‹ Œuvres philosophiques du Père BuffierChapitre 52 sur 174 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Des degrés et des espèces differentes du vraisemblable ■

166. Le plus haut, degré du vraisemblable, est celui qui approche de la certitudo physique , laquelle peut subsister peut-être elle-même avec quelque soupçon ou possibilité do faux. Par exemple : je suis physiquement certain que mes yeux sont actuellement frappés de la blancheur de ce papier ; mais cette certitude suppose que les choses demeurent dans tin ordre naturel, et qu’à cet égard il ne se fasse point actuellement de miracle.

167. La v raisemblance augmente, pour ainsi dire, et s’approche du vrai, par autant de degrés que les circonstances suivantes s’v rencontrent en plus grand nombre et d’une manière plus expresse.

I. Quand ce que nous' jugeons vraisemblable s’accorde avec des vérités évidentes.

IL Quand, ayant douté d’une opinion, nous venons à nous y conformer; à mesure que nous y faisons plus de réflexion, et que nous l’examinons de plus près.

III. Quand des expériences que nous ne savions pas auparavant surviennent après celles qui avaient été le fondement de notre opinion.

IV. Quand nous jugeons en conséquence d’un [dus grand usage des choses que nous examinons.

V. Quand les jugements que nous avons portés sur des choses de même nature se sont vérifiés dans la suite.

Tels sont à peu près les divers caractères qui , selon leur étendue ou leur nombre plus considérable, rendent notre opinion plus semblable à *la vérité : en sorte que si toutes ces circonstances se rencontraient dans toute leur étendue, alors, comme l’opinion serait parfaitement semblable à la vérité, elle passerait non-seulement pour vraisemblable, mais pour vraie ; ou mémo elle le serait en effet. Comme une étoffe qui par tous les endroits ressemblerait à du blanc, non-seulement serait semblable à du blanc, mais encore serait dite absolument blanche.

168. Ce que nous venons d’observer sur la vraisemblance en général, s’applique comme de soi-mème à la vraisemblance qui se tire de l’autorité et du témoignage des hommes. Bien que les hommes en général puissent mentir, et que même nous ayons l’expérience qu’ils mentent souvent , néanmoins la nature ayant inspiré à tous les hommes l’amour du vrai, la présomption est que celui qui nous parle suit cette inclination, lorsque nous n’avons aucune raison de juger ou de soupçonner qu'il ne dit pas vrai.

169. Les raisons que nous en pourrions avoir, se tirent ou de sa personne ou des choses qu’il nous dit : de sa personne par rap[>ort ou à son esprit ou à sa volonté.

170. Par rapport à son esprit : 1°. s’il est peu capable de bien juger de ce qu’il rapporte; 2°. si d’autres fois il s’y est mépris; 3°. s’il est d’une imagination ombrageuse et échauffée : caractère très-commun même parmi des gens d’esprit, qui prennent aisément l’ombre ou l’apparence des choses pour les choses mêmes , et le fantôme qu’ils se forment pour la vérité qu’ils croient discerner.

171. Par rapport à sa volonté : 1°. si c’est un homme qui se soit fait une habitude de parler autrement qu’il ne pense ; 2°. si l’on a éprouvé qu’il lui échappe de ne pas dire exactement la vérité; 3°. si l'on aperçoit dans lui quelque intérêt à dissimuler : on doit alors être plus réservé à le croire.

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