822. Mais entre le critérium de certitude de M. Lamennais et le critérium du P. Bufïier, il n’y a que le nom de semblable. Le sens commun que l’auteur de V Essai sur l’indifférence prétend établir comme principe unique de toute certitude, réside dans l'humanité et ne se ■ manifeste que par le consentement universel de tous les peuples, dont il faut s’assurer par les témoignages de l’histoire et de la tradition. Le sens commun des vérités premiè-
• INTRODUCTION. XNXj
res et le principe de toute certitude réside, au contraire, au sein de l’individu, et se manifeste par les jugements nécessaires que chaque homme porte, soit sur lui-même, soit sur ce qui# n'est pas lui: Ce critérium e?t le nôtre; nous aussi nous plaçons dans la raison qui se manifeste au sein de l'individu, ou, pour parler le langage du P. Bufiier, dans les vérités premières du sens commun le principe et le critérium de toute certitude. Nous croyons que cette raison, qui se manifeste par des jugements nécessaires dans la conscience de chaque individu , est néanmoins la raison universelle et impersonnelle, et voilà pourquoi elle est le signe et la mesure de la vérité absolue. Mgis il est inutile de reproduire ici une polémique désormais épuisée , et dans laquelle l'école éclectique a remporté une victoire si complète. En elfet , Fauteur des Esquisses de philosophie n'a-t-il pas aujourd'hui implicitement abandonné ce critérium de la certitude que d’abord il avait posé, et défendu avec tant d'éclat et d'éloquence? Va-t-il aujourd'hui encore rechercher la vérité dans les vieilles traditions, ou bien, pour la trouver, n'interroge-t-il .pas seulement ; comme nous, la raison?
Telles sont les critiques et lèsremarqiresprincipalesà faire sur la méthode et sur les fondements de la métaphysique de Fauteur du Traité des vérités premières. La définition du sens commun, la détermination des caractères et do l’autorité des vérités premières qui en découlent, vpilà ce qu'il y a de plus.considérable dans le Traité des vérités premières et dans toute la philosophie ’ du 1\ Buffier; voilà ce qui donne à cette philosopiiie une physionomie toute particulière, qui, dans l’histoire de la philosophie moderne, «foi t lui assurer une place entre- le catholicisme qui finit et le sensualisme qui commence. Notre analvse et notre critique a donc dû porter
XXX ij INTRODUCTION.
surloiit sur cos principes généraux qui tous sont exposés
clans la première partie du Traité des Vérités premières.
Néanmoins, le reste du livre présente encore quelques opinions philosophiques et quelques discussions d’un haut intérêt, sur lesquelles il faut appeler l’attention, afin d’achever de bien déterminer les rapports de la philosophie du P. Buffier avec la pliilosophie écossaise. Telles sont les deux questions de la valeur du témoignage des sens et de la nature des idées. •
Je trouve en germe, dans le P. Buffier, presque tous les arguments développés par Reid en faveur de la certitude du témoignage des senç. Au temps du P. Buffier, c’était une chose, pour ainsi dire, convenue dans toutes les écoles de philosophie,, que les sens nous trompent et qu’ils ne peuvent ■nous donner aucune espèce de certitude. Le P. Buffier combat . * cette opinion. Si les sens sont trompeurs, comment se fait-il que nous nous tenions pour fermement assurés de tout ce que nous avons vu ou entendu, et que, sur leur témoignage, nous n’hésitions pas à décider des choses de la plus haute importance? D’un autre côté, l’expérience ne nous démontre-t-elle pas qu’en une foule d’occasions les sens nous sont une cause d'erreurs? Le P. Buffier, qui pose ainsi lui-même la question J la résout parfaitement en démêlant en quoi les sens nous sont une règle infaillible de vérité, et en quoi ils nous, sont une cause d’erreurs. . •
