CHAPITRE XIV
Du témoignage de nos sens, et comment il nous tient lieu de première
vérité.
104. Bien que l’exercice de nos sens nous soit si familier qu’il semble n’ètrc pas différent de nous-mêmes, nous ne devons pas en faire un examen moins exact par rapport aux règles de vérité que nous en pourrons tirer. Elles méritent d’autant plus d’être éclaircies , qu’elles paraissent quelquefois opposées entre elles.
D’un côté, si nous voulons donner aux autres la plus grande preuve qu’ils attendent de nous touchant la vérité d’une chose, nous disons que nous l’avons vue de nos yeux , et, si l’on suppose que nous l’avons vue en effet, on ne peut manquer d’y ajouter foi ; le témoignage des sens est donc par cet endroit une première vérité, puisqu’alors il tient lieu de premier principe , sans qu’on remonte ou qu’on pense à vouloir remonter plus haut ; c’est de quoi tous conviennent unanimement.
ÎOd. D’un autre côté, tous conviennent aussi que les sens sont trompeurs, et l’expérience ne permet pas d’en douter. Cependant , si nous sommes certains d’une chose dès là que nous l’avons vue , comment le sens même de la vue peut-il nous tromper? ou, s’il peut nous tromper, comment sommesnous certains d’une chose pour l’avoir vue?
406. La réponse ordinaire à cette difficulté, c'est que notre vue et nos autres sens peuvent nous tromper quand ils ne sont pas exercés avec les conditions requises , savoir : que l’organe soit bien disposé , et que l’objet soit dans une juste distance. Il me semble que ce n’est pas là dire beaucoup ni mémo assez. En effet, à quoi sert de marquer, pour des règles qui justifient le témoignage do nos sens, des conditions que nous ne saurions nous-mêmes justifier pour savoir quand elles se rencontrent?
107. Quelle règle infaillible me donne-t-on pour juger que l’organe de ma vue, de mon ouïe, de mon odorat , est actuellement bien disposé ? On a l’expérience d’un homme qui avait vu, l’espace de\ingt ou trente ans, les objets d’une certaine couleur, et, après une maladie qui lui fit tomber une espèce de taie, il vit les mêmes objets tout d’une autre couleur : cet homme avait-il droit d’assurer, avant celte maladie, qu’il eût l’organe de la vue bien disposé? Or, ce qui lui arriva dans un certain espace de temps, et qui pouvait lui arriver toute ga vie, ne peut-il pas arriver et n’arrive-t-il pas en effet à beaucoup d’autres? Il est donc vrai que nos organes ne nous donnent une certitude parfaite que quand ils sont parfaitement formés; mais ils ne le sont que pour des tempéraments parfaits, et, comme ceux-ci sont très-rares, il s’ensuit qu’il n’est presque aucun de nos organes qui ne soit défectueux par quelque endroit.
408. Cependant, quelque évidente que cette conclusion paraisse, elle no détruit point une autre vérité f savoir: que l’on est certain de ce que l’on voit. Cette contrariété montre qu’on a laissé ici quelque chose à démêler , puisqu’une maxime sensée ne saurait être contraire à une autre maxime sensée. Pour développer la chose, distinguons d’abord ce qui est ici d’une certitude plus sensible et plus incontestable.
409. Personne no disconvient que les sens nous donnent une certitude de sensation actuelle dont il est impossible de