‹ Œuvres philosophiques du Père BuffierChapitre 32 sur 174 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. XIII · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. XIII

l’endroit qui fera une beauté sera incomparablement plus commun que quelque endroit particulier que ce soit qui fasse une difformité.

On dira peut-être qu'il s’ensuivrait de ces principes que tous les visages qui sont beaux se ressembleraient, quoiqu'il y ait certainement des beautés différentes et qui ne se ressemblent pas. Sur cela , il faut remarquer que, quelque beau que soit un visage, ses parties ne sont jamais également et parfaitement belles; que si elles l’étaient toutes jusqu’aux plus petites, alors tous les beaux visages se ressembleraient en etret. Aussi , de toutes les dispositions particulières, il n’en est point qui fasse plus ressembler les hommes entre eux que la beauté; et les personnes que l’on est sujet, par leur ressemblance , à prendre souvent l’une pour l’autre , approchent plus de la disposition qui fait la beauté que de la disposition qui fait la difformité. On ne se méprend point à discerner deux visages difformes ou deux hommes contrefaits. Les peintres n’ont jamais moins de peine à faire ressembler leurs portraits que quand ils peignent des gens laids; et jamais ils n’y ont plus de peine qu’en peignant des personnes très-belles et très-jeunes : pourquoi ? c’est que le teint alors étant plus uni et plus beau , et convenant à un plus grand nombre de personnes, il est plus malaisé d’attra[>er dans un portrait ce qui distingue l’une d’avec l’autre : au lieu qu’avec l'Age, les visages s’allongeant ou se rétrécissant , se desséchant ou se ridant en mille manières différentes, à mesure qu’ils s’éloignent de la disposition de la beauté, ces différences, qui font la laideur, donnent aussi la facilité aux peintres de faire leurs portraits plus caractérisés et plus ressemblants.

96. Si on suppose qu’il est des beautés parfaites, quoiqu’avec des dispositions entièrement différentes; il se trouvera ou que la supposition n’est pas vraie , ou que ces dispositions différentes de beauté ont toujours plus de rapport entre elles que chacune d’elles n’en a avec aucune des dispositions qui font la difformité. D’ailleurs, parmi ces beautés parfaites, l’une

no sera préférée à l’autre que par l’endroit qui est en même temps le plus commun et le plus rare, au sens que je l’ai dit; ou bien la préférence serait arbitraire, ainsi qu’il arrive en divers temps et en divers pays. Nous regardons aujourd'hui la couleur bleue comme la plus belle pour les yeux ; les Romains étaient pour la couleur noire : spedandum nigris oculis, dit Horace.

97. Pour faire sentir davantage ce que nous voulons établir ici , examinons ce qu’on dit ordinairement, que la haute consiste dans la proportion : je demande quelle est cette proportion, et de quelle mesure se tire-t-elle? Quelques-uns croient satisfaire à la difficulté , en disant que la proportion qui fait la beauté se tire du besoin et de l’usage auquel est destinée chaque partie du corps. Bien que cette pensée ait quelque chose d’ingénieux et peut-être de vrai, elle demeure encore sujette à beaucoup de discussions et de règles qui pourraient se trouver arbitraires. Par exemple, une bouche fort grande est , de notre propre aveu , une difformité dans le visage; je no vois pas néanmoins qu’elle soit en rien contraire au besoin et à l’usage auquel la bouche est destinée : on parle et l’on mange pour le moins aussi bien avec une fort grande bouche qu’avec une bouche petite ou médiocre.

Pour trouver donc quelque chose de fixe dans ce qu’on appelle la beauté, il me parait qu’il faut en revenir à ce que j’ai avancé , que la beauté consiste dans la disposition particulière qui est la plus commune parmi les autres dispositions particulières qui se trouvent dans les choses do même espèce. *

98. Rien n’est plus horrible qu’un monstre. D’ailleurs il n’est monstre que parce qu’il n’a rien de commun avec la figure humaine; donc aussi, par la raison des contraires, ce qui est le plus commun dans la forme et la figure humaine est ce qui fait la beauté, disposition la plus opposée qui puisse être à la disposition qui fait les monstres.

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