CHAPITRE V
Observation» sur l'idée de même essence.
214. L’usage en déterminant le nom qui devait s’appliquer à une chose par certaines circonstances ou qualités de la chose même, n’a pas déterminé toujours précisément jusqu’à quel changement de ces circonstances la chose doit conserver le même nom : ce qui donne à divers esprits un embarras assez frivole, ati sujet de l’essence. Ainsi , bien qu’on ait été à une orange son écorce, l’usage lui laisse encore le nom d’orange ; ce qui fait aussi juger communément que l’essence de l’orange n’est point alors changée; mais si en la pressant on vient à en séparer le jus, comme ou en a séparé l'écorce en la rognant, tous conviennent qif alors ce ne serait plus là celte orange. Cependant, par rapport à ce qu elle était d’abord , sa constitution n’a pas changé moins réellement en lui ôtant l'écorce qu’en lui ôtant le jus; mais, au premier cas, le nom d’orage est demeuré, et dans l’autre, il n’est pas demeuré.
C’est oo changement arbitraire de nom que l'on prend , à moins qu’on n’y fasse attention , pour un changement d’essence : ce qui vérifie que nous attachons l’idée d'essence d’une mène chose ou de mène essence à certaines qualités sensibles attachées elles-mêmes, par l’usage , arbitrairement à un nom.
215. -2°. L’essence représentée convient à plusieurs individus , et , sous ce regard , on lui donne le nom d’espèce, parce que résultant de l’idée d’un amas de certaines qualités sensibles, auquel amas nous avons attaché un certain nom, et ce même nom avec ces mêmes qualités convenant à plusieurs individus, il est clair que par là ils se trouvent avoir une même essence représentée ; mais l’essence réelle ou individuelle n’étant que la constitution réelle de chaque être, qui , dans cette constitution , a quelque chose de particulier qui le distingue de tout autre être, il est clair encore que l’essence réelle ne saurait convenir qu’à un seul être et qu’à une seule chose.
216. Ainsi, lorsque nous nous représentons i’essence d’un cercle ou d’un triangle par une idée abstraite, et que nous jugeons que tout cercle ou triangle est réellement et hors de flous tel qu’il est alors représenté dans notre esprit , c’est un «bus par lequel nous confondons l’essence réelle avec l’essence représentée, puisque réellement il n’existe point de cercle indépendamment de la matière, ni de cercle existant matériellement qui soit parfaitement rond , tel qu’il est dans notre pensée par une idée abstraite ( N. 49 ) , laquelle fait , comme nous avons dit , l’essence représentée ou l’espèce. L’essence d’un cercle réelle et existante hors de nous, n’est donc que le fer ou le bois ou l’encre qui existe en figure de cercle , laquelle n’est jamais parfaitement ronde , et qui fait un cercle existant en particulier, différent de tout autre cercle particulier existant. C’est donc une erreur manifeste que de donner une essence réelle à des idées abstraites ou essences représentées , qui n’ont nulle autre existence que la
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substance de notre «me , dont elles ne sont que les pensées ou modifications.
Peut-être s’étonnera-t-on que j’insiste sur des choses qui sont par elles-mêmes évidentes, quand on les regarde un peu de près et dans leur vrai jour ; mais, bien que cet éclaircissement né consiste que dans des mots ou des idées à démêler, il dissipera les difficultés (jui ont souvent embarrassé ou même agité les esprits au sujet de l’essence. C’est là, si je ne me trompe, le fondement d’une philosophie idéale, qui voudrait devenir à la mode aux dépens de la réalité et des premières vérités que nous devons admettre touchant l’es- , sence des êtres.