PREMIÈRE PARTIE. — CI1AP. XXI
droits vrais que de faux, on appelle la chose vraisemblable; mais pour être absolument vraisemblable, il faut qu'il se trouve manifestement et sensiblement beaucoup plus d’endroits vrais que de faux, sans quoi la ressemblance demeure indéterminée, n’approchant pas plus de l'un que de l’autre. Ce que je dis de la vraisemblance s’entend aussi de la probabilité ; puisque la probabilité ne tombe que sur ce que l’esprit approuve à cause de sa ressemblance avec le vrai , se portant du côté où sont les plus grandes apparences do vérité, plutôt que du contraire, supposé qu’il veuille se déterminer. •
161 . Je dis, supposé qu’il veuille se déterminer, car l’esprit ne se portant nécessairement qu’au vrai, dès qu’il ne l’aperçoit point dans tout son jour, il peut suspendre sa détermination; mais suppose'' qu’il ne la suspende pas, il ne saurait pencher que du côté de la plus grande apparence de vrai.
162. L’esprit ne pourraif-il pas se déterminer pour une opinion vraisemblable en ne la regardant que par les endroits qui approcheraient du vrai , quoiqu’elle en eût beaucoup davantage qui approcheraient du faux , auxquels on ne ferait point actuellement attention? Tel est le mobile sur lequel roule la fameuse question de Y opinion probable dont tout le monde parle et que peu de gens entendent bien.
Je réponds que l’esprit pourrait alors se déterminer pour les endroits qui approchent du vrai dans cette opinion , mais non pas pour celte opinion môme ; car une opinion moins vraisemblable est celle qui présente à l’esprit beaucoup jilus d’apparence de faux que d’apparence de vrai. Si donc, quand on se détermine, on n’a pas présentes à l’esprit les apparences de faux qui sont dans cette opinion, ce n’est pas pour cette opinion même qu’on se détermine, mais seulement pour les apparences du vrai qu’on y découvre, et qui seules ne sont pas cette opinion, puisqu’elle résulte d’une plus grande apparence de faux et d’une moindre apparence de
vrai. Ainsi , demander si ion peut As déterminer pour une opinion moins vraisemblable en ne la regardant que par les endroits qui approcheraient du vrai, c’est demander si l’on peut se déterminer pour une opinion moins vraisemblable , en tant qu’elle n'est plus une opinion moins vraisemblable, ce qui est une sorte de verbiage *.
•163. On peut demander avec plus de raison si, dans une opinion , il ne pourrait pas y avoir des endroits mitoyens entre le vrai et le faux, qui seraient des endroits où l’esprit ne saurait que penser. Ainsi, dans l'opinion de quelquesuns, qu’il y a des habitants dans la lune, je trouve quelque lueur de vrai à dire que la matière étant supposée partout de même nature , si elle peut avoir des habitants dans un des globes de l’univers , elle en peut avoir dans un autre. Je vois, au contraire, quelque apparence de faux à dire que parce qu elle a des habitants dans un do ses globes, il s’ensuive qu’elle en ait dans tous les autres. Mais de savoir s’il a été convenable à la magnificence de Dieu de placer des habitants dans tous les globes de l’univers, c’est ce que je ne saurais juger ni vrai ni faux , parce que c’est un point où l’esprit se perd comme dans un objet au-dessus de sa portée. Je parle ici de ce qui se passe naturellement dans mon esprit, et non pas de ce que la religion peut m>nseigner.
164. Or, dans les hypothèses pareilles, on doit regarder ce qui est mitoyen entre la vérité et la fausseté coqjme s’il n’était rien du tout , puisqu’en effet il est incapable de faire aucune impression sur un esprit raisonnable.
165. Au reste, puisque l’usage, dans les occasions mêmes où il se trouve do côté et d’autre des raisons de juger, autorise le mot de vraisemblable, nous consentirons à le voir employer ; pourvu qu'on se souvienne que le vraisemblable,
1 Le P. Butlier fait ici allusion aux opinions de quelques casuistes son ordre, si éloquemment combattues par Pascal dans tes Provinciales-