CHAPITRE XV
En quoi le témoignage de nos sens ne nous tient pas lieu de première
vérité.
113. I. Nos sens ne nous rendent nullement témoignage du secret en quoi consiste cette disposition des corps appelée qualité , qui fait telle impression sur moi. J’aperçois évidemment qu’il sé trouve au dedans de tel corps une disposition qui cause en moi le sentiment de chaleur et de pesanteur ; mais cette disposition , dans ce qu’elle est en soi , échappe ordinairement à mes sens et souvent môme à ma raison. J’entrevois seulement qu’avec certain arrangement et certain mouvement dans les plus petites parties de ce corps , il se trouve de la convenance entre ce corps et l’impression qu’il fait sur moi. Ainsi , je conjecture que la faculté qu’a le soleil d’exciter en moi un sentiment de lumière , consiste dans certain mouvement ou impulsion de petits corps au travers des pores de l’air vers la rétine de mon œil ; mais c’est cette faculté même où mes yeux ne voient goutte , et où ma raison ne voit guère davantage.
114. II. Les sens ne nous rendent aucun témoignage d’un nombre infini de dispositions, même extérieures, qui se trouvent dans les objets , et qui surpassent la sagacité de notre vue, de notre ouïe, de notre odorat. La chose se vérifie manifestement parles microscopes; ils nous ont fait découvrir dans l’objet de la vue une infinité de dispositions extérieures qui marquent une égale différence dans les parties intérieures, et qui forment autant de différentes qualités. Des microscopes plus parfaits nous feraient découvrir d’autres dispositions dont nous n’avons ni la jjerception ni peut-être l’idée.