‹ Œuvres philosophiques du Père BuffierChapitre 31 sur 174 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Application de la règle du sens commun pour découvrir en quoi consiste

la beauté

I.es notions que je vais donner auront besoin , pour être goûtées, du détail des exemples dont elles seront suivies : c’est ce qui les rendra plus intelligibles qu'elles ne le paraîtront d’abord.

94. Ce qu’on appelle beau ou beauté me semble donc consister en ce qui est au même temps de plus commun et de plus rare, dans les choses de même espèce, ou, pour m’exprimer d’une autre manière, c’est la disposition particulière la plus commune parmi les autres dispositions particulières qui se rencontrent dans une même espèce de choses.

95. Prenons ici pour exemple de choses d’une même espèce les visages humains. Il est évident qu’il se trouve dans cette espèce un nombre comme infini de différentes dispositions particulières une desquelles fait la beauté; tandis que

,, les autres , quelque nombreuses qu’elles soient , font la non beauté, autrement la difformité ou la laideur. Or, je dis que

' Celle théorie du P. Kudler sur la nature de la beauté ne manque pas d’originalité, mais manque de vérité; elle ne tient nul compte de l'expression ni de l'idéal. La plus belle figure, d’apres celte théorie, serait simplement celle dont les proportions seraient le plus régulières, et le plus bel homme, l’homme de l'histoire naturelle. Cependant, quelle que soit la régularité des traits, là où il n’y a pas d'expression , chacun juge qu'il n'y a pas de véritable beauté; donc la théorie du P. IiufTicrest fausse.

parmi ces dispositions i>«irticuli(Nros si nombreuses de difformité, aucune ne renferme tant de visages humains formés sur un même modèle , que la disposition particulière qui fait la beauté en renferme sur un même modèle. Ainsi , dans une cinquantaine de visages il y aura peut-être quinze ou vingt dispositions particulières différentes, parmi lesquelles il n’y en aura qu’une qui fasse la beauté; et voilà ce qui fait que la beauté est la disposition la plus rare , étant une seule eontro quinze ou vingt : mais cette disposition particulière aura huit ou dix visages formés entièrement ou presque entièrement sur son modèle, au lieu que chacune des douze ou quinze autres dispositions particulières n’aura sur son modèle particulier que trois ou deux visages, ou peut-être un seul de telle difformité; et voilà ce qui rend la beauté la disposition la plus commune.

Le même principe se vérifie et devient peut-être encore plus sensible en considérant la beauté de chaque partie du visage. Si donc l’on considère le front ou le nez dans une cinquantaine de personnes, il s’en trouvera peut-être dix de bien faits et quarante de mal faits : les dix bien faits se trouveront comme sur un même modèle , au lieu que des quarante mal faits il ne s’en trouvera pas deux ou trois sur le même ; mais ils feront presque autant de modèles différents, l’un trop grand, l’autre trop petit; l’un bossu , l’autre plat; l’un bossu en haut et l’autre bossu eri bas ; l’un retroussé , l'autre abattu; l’un trop large, l’autre trop étroit, etc. En sorté, comme j’ai dit, que sur quarante fronts ou nez mal faits, à peine en trouvera-t-on qui soient mal faits de la même manière, ou qui aient la même sorte de difformité; au lieu que dans les dix fronts ou nez que je suppose bien faits , on y trouvera la même sorte de conformité et de proportion. Aussi, en observant l’endroit qui fait une difformité particulière, on trouvera que c’est ce qui se rencontre rarement dans les visages humains, et plus cet endroit se rencontre rarement, plus la difformité est grande. Au contraire,

Page 1