D KLM KM K PARTIE. — CHAP. III
qu’il a faites ni les faire autrement, c’est ce qui parait encore insoutenable : c'est donner, sans raison , des bornes à la toute-puissance divine. On ne j«*ut donc pas dire, en ce senslà, que l’essence réelle des choses, telles que Dieu les a faites, soit immuable.
206. On ne peut pas dire avec plus de raison , que l’essence des choses est immuable et éternelle, au sens que se figurent quelques-uns, savoir : qu'il n’y a qu’un certain nombre d’essences ou de modèles de choses selon lesquels tous les êtres sont formés , et à quoi il faut que tout ce qui est possible se rapporte; en sorte que Dieu même ne pourrait rien faire au delà de ce nombre déterminé d’essences; car ce serait là donner de nouveau à la toute-puissance de Dieu des bornes qu’elle ne peut avoir.
207. Il ne reste donc qu'à examiner si l’éternité et l’immutabilité d'essence conviennent à l’essence représentée et métaphysique, laquelle consiste dans l'idée et le jugement particulier que nous formons sur l'essence des choses, comme quand nous jugeons que l'essence d’un homme est d'être animal raisonnable. Or, en supposant que l’essence soit telle pensée ou tel jugement, l’essence ne saurait être dite immuable ni éternelle , puisque ce jugement et celte pensée ne le sont pas. (N. 202.)
208. Si l’on veut dire seulement que ce que nous appelons homme n'a jamais pu être qu 'animal raisonnable, comme ce que nous appelons triangle n’a jamais pu être qu’une figure composée de trois lignes et de trois angles, la proposition sera très-vraie, et d’une vérité si évidente, qu’il semblera puéril de faire valoir, sous des termes mystérieux, ce qui de soi-même saute aux yeux de tout le monde ; car, il est bien clair que si animal raisonnable est ce que nous appelons homme , l’homme n’a jamais pu être qu’un animai raisonnable. Homme et animal raisonnable signifiant ici précisément la même idée : dire que l’homme n’a jamais pu être qu animal raisonnable, c’est dire uniquement que l'homme n'a ja-
mais pu être que V homme, et que Y animal raisonnable n'a jamais pu être que Y animal raisonnable, ou, si vous voulez, c’est dire que telle chose ou telle idée n'a jamais pu être que telle chose ou telle idée.
209. Mais de savoir si telle idée ou tel jugement que je me suis formé d’une chose existante hors de moi . ou si telle essence représentée dans mon esprit ne peut et ne doit pas changer par rapport à l’essence réelle existante au dehors, que je veux actuellement me représenter, et a laquelle elle n’est pas toujours conforme ; c'est ce qui ne saurait être un véritable sujet de dispute. Il est clair qu’il faut changer un jugement quand il ne se trouve pas vrai , quitter une définition défectueuse pour une définition juste, et enfin une essence mal représentée pour une essence bien représentée. A prendre la chose de ce biais, il est évident que rien n’est moins immuable que l’essence.
210. C’est peut-être sur cela qu’il s’est élevé une opinion directement opposée à celle des Platoniciens, et qui est, diton , celle de Descartes, savoir : que l’essence des choses est . si peu immuable que Dieu la peut changer comme il lui plaît pour faire de chaque essence une tout autre essence. Ainsi , bien que l’essence d’une montagne soit d’avoir une vallée , Dieu néanmoins peut très-bien , selon ces philosophes, faire une montagne sans vallée. C’est là donner dans un autre excès qui fait un pur verbiage, et j’admire qu’on puisse l’attribuer à Descartes, sans entreprendre de le rendre ridicule ; car enfin une montagne sans vallée est une montagne qui n’est point montagne, et qui ne le saurait être . puisque nous appelons montagne une terre élevée dont le bas s’appelle vallée ; il faudrait donc alors que Dieu pût faire ce qui né se peut faire. Or, parler ainsi c’est dire des mots qui ne forment nul sens et nulle idée, et qui, au contraire, détruisent toute idée et toute raison. Il se trouve ainsi, dans Ce qu’ont avancé, au sujet de l'essence, d'anciens et de nouveaux philosophes, une confusion de mots qui a causé , on