‹ Œuvres philosophiques du Père BuffierChapitre 42 sur 174 · PREMIERE PARTIE. — CHAP. XVII · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. — CHAP. XVII

nier seul est témoin irréprochable de la grandeur et de la

distance des choses.

133, Je demanderais encore volontiers à ceux qui reprochent au sens do la vue de ne nous instruire pas exactement sur ce qu’est en soi la grandeur absolue , quelle idée ils se forment de cette grandeur absolue? La grandeur, disent les géomètres, n’est qu’une proportion, un rapport, une comparaison , ou un jugement par lequel nous trouvons en quoi un objet est plus ou moins étendu qu’un autre : mais dans tout cela on ne j>eut trouver l’idée d’une grandeur absolue , puisque toute grandeur est essentiellement relative. Il ne faut donc pas reprocher à nos sens de nous jeter dans un abîme d’erreurs, parce qu’ils ne nous font pas connaître la grandeur absolue, qui n’est point, qui ne saurait être, et qui mémo renferme en soi une contradiction.

134. En efret, s’il n’y avait jamais çu qu'une boule au monde, que dirait une intelligence à qui l’on demanderait quelle est la grandeur absolue do cette boule? il lui serait impossible de rien répondre , à moins que la pensée ne lui vint de demander : Par rapport à quoi ou en comparaison de quoi voulez-vous que je juge de la grandeur île celte boule ? Mais si on lui répliquait : Je ne parle point de rapport ni de comparaison, mais de la grandeur absolue de celte boule, et je demande précisément quelle elle est; il est évident que la demande serait un pur verbiage.

Il nous en arrive tous les jours autant à nous-mêmes, quand on nous présente une chose inconnue, une machine, par exemple, dont nous ne savons point l'usage, et qu’on nous demande si nous la trouvons assez grande ; nous demey* rons sans réplique, parce qu’on ne nous met point alors en état do faire aucune comparaison. Un même espace ou vu* lume, comme celui d’une noix , est au même temps grand et petit, puisqu’un diamant de Ce même volume est grand et très-grand ; au lieu qu’une citrouille de cette étendue est j>etite et très-petite. Il n’est donc aucune grandeur absolue, et

sur ce sujet il ne doit y avoir de l’erreur ni du côté des sens ni du côté de l'esprit.

135. Ceci supposé , à quoi bon tous les détails que l’on voudrait faire |»our montrer que des yeux petits comme ceux d’une mouche verraient les objets d une grandeur tout autre que ne feraient les yeux d’un éléphant. Qu’en peut-on conclure? Si la mouche et l’éléphant avaient de l’intelligence, ils n’auraient pas pour cela ni l’un ni l’autre une idée fausse de la grandeur, car, toute grandeur étant relative , ils jugeraient chacun de la grandeur des objets sur leur propre étendue, dont ils auraient le sentiment. Ils pourraient se dire : Cet objet est tant de fois plus ou moins étendu que mon corps ou que telle partie de mon corps; et en cela, malgré la différence de leurs yeux , leur jugement sur la grandeur serait toujours également vrai de côté et d’autre.

C’est aussi ce qui arrive a l’égard des hommes : quelque différente impression que l’étendue des objets fasse sur leurs yeux , les uns et les autres ont une idée également juste de la grandeur des objets, parce qu’ils la mesurent, chacun de leur côté , au sentiment qu'ils ont de leur propre étendue.

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