‹ Œuvres philosophiques du Père BuffierChapitre 59 sur 174 · CHAPITRE XMV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XMV

l)r l'usape <lu vraisemblable.

181. Quoique cet article semble regarder des pratiques (pii ne conviennent point à une science de spéculation , il ne sera pas néanmoins mal à propos de nous y arrêter un moment. Comme la spéculation sert ordinairement de principe à la pratique, la pratique servira ici d’interprète à la spéculation.

185. L’usage le plus naturel et le plus général du vraisemblable, est de suppléer pour le frai : on sorte que là où notre esprit ne saurait atteindre le vrai, il atteigne du moins le vraisemblable, pour s’v reposer comme dans la situation la plus voisine du vrai.

180. A l’égard des choses de pure spéculation, il est bon d’être réservé à ne porter son jugement dans les choses vraisemblables, qu'apres une grande attention. Pourquoi? parce (jue l’apparence du vrai subsiste alors avec une apparence de faux, (pii peut suspendre notre jugement jusqu’à ce que la volonté le détermine.

187. Je dis le suspendre ; car elle n’a pas la faculté de déterminer l’esprit à ce qui parait le moins vrai.

188. Ainsi dans les choses de pure spéculation, c’est très-bien fait de ne permettre à la volonté de déterminer l'entendement, que lorsque les degrés de vraisemblable

sont très-considérables , et qu’ils font presque disparaître les apparences de faux et le danger de se tromper.

En effet, dans les choses de pure spéculation, 11 ne se rencontre nul inconvénient à ne pas porter son jugement, si l’on court quelque hasard de se tromper. Or, pourquoi juger, quand d’un côté on peut s’en dispenser ; et que d’un autre côté , en jugeant , on s’expose à donner dans le faux.

189. Il faudrait donc s’abstenir déjuger sur la plupart des choses ; n’est-ce pas le caractère d’un stupide ? Tout au contraire, c’est le caractère d’un esprit sensé et d’un vrai philosophe de ne juger des objets que par leur évidence, quand il no se trouve nulle raison d’en user autrement. Or, il ne s’en trouve aucune de juger dans les choses de pure spéculation, quand elles ne sont que vraisemblables. Contentez-vous donc de juger'alors sur ce qui sera évident ; savoir, que telle opinion est vraisemblable, ou la plus vraisemblable : mais ne jugez pas absolument pour cela que l’opinion la plus vraisemblable est vraie. Cette pratique fomenterait un penchant de la volonté qui n’est déjà que trop grand : qui est de porter l’esprit à juger vrai ce qu’il plaît à la volonté qu’il le soit.

190. Quelques-uns ne verront peut-être pas d’abord la différence qui se trouve, entre juger véritablement qu’une chose est vraisemblable , et juger que cette chose vraisemblable est vraie : mais pour pou qu’on y fasse attention , on y trouvera une différence essentielle.

191. Cependant cette règle, si judicieuse dans les choses de pure spéculation , n’est plus la même dans les choses de pratique et de conduite ; où il faut par nécessité agir ou ne pas agir. Quoique la volonté no doive pas déterminer l’entendement à prendre le vrai poiiF le vraisemblable, elle doit néanmoins le déterminer , par rapport aux choses do pratique , à s’en contenter comme du vrai ; n’arrêtant les yeux de l’esprit que sur les apparences de vérité, qui dans le vraisemblable surpassent les apparences de faux.

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