‹ Œuvres philosophiques du Père BuffierChapitre 4 sur 174 · DIVISION DE L’OUVRAGE · texte numérisé non relu

DIVISION DE L’OUVRAGE

1 . Le sujet que je traite en ce volume est peut-être celui qui fournit le plus à espérer pour les lecteurs , et le plus à craindre pour l’auteur. Connaître les vérités dans leur source, faire une analyse de celles où il faut remonter pour établir tout ce qui a besoin d’étre prouvé, et au delà desquelles on ne remonte point; rapporter des principes qui se fassent jour au travers des préjugés du peuple , de l'embarras des écoles, de la prévention même do certains savants ou philo* sophes à la mode : rien est-il plus capable d’intéresser?

2. En effet , le discernement des premières vérités est comme la clef de toutes les sciences, le ressort de tout jugement droit , la règle de ce qu’on peut découvrir de plus exact dans nos connaissances, l’âme et l’essence en quelque sorte de la vérité en général , laquelle , dans la pratique, ne subsiste que par les premières vérités. Comme elles se puisent dans ce que l’esprit humain a de plus intime et de plus immédiat à lui-même, elles appartiennent à une science particulière qui fait le sujet de ce Traité. Si quelques-uns la prenaient pour une vraie métaphysique , ils ne se tromperaient peut-être pas : mais quelle qu’elle soit , elle doit accompagner, précéder ou suivre de si près la logique, qu’elles se prêtent l’une à l’autre un secours nécessaire , pour en former l’art de penser avec justesse et précision : ce qui est l’objet le plus digne de l’homme et le fruit le plus solide des sciences.

3. Mais si le sujet de ce livre est intéressant pour les lecteurs, combien est-il redoutable pour l’auteur? Les recher-

ches qu’il comporte demandent des réflexions souvent abstraites. Quelque soin qu’on prenne pour les exposer de la manière la plus claire , elles sont peu goûtées et souvent ]>eu entendues par les esprits ordinaires. On a tâché do les appuyer ici sur le sens commun; et le sens commun luimème n’est pas toujours aisé à saisir ou à démêler exactement, surtout pour ceux qui ne sont pas familiarisés avec les objets au-dessus des sens et des idées populaires.

4. On se consolerait si l’on pouvait compter ici sur l’approbation des savants : et c’est un nouvel écueil, (’eux qui par leur profession se donnent pour maîtres dans les matières abstraites, méconnaissent quelquefois les vérités les plus importantes , quand elles ne sont pas revêtues de formalités et d’expressions autorisées parmi eux : et qu'espérer de gens qui trouvent un ouvrage superficiel , parce qu'ils n’v trouvent rien que d’intelligible , qu’on écarte les fausses subtilités , et qu'on en abrège la pratique et les règles ?

5. Si j’ai de la sorte à craindre du cûté de quelques philosophes scolastiques (je dis de quelques-uns, car il en est plusieurs qui alliertt très-bien la subtilité avec la solidité ) , aurai-je meilleur parti de ceux qui ont acquis de la réputation par leur nouveau plan de philosophie ? Leur nom seul est un éloge. Après tout , je n’ai pas cru que les grands noms de Descartes, du Père Malebranche, et d’autres semblables , dussent faire plus de peur que ceux de Platon et d’Aristote : j'avoue même (pie j’aurais honte de balancer à prendre un sentiment contraire au leur, quand la raison y conduit. On est redevable à Descartes d’une manière de philosopher méthodique, dont l’usage s’est établi à son occasion ou à son exemple ; et on lui est encore plus redevable que ne. pensent quelques-uns de ses sectateurs, puisque sa méthode sert quelquefois à le combattre lui-même : pour le Père Malebranche, il a saisi l’imagination de beaucoup de personnes : mais la Métaphysique de M. Locke a fait revenir une grande

DESSEIN ET DIMSION DE L OUYRAGE.

partie de l'Europe de certaines illusions travesties en systèmes. Leur fondement particulier est qu on ne \oit pas clair dans les principes communs ; tandis qu on voit encore moins clair dans ceux qu'on prétend y substituer. Les anciens avaient donné en des extrémités ; leurs réformateurs ont donné en d'autres : c'est le milieu qu'il faut tenir, surtout dans la recherche des premières vérités.

6. Au reste l’importance de les discerner s'aperçoit d'ellemème. En effet , qu'est-ce qui rend défectueux le pen de connaissances dont nous sommes capables ? C’est que dans la suite de nos raisonnements il se trouve des propositions qui arrêtent notre esprit , ou dont on ne convient pas avec nous. Alors nous tâchons de les prouver ; et si nos preuves ne persuadent pas, nous en apportons encore de nouvelles: mais, en remontant ainsi de preuve en preuve, il faut rencontrer enfin des propositions qui n’en aient plus besoin ; autrement toute la vie se passe à prouver, sans avoir jamais rien trouvé de fixe et sans jamais savoir à quoi s en tenir.

Il s’ensuit donc manifestement qu'il y a des propositions qu’il ne faut point entreprendre et qu'il n'est nullement nécessaire de prouver, mais qu'il est de la dernière importance de discerner : et ce sont celles que j’appelle des premières vérités.

7. Je sais ce qu’ont demandé quelques-uns, s’il est effectivement de premières vérités?-' A quoi j ai répondu, que c’est ce qu’il faut rechercher; qu’en tout cas si l’on n’en trouvait point d'autres , on aurait du moins celle-ci pour y suppléer ; savoir : Qu’il n’est au monde aucune vérité : car s’il n’en est point de premières, il n’en est plus de secondes, ni de troisièmes , etc ; il n y aura plus rien de vrai, et il y ^ aura même de la folie à chercher la vérité' en rien , quoique la suprême sagesse consiste à la chercher en tout.

8. La simple exposition des choses faisant entendre celle dont if s’agit, il suffit de définir ici exactement les premières vérités, en disant que ce sont (tes propositions si claires,

quelles ne peuvent être prouvées ni combattues par des propositions qui le soient davantage. Sur quoi je réduis ce qui s’offre à dire dans un sujet si essentiel, à quelques chefs dont je ferai les différentes parties de cet ouvrage.

4°. Quels sont les divers genres de premières vérités, d’où ils se tirent, et ce qu’ils ont essentiellement de commun ;

2°. Quelles premières vérités on peut découvrir par rapport aux êtres considérés en général ;

3°. Quelles sont les premières vérités qui concernent les êtres spirituels ;

4°. Quelles sont les premières vérités qui concernent les êtres corporels ;

5°. A quoi nous pourrons ajouter, en forme d 'Appendice , les connaissances qui peuvent tenir lieu de premières vérités dans les sciences.

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