Nos sensations nous’ donnent la. certitude évidente de quelque chose de plus que d’une simple modification interne, telle que serait un sentiment de plaisir Ou de douleur, ou bien un souvenir ; elles emportent avec elles l’idée d’un être qui existe hors de nous et que nous appelons corps; elles nous donnent hé certitude de quelque chose d’extérieur, la *
INTRODUCTION. XXXÎij
ccrtif ude de l’existence des corps; elles nous assurent , en outre, d'une manière infaillible, qu’il se trouve dans les corps une qualité qui par les yeux me donne le sentiment de ce que j'appelle la couleur, par les oreilles de ce que j’appelle le son ; mais si nos sens nous apprennent qu’il existe* dans les corps telle ou telle cause ou qualité qui produit en nous telle ou telle sensation, ils ne nous disent rien sur la nature de cette cause ou qualité, et, par conséquent, ils ne sont en rien responsables des faux jugements que nous pouvons porter sur elles. Dans quelques conditions qu’ils se trouvent placés, les sens rapportent fidèlement tout ce qui leur parait, car ce sont des .facultés nécessaires' qui agissent par l’impression nécessaire des objets Celui qui placé sur un vaisseau voit fuir le rivage, nevoit que ce qu’il doit voir d’après les règles de l’optique. Toujours les sens avertissent l'Ame de ce qui doit leur paraître conformément aux lois de la nature, et de ce qui leur parait nécessairement dans les circonstances ou ils ïe trouvent: Ainsi jamais, à proprement parler, les sens ne nous trompent, mais c’est nous qui nous trompons .par les jugements que nous portons à l'occasion du témoignage fidèle de nos sens. Leur fidélité ne consiste pas à avertir l'Ame de ce qui est, mais de ce qui leur parait ; c'est à nous de démêler ce qui est eu effet d’avec ce qui leur parait être.
Non-seulement lé p. Buflier a lemérife d’avoir fait justice' d'un des plus vieux et plus célèbres arguments des sceptiques, endistinguantdu témoignage nécessaire et infaillible des sens les jugements faillibles que nous portons à l'occasion de ce témoignage, maiscncore il a su parfaitement démêler la confusion spéciale qui est la source de toutes ces prétendues erreurs at-
1 Traité des première s vérités, cliap. xvi.
Bigtozçd by Gçpgle
xxx iv
INTRODUCTION. '
tribuées ausdns de la vue. De toute part, on impute au sens do la vue les erreurs quo nous commettons sur la grandeur des corps. Cependant la grandeur des corps n'est pas l’objet propre de la vue, et par corfséquent il n’est pas légitime de lui reprocher de manquer de justesse en un point qui n’est pas l’objet de sa fonction. Le seul objet propre de la vue est l’étendue colorée qui nous apparaît toujours sur un même plan qui n’a quo deux dimensions, hauteur et largeur. Lorsque parles yeux nous jugeons de la distance et de la forme des objets, nous formons un jugement do conjecture, suivant l’expression du P. BufEer, fondé sur la diversité des nuances des objets colorés. Mais ce jugement. de conjecture n'appartient pas plus au .témoignage de la vue que n’appartiennent au témoignage de l'ouïe les'jugements que nous faisons, à l’occasion des sons qu’entend notre oreille, sur la nature et la dislance des corps sonores, d’où ces sons peuvent émaner. Si dans ces juge*
. ments nous nous trompons, c’est que nous demandons à la vue et à l’ouïe ce dont le sens seul du toucher, qui a pour objet, la grandeur, la forme et la distance des objets, peut nous assurer. La nature des dénominations des diverses mesures de la distance et de la grandeur, telles que pieds, # pouces, palmes, toutes empruntées aux diverses parties de l’organe du toucher, en est une preuve remarquable. Sans doute, dans l'usage ordinaire de la vie, nous suppléons et nous pouvons suppléer aux données du toucher par des jugements fondés sur les données de la vue ou dé l’ouïe, mais ces jugements sont essentiellement faillibles de leur nature, et nous ne pouvons imputer qu’à nous-mêmes les erreurs dans •lesquelles ils nous jettent, et non aux sens de la vue et de l'ouïe, dont- les témoignages enfermés dans la sphère qui leur est propre sont toujours infaillibles.
INTRODUCTION. XXXV
Le P. Buffier a devancé Ileid sur la question do la valeur
• du témoignage des sens; il ne l'a pas moins ‘devancé sur la question de la vraie pâture des idées. Les ouvragés de Ileid sont remplis par sa longue et vive polémique contre ce qu'il appelle la théorie des idées. Selon lui, tous les philosophes anciens et modernes , sans exception ; se seraient trompés sur la vraie nature des idées, en les représentant comme des intermédiaires placés entre l’esprit qui connaît et l’objet qui .‘eSt connu', en leur conférant une existence distincte de l’esprit lui-méme. Daus celte vue historique, il y a du vrai sans doute, mais aussi beaucoup d’exagération, et à tout le. moins Rcid aurait-il dû faire une exception en faveur du P. Buffier, qui s’est expliqué sur ce 'sujet avec uno clarté qui ne laisse rien à désirer ‘ . En effet, il affirme que les idées ne sont que. do pures modifications de l’Ame en tant qu’elle pense. Nos idées ne sont pas plus distinguées de notre entendement que le mouvement .du corps remué. On objecte que notre
. esprit reçoit les idées, et que la faculté de recevoir les idées doit dilférer dé l’idée reçue. A cette objection le P. Buffier répond : qu’elle en diffère en effet, mais comme la substance de sa modification ; car» notre esprit n’est autre chose que la substance de notjc Ame en tant qu’elle comprend, et notre idée n’est que la modification de notre esprit qui 1a forme et la reçoit en lui-mémo. Dans ses remarques sur la" métaphysique de Malebrancho, le P. Buffier revient encore sur
• la même question , et la résout avec autant de netteté de là même manière. Selon le P. Malebrancho, dit-il , les idées sont les objets immédiats de l’esprit ; elles sont des êtres plus réels
’ que tout ce que nous, voyons dans l’univers. En faisant des
1 Voy pi le chap. vm , 3e partie, intitule : Ce qu’on peut dire d intelligible sur les idées.
XXX\j LNTBODÜCTION.
idées les objets, immédiats de l’esprit, Malebranchc et ses disciples confondent deux. choses, à savoir: le simple, objet . intcrne.de leurs idées avec l’objet externe qu’ils veulent se représenter, et qui n’est nullement en soi ce que notre idée nous le représente , parce que nous ne connaissons pas la nature intime des choses. Sans doute les idées ont une réalité, mais cette réalité n’est pas une réalité substantielle, c’est une réalité purement idéale. Pour prouver que les idées sont des êtres réels, le P. Malebranche fait ce singulier raisonnement : Les idées sont intelligibles, donc elles ne sont pas un néant , donc elles sont des êtres réels. Mais à ce compte, objecte le P. Bufïier, ne pourrait-on pas dire de ' môme: Le -mouvement , la mobilité, la rondeur et toutes les
modifications imaginables des esprits et des corps sont in-
telligibles , donc toutes ces modifications sont des êtres réels?
Ainsi , de môme que Reid et avant Reid , le P. Bufïier
combat l hypotlièse d’idées intermédiaires ou représentatives
placées entre l’esprit et les choses dans le fait de la connais- -,
sance, il définit l’idée commp l’acte même par lequel l’esprit
entre en rapport direct avec les choses. L’idée séparée de
l’esprit , comme la modification séparée de la substance ,
comme l’acte séparé de l’agent; n’eSt a ses yeux rien de
plus qu’une pure abstraction. S’il n’a pas insisté davantage
sur cette question , c'eSt que ne connaissant pas encore les
conséquences idéalistes et sceptiques* qu’en avaient tirées ou
que devaient en tirer Hume et Berkeley1, il n’avait pu,
comme Reid , en voir l’importance.
1 Les Principes de la connaissance humaine et les Dialogues d'Hylas
et de Pltilonoiis, de Berkeley, sonl de 1710 el de 17 1 3 ; mais ils n’ont été 'traduits en français qu’en 1750 , par l’abbé Pu Gua ni: Malves. Quant au Traité de Hume, sur la Xalurc humaine, il a paru seulement en 1737, l’année même de la mon du P. Bufïier. •
INTRODUCTION. N\\\ij
Le 1*. Huilier a traité une fouit* d'autres questions métaphysiques dans le Traité des vérités premières. Sous le titie de vérités premières relatives aux êtres en général, il examine successivement les questions de l’essence des êtres, des propriétés, des qualités, de l’unité, du fini, de l’infini, de la cause, de la substance, de l’accident. Sous le titre de vérités premières relatives aux êtres spirituels , il examine ensuite les questions de la nature de l’âme, de sa liberté, de son immortalité. Mais il effleure plutôt qu'il ne traite toutes ces questions. 11 les tranche avec une facilité et une aisance qui prouvent que le plus souvent il ne se doute pas même des profondeurs et des vraies difficultés de la question. Je m’abstiens donc d'une analyse qui ne présenterait aucune esjiéce d’intérêt et d’originalité.
Avec le Traité des vérités premières nous publions les Éléments de métaphysique mis à la \mtèe de tout le monde. 11 n’v a rien de plus dans les Eléments de métaphysique que dans le Traité des vérités premières; mais néanmoins nous les publions parce qu’ils contiennent un excellent résumé de tout ce qu’il y a de plus important dans le Grand traite de métaphysique. Nous sommes même, à l’égard des Eléments de métaphysique , de l’avis de M. Destutt de Tracy, et nous pensons avec lui que le P. Buffier a mis plus de rigueur scientifique dans le Petit traité qu’il destinait à être populaire, que dans le Grand traité qu’il avait écrit pour les philosophes et les savants , parce que sans doute*, étant plus préoccupé du besoin d’être clair, il se sera encore mieux entendu lui-même. Les Éléments île métaphysique sont sous forme de dialogue. Les deux personnages en scène sont Eugène , fort prévenu contre la métaphysique qu’il considère comme un amas de vaines chimères ou d'inintelligibles
XXXVÜj INTRODUCTION,
énigmes, et Téandre qui entreprend de le convertir L’objet de la métaphysique, selon Téandre, est de faire une analyse si exacte des objets de l’esprit , que l’on pense sur toutes choses avec la plus grande exactitude et la plus grande précision qui se puisse*. Cette définition, qui ne se trouve point dans le Traité des vérités premières, est remarquable ; elle porte l’empreinte de l’influence de la philosophie de Locke , et, pendant tout le cours duxvin* siècle, la philosophie sera définie de la même manière , comme une analyse de l’entendement humain. Après l’éclaircissement et la définition de quelques termes de métaphysique dont l’apparente obscurité épouvante Eugène, le dialogue porte sur la nature de la vérité en général et sur les vérités premières en particulier dont l’existence est prouvée, dont les caractères sont déterminés à peu près de la même manière que dans le Traité des vérités premières. La discussion aboutit à une liste des vérités du sens commun qui, sauf quelques légères différences dans la forme , est identique à celle du Traité des vérités premières, et se termine par une conclusion que je cite parce qu’elle exprime parfaitement l’esprit de la philosophie du P. Buffier.
« Dès qu’il est impossible à des gens qui n’ont pas perdu la raison de ne pas porter certains jugements répandus naturellement dans tous les esprits du genre humain , n’en méconnaissons pas l’évidence , puisque c’est la nature qui nous y porte , et ne croyons pas que pour être philosophe il faille renoncer au sens commun. Faisons plutôt du sens commun le fondement de toute notre philosophie , en admettant des principes tels que l’on serait manifestement extravagant
* Éléments d'idéoloijie, 3e part. — Logique — Discours préliminaire.
Éléments de métaphysique, I,r entretien.
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de ne pas les admettre; car enfin c’en est autant qu’il faut, pour y découvrir la source de tous nos jugements. En effet c’est par ces premières vérités que l’on |>eut parvenir toutes les autres par voie de raisonnement. Elles sont vérités puisqu’elles sont universellement admises dans le genre humain , du moins sous le nom de vraisemblances si grandes qu’il faut être insensé pour les contredire. Elles sont premières vérités puisqu'il n’en est point qui soient plus simples, plus claires et plus présentes à l’esprit de tous les hommes , et d’ailleurs qu’on ne saurait les prouver ni les attaquer par des propositions qui le soient davantage. »
Enfin nous avons cru devoir, dans cette édition , ajouter encore au Traité des vérités premières et aux Éléments de métaphysique Y Examen des préjugés vulgaires. Le but de cet ouvrage , comme le dit l’auteur, dans le titre et dans l’avertissement qui précède , est de disposer l’esprit à juger sainement et précisément de tout. C’est un exercice de métaphysique et de logique pour regarder chaque chose par les divers jours dont elle est susceptible , et faire l’analyse la plus exacte de nos idées et de nos jugements. C’est encore une application des divers principes énoncés dans le Traité, des premières vérités. Mais peut-être y a-t-il quelque chose d’artificiel dans ce lien que le P. Bufiier prétend établir après coup entre sa métaphysique et l’examen des préjugés vulgaires ; il veut se défendre contre le reproche de légèreté et de frivolité adressé par quelques censeurs à son ouvrage, et je serais tenté de croire qu’en l’écrivant il a plutôt été entraîné par le plaisir d’émettre des vues neuves et ingénieuses sur quelques sujets piquants, qu’il ne s’est proposé de donner des exemples d’exercices de logique. Quoi qu’il en soit, la lecture de eejietit ouvrage est pleine d’intérêt et
INTRODUCTION
de charme; le P. Buffier s’y montre un écrivain agréable et élégant, et , au milieu de quelques idées un peu paradoxales, il y prodigue des idées délicates, fines, ingénieuses, en même temps que vraies et sensées. L’ouvrage tout entier témoigne d’un esprit vraiment libéral, d’un esprit supérieur non-seulement aux préjugés de son ordre , mais à la plupart des préjugés de son temps. S’il ne peut faire grand honneur au P. Buffier comme métaphysicien , il l’honore comme écrivain , comme homme d’esprit et de goût , et qui ne l’aurait pas lu ne pourrait apprécier toutes les faces diverses du talent et toute l’indépendance d’esprit du P. Buffier. Dans l’examen de quelques-uns de ces préjugés vulgaires qu’il réfute se cache souvent, sous l’apparence d’un spirituel badinage, un bon sens remarquable, une haute raison. Ainsi c’est un préjugé vulgaire que dans toute discussion il y a quelqu’un qui a tort; à l’encontre de ce préjugé le P. Buffier soutient que « deux partis peuvent se contredire et contester sur un même sujet, et avoir tous deux également raison. » Cette maxime et les arguments solides en même temps qu’ingénieux par lesquels il la défend respirent un esprit de sage et haute tolérance. Il va jusqu’à faire l’apologie de la discussion et à vanter son heureuse» influence sur les progrès de l’esprit humain. « Je me fais honneur d’être l’apologiste des contestations, et elles sont beaucoup plus salutaires au monde que l’on ne pense d’ordinaire; un Espagnol les appelait les sages-femmes de la vérité; l’expression est un peu violente en français , mais enfin il est vrai de dire que sans elles la vérité manquerait souvent à paraître dans le monde. Elle ne s’y montre la plupart du temps qu’à la faveur des disputes (pii éclaircissent les choses en les faisant regarder par leurs différents jours. Donne/ -
INT RODUCTION. xlj
moi uno nation où l'on no dispute, où l'on no conteste jamais, ce sera, je vous assure, uno nation très-grossière et très-ignorante. »
N’est-ce pas uno chose remarquable que cette apologie éloquentede la libre discussion do la part d’un Père jésuite? Dans un autre chapitre du mémo ouvrage intitulé : « Qu’on a tort de se plaindre de la multitude dos mauvais livres, » je trouve uno protestation indirecte en faveur de la liberté do la pensée. « On s’exagère, dit-il, le nombre des mauvais livres; il on est |>eu qui ne soient bons et utiles par quelques côtés; c’est à la liberté de faire des ouvrages mauvais, de produire au hasard ce qui peut venir à l'esprit, qu'on doit et les plus beaux ouvrages et les plus excellents auteurs. » Il cite comme exemple Corneille. « Que serait devenu Corneille si on l'eût arrêté à sa première pièce , à Milite qui n’est rien moins qu’un chef-d’œuvre? Aurions-nous aujourd'hui le Cid et Rodogune et les autres miracles de poésie qu’a produits le plus grand des poètes tragiques qui aient été?» Après avoir ainsi pris la défense des mauvais livres contre ceux qui veulent les abolir, il arrive à cette conclusion qu’il prescrit comme une règle de pratique à suivre.
« Être réservé à condamner les livres que nous trouvons mauvais, puisqu'ils sont goûtés par d’autres et que notre goût n’est pas la règle du genre humain; au lieu de décider, comme on fait souvent, qu’il faut supprimer les ouvrages que nous improuvons , cherchons l’endroit par lequel ils sont approuvés par d’autres, nous les jugerons moins blâmables et souvent d'un meilleur usage que nous ne croyions. Il n’est guère de si mauvais livre où il n'v ait à profiter, au moins pour quelques-uns. »
N’est-il pas évident que le P. Buffier ne soutient cette
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thèse un peu paradoxale : « il y a moins de mauvais livres qu’on ne se l’imagine, » que pour protester contre ces nom-brcux refus d’autorisation qui arrêtaient alors les ouvrages de tant d’esprits indépendants, et dont Bayle se plaint avec tant de force dans le préface de son Recueil de pièces curieuses concernant la philosophie île Descartes?
Enfin il y a quelques bonnes et dures vérités à l’égard du cartésianisme dans le chapitre que j’ai déjà cité , intitulé :
« Que les philosophes nouveaux sont retombés en des inconvénients qu’ils reprochaient aux anciens. » Nos réformateurs, dit-il, ont trouvé à propos de faire les plaisants au sujet des qualités occultes et du galimatias d’Aristote ; mais n’est-ce pas un nouveau galimatias que ces termes nouveaux qu’ils ont substitués aux termes anciens , tels que certain arrangement, certaine figure, certain mouvement des parties insensibles, ou pour se tirer d’intrigue encore plus commodément et beaucoup plus vite, certaine disposition, certaine action de Dieu sur la créature, dernière invention qui vaut seule toutes les autres; aussi a-t-elle bien pris le dessus.... On riait autrefois du mot Deus ex machind. Ceux qui en font leur philosophie ont voulu être les rieurs; vous étiez embarrassé, comment se fait tel mouvement, telle sensation; pauvre esprit! Rien de plus aisé à entendre, c’est Dieu qui fait tout cela. Soit.... , je voudrais seulement voir comment Dieu fait tout cela, etc. » Il y a beaucoup de sens et de vérité dans ces vives réclamations du P. Buffîer contre J’abus que faisaient les cartésiens de certaines explications. C’est ainsi que , sous des apparences quelquefois un peu frivoles , on trouve presque toujours dans l’examen des préjugés vulgaires une indépendance remarquable d’esprit, un grand fond de bon sens et de vérité. Voilà pourquoi nous
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nous sommes décidés à le publier à côté de deux traités de métaphysique.
Je pense avoir suffisamment déterminé dan9 cette introduction, et la nature d’esprit, et la méthode, et la philosophie du P. Buffier. Quoique jésuite, c’est-à-dire membre d'une compagnie qui, quelques années auparavant, s'efforçait d’organiser une persécution contre le cartésianisme, il est à moitié cartésien, et néanmoins il est approuvé par son ordre, tant la philosophie de Descartes avait triomphé de toutes les vieilles résistances au commencement du xvme siècle! Mais s’il a subi l’inlluence de la philosophie cartésienne, il a déjà subi l’inlluence de la philosophie de Locke, qui commençait alors à se répandre en France, et sa métaphysique relève à la fois de Locke et de Descartes. Aved Descartes, il admet des idées innées, des vérités premières qui ne dérivent point de l’expérience; avec Locke, il rejette la preuve de l’existence de Dieu par l’infini, il proteste contre toutes les hypothèses ontologiques du cartésianisme, et tend a renfermer la philosophie tout entière dans les limites d’une analyse de l’entendement humain. Indépendamment de la vérité du témoignage du sens intime, seule vérité immédiate et évidente par elle-même admise par Descartes, le P. Bnffier établit l’existence des vérités premières, pour ce qui concerne les choses placées en dehors de la conscience , vérités qu’on ne peut méconnaître sans s’exposer à tomber dans les plus extravagantes absurdités de l’idéalisme et du scepticisme. La source d’où découlent ces vérités premières marquées du double caractère de l’universalité et de la nécessité, est le sens commun. Le sens commun doit être la règle et le fondement de toute spéculation philosophique; sans cesse le P. Buffier invoque son autorité ; c’est avec le
XÜV INTRODUCTION
sons rommun qu’il décide do la vérité ou do l'orrour do toute théorie, c’est avec le sens commun qu’il tranche toutes les plus hautes questions de la métaphysique. Lui-méme il intitule sa philosophie philosophie du sens commun. Ce titre est bien humble et bien modeste en apparence ; mais, en réalité, il signifie une assez grande chose. Car proclamer en philosophie le sens commun comme autorité unique et suprême, n’est-ce pas proclamer la souveraineté de cette raison qui est commune à tous les hommes? n’est-ce pas rejeter toutes les vieilles autorités, toutes les subtilités de l’école pour en appeler de la vérité et de l’erreur à la conscience du genre humain ? Lorsqu’on trouve un pareil principe dans la philosophie d’un Père jésuite, au commencement du xvm* siècle, il faut admirer combien profonde et universelle avait été l’influence du cartésianisme.
Par tous ses caractères, par ses qualités comme par ses défauts, la philosophie du P. Buffier présente une merveilleuse analogie avec la philosophie écossaise en général, et la philosophie de Reid en particulier.
J’ai constamment cherché à mettre en évidence les points les plus remarquables de cette analogie. Considérée de son point de vue le plus général, la philosophie de Reid, comme la philosophie du P. Buffier, tient à la fois de Descartes et de Locke, qu’elle combat et modifie l’un par l’autre. Reid, de même que le P. Buffier, admet dans l’intelligence humaine des vérités premières, des croyances naturelles dont l'autorité et l’évidence l'emportent sur toute autre espèce de vérité. A l’ensemble de ces principes et de ces croyances, il donne également le nom de sens commun, et sa philosophie est aussi la philosophie du sens commun. C’est au nom du sens commun qu’il juge et tranche, do même que le P. Bnf—
introduction.
fier, tonies les opinions philosophiques; qu'il condamne le scepticisme, l'idéalisme, le fatalisme, l'harmonie préétablie. Il doit même, jusqu’à un certain point, encourir le reproche que j’ai adressé au P. Buffier,de s’en tenir trop souvent à ces protestations du sens commun sans les approfondir, sans remonter à leur source, sans les expliquer et les justifier. Indépendamment de cette ressemblance fondamentale entre l’une et l’autre doctrine, il en est d’autres encore qui sont d’une haute importance. Comme Reid et par les mêmes arguments, le P. Bullier défend l'infaillibilité du témoignage des sens; comme Reid, il proteste contre la théorie des idées intermédiaires ou représentatives et définit nettement la vraie nature de l’idée qui est l’acte même par lequel l’esprit se met en rapport avec les choses, et qui, séparée de l’esprit, n’est plus qu’une pure abstraction. Enfin, non-seulement l’analogie existe pour le fond, mais aussi pour la forme. L’un et l’autre proscrivent également tout langage technique et s’efforcent de donner à leur style une simplicité et une clarté dont ils sont redevables aux habitudes de l’enseignement; l’un et l’autre aiment à combattre leurs adversaires par la plaisanterie et par le ridicule, et presque toujours finissent par les déclarer, au nom de la conscience du genre humain, suspects d’extravagance et de folie. Il n'y a pas jusqu’à l’esprit libéral et tolérant de l'école écossaise qui ne se retrouve aussi en une certaine mesure dans la philosophie du P. Bu filer.
Sans doute Reid lui est supérieur, soit par l’analyse plus complète et plus approfondie des principaux phénomènes de l’intelligence humaine, soit par sa polémique incisive et triomphante contre Berkeley et Ilume, contre l’idéalisme et le scepticisme et contre les principes de la philosophie de Locke dont ils étaient les conséquences. Mais si Reid est
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supérieur au P. Bufller, il est venu après lui , il a connu , étudié et admiré le Traité des vérités jyremières; il n’y a pas à douter qu’il n’y ait puisé quelques directions et quelques inspirations philosophiques , et il faut en tenir compte dans la comparaison de sa philosophie avec celle du philosophe français. Le P. Buffier est un précurseur de Reid. 11 a joué dans la philosophie, au commencement du xvm* siècle, précisément le même rôle que Reid , à la fin du même siècle, au sein de la philosophie anglaise. Il a donc bien certainement droit à quelques-uns de ces éloges qui de nos jours ont été tellement prodigués à la philosophie écossaise. La France aussi peut se vanter d’avoir eu sa philosophie écossaise ; car elle aussi a produit un philosophe qui, au nom du sens commun, a protesté contre les fausses hypothèses, contre les systèmes dangereux dans lesquels s’égarait une métaphysique téméraire. Mais jusqu'à présent elle a eu tort de laisser en oubli ce philosophe recommandable qui, placé entre la philosophie du xvii* siècle qui finit, et la philosophie du xviii' qui commence, a bien aussi sa valeur et son originalité. Pour notre part , nous nous estimerions heureux d’avoir contribué à réparer cette injustice, et à tirer de son obscurité l’auteur du Traité des vérités premières , pour lui restituer la place qui lui appartient au sein de l’histoire si riche et si variée de la philosophie de notre pays.
BOUILLIER